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Les chrétiens de Syrie pris en tenaille

le 2 Août 2012 à 11:57 | Lu 471 fois

INFOGRAPHIE - Répartis entre une douzaine d'Églises, ils craignent d'être identifiés au régime de Bachar el-Assad.


Les chrétiens de Syrie pris en tenaille
Pour la première fois depuis le début de la guerre en Syrie, des combats entre armée régulière et rebelles ont éclaté mercredi matin aux abords de deux quartiers chrétiens de Damas, Bab Touma et Bab Charqi. Jusqu'à présent, l'essentiel de la communauté chrétienne s'est efforcé de se tenir à l'écart du conflit. En Syrie, les chrétiens sont chez eux, comme en témoignent les hautes croix illuminées qui brillent dans la nuit sur les collines de Sidnaya, l'un de leurs hauts lieux, près de Damas. Le régime les a toujours choyés. Minoritaire, rassemblé autour d'un noyau alaouite, une secte ésotérique de l'islam, le pouvoir de Bachar el-Assad cherche à s'appuyer sur d'autres minorités. Les chrétiens représenteraient entre 8 et 12 % de la population, chiffres difficiles à vérifier en l'absence de recensement basé sur la religion.

Après plusieurs mois de violences, beaucoup de chrétiens syriens craignent de payer dans l'avenir leur proximité supposée avec le gouvernement de Bachar el-Assad, et avant lui avec son père, Hafez. La perspective du remplacement de la dictature par un gouvernement transitoire pluraliste inquiète les membres des quelque douze Églises syriennes, orthodoxes ou fidèles à Rome. La présence vraisemblable, entre autres, des Frères musulmans dans les futurs gouvernements ne rassure pas, même si la confrérie promet depuis longtemps, dans ses manifestes, l'égalité de toutes les confessions.



«S'ils prenaient le pouvoir, ce serait une menace pour la présence à long terme des chrétiens dans cette région», redoute Mgr Abraham Nehmé, évêque grec-catholique, métropolite de Homs de 1986 à 2005. Les chrétiens craignent d'autant plus la répression que nombre de leurs hauts dignitaires ont ouvertement repris les arguments du pouvoir, en niant le caractère populaire du soulèvement. Le primat de l'Église syriaque orthodoxe, Ignace Zakka Ier Iwas, a ainsi déclaré en février dernier, à l'agence russe RIA Novosti, que la révolte était fomentée «par des forces extérieures et non par les membres de la société syrienne.» Certains religieux ont aussi dénoncé une «chasse aux chrétiens» ourdie par des groupes salafistes, en particulier à Homs. Ces affirmations semblent surtout viser une brigade locale de l'Armée syrienne libre, dont le chef, Abderrazak Tlass, cousin du général dissident Manaf Tlass, a adopté récemment une posture islamiste. Les jésuites syriens de la maison de Homs ont démenti que les fidèles chrétiens aient été visés.

Par le passé, la rhétorique des religieux syriens les plus militants vis-à-vis des islamistes a varié au gré des alliances du régime. En 2006, lors de la guerre d'Israël au Sud Liban, le curé de Notre-Dame de Damas, le père Elias Zahlaoui, avait demandé en chaire de «prier pour le Hezbollah.»

«Si le Christ revenait…»
Le Vatican s'inquiète de telles dérives. Le nonce apostolique de Damas, Mgr Mario Zenari, aurait désigné plusieurs prélats comme proches du régime, selon le compte-rendu d'un entretien posté sur le Web par un professeur de l'Université de théologie de Lille, Christian Cannuyer. Ce dernier a dû rapidement démentir que le nonce ait cité des noms. Mais il a maintenu le cœur de la démonstration: «Il n'y a pas, pour le moment, en Syrie, de chasse systématique aux chrétiens de la part de factions de l'opposition, et une réelle convivialité entre la majorité des musulmans et les chrétiens continue à prévaloir. Telle fut bien la ­teneur principale du propos de ­Mgr Zenari».

La réalité est complexe, comme toujours en Orient. «Certes, beaucoup de chrétiens syriens préfèrent le régime actuel à un gouvernement comportant des islamistes, estime Ignace Leverrier, ancien diplomate français en poste à Damas et auteur du blog Un œil sur la Syrie. Mais on trouve aussi des chrétiens dans l'opposition, comme l'opposant historique Michel Kilo.» Ce journaliste engagé a récemment jugé que «si le Christ décidait de revenir aujourd'hui, la première chose qu'il ferait serait de descendre dans la rue et de participer aux manifestations.»

Un autre opposant chrétien, Ayman Abdel Nour, ancien conseiller de Bachar el-Assad exilé en 2008, a créé un mouvement appelé «Syriens chrétiens pour la démocratie». Sur son site All4Syria, il dénonce les manipulations du confessionnalisme. Selon l'ancien conseiller présidentiel, la Sécurité politique a voulu distribuer des armes à de jeunes chrétiens des secteurs de Qassaa et de Bab Touma à Damas, pour les «aider à protéger leurs quartiers de probables attaques de gangs djihadistes armés». Les jeunes gens étaient invités à se regrouper en milice. Mais d'après le blogueur, ces derniers ont refusé. À ce jour, aucun assaut de «djihadistes» contre les chrétiens n'a en effet été constaté. Inversement, dans les campagnes, il arrive que les agents du gouvernement retirent leurs armes aux chrétiens alors que la quasi-totalité de la population y est armée.

«Pour le moment», selon les propos du nonce apostolique, la guerre civile ne s'est pas transformée en guerre confessionnelle. Mais les guerres sont toujours propices aux passions identitaires.


Par Pierre Prier

Par Service infographie du Figaro