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Les coptes entre crainte et vigilance

le 2 Juillet 2012 à 12:42 | Lu 323 fois

La communauté chrétienne d'Égypte s'efforce d'entretenir le dialogue avec la Confrérie des Frères musulmans.


Les coptes entre crainte et vigilance
Le Caire

En ce début d'été, un voile de chaleur oppressant enveloppe Le Caire, la capitale égyptienne. Dans les jardins ombragés de la cathédrale, Samer, adossé à un banc, profite d'un soupçon de fraîcheur. Membre de la communauté copte - qui représente entre 8 et 10 % des quelque 85 millions d'habitants du pays -, cet étudiant en marketing a, comme de très nombreux chrétiens, voté pour Ahmed Chafiq au second tour de l'élection présidentielle. Une manière de faire barrage à Mohamed Morsi, candidat des Frères musulmans, en qui le jeune homme de 24 ans ne se reconnaissait pas.

Lorsque la victoire de l'islamiste a été proclamée, Samer dit avoir ressenti un grand moment de solitude: «Quand j'ai vu les gens fêter la victoire de Morsi, je me suis senti subitement étranger dans mon propre pays», avoue-t-il. Ce qui l'a choqué? L'apparition à la télévision, une heure seulement après l'annonce des résultats, du frère cadet du nouveau président pour lui «souhaiter de gouverner avec justice comme l'a fait Omar ibn al-Khattâb (compagnon et ami proche du prophète Mahomet, calife en 634). J'espère bien qu'il gouvernera avec justice, mais je ne vois pas l'intérêt de dresser un parallèle avec l'époque du Prophète ; un temps où les chrétiens devaient s'acquitter d'un impôt pour être protégés par les musulmans.»

Dix-huit heures. La cloche de la cathédrale retentit. De nombreux dignitaires se pressent autour de l'immense édifice, tandis que Guirguis Ibrahim Saleh s'attarde sur le parvis pour deviser sur le nouveau paysage politique du pays. «En tant que secrétaire général du Conseil des églises du Moyen-Orient, explique-t-il, je m'efforce d'entretenir le dialogue avec la Confrérie (des Frères musulmans). L'Église a été l'une des premières institutions à féliciter M. Morsi pour son accession au pouvoir d'une manière démocratique. Nous attendons maintenant des signes forts en direction de notre communauté, notamment une représentation à des postes clés du gouvernement.»

Croix autour du cou, M. Saleh dit envisager l'avenir avec sérénité. Il en veut pour preuve les gages d'ouverture déjà donnés par les Frères, qui ont accepté l'invitation du pape Chenouda III (ex-patriarche des coptes orthodoxes d'Égypte) à assister à la messe de minuit en janvier et ont observé une minute de silence à la mort de celui-ci, le 17 mars. «Ce sont des signaux positifs», se félicite-t-il.

Femmes sommées de «se couvrir»
Pendant ce temps, dans le quartier de Shubra, où vit une forte proportion de chrétiens, les discussions vont bon train sur la personnalité copte que le nouveau président, en signe d'ouverture vers les chrétiens, va désigner au poste de vice-président. Attablée devant un soda, une jeune femme au tee-shirt moulant lance: «Si les Frères désignent un demi-musulman comme vice-président, on ne marchera pas.» «Demi-musulman», une allusion amère à Rafik Habib, ce copte protestant qui, le 18 mai, a été désigné vice-président du Parti de la liberté et de la justice (émanation politique des Frères musulmans), suscitant l'ire de sa communauté.

À plusieurs kilomètres de là, sur les bords du Nil, trône l'imposant immeuble de Naguib Sawiris. Cet entrepreneur copte, qui a fait fortune dans les télécommunications, reçoit dans son bureau du 26e étage. Via sa chaîne privée, il vient de mettre en garde les chrétiens contre la tentation de l'émigration: «Nous sommes les indigènes de ce pays, nous devons y rester. Soyons solidaires et vigilants», martèle-t-il. Depuis le début de la révolution, près de 150.000 coptes auraient fui le pays par crainte de persécutions.

Georges, propriétaire d'un kiosque à journaux, a entendu le message de Sawiris, un «homme qu'il respecte». Il pense lui aussi qu'il faut «donner sa chance» à la Confrérie. Sur les réseaux sociaux, des femmes prétendent avoir reçu des menaces, quelques heures après l'élection de Mohamed Morsi, de la part d'hommes qui les auraient sommées de «se couvrir» à présent que «l'islam était au pouvoir». «Ce que l'on craint, souligne une mère de famille, ce ne sont pas les responsables de la Confrérie, mais certains citoyens qui seraient tentés de croire que l'élection d'un islamiste légitime leurs comportements violents ou déplacés envers nos filles.»


Par Fatiha Temmouri