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Les dix clés du contentieux sino-japonais

le 28 Septembre 2012 à 15:15 | Lu 604 fois

INFOGRAPHIE - Des rivalités stratégiques et pétrolières attisent la tension autour des îles Senkaku.


Les dix clés du contentieux sino-japonais
La Chine et le Japon auraient dû célébrer jeudi les 40 ans de la normalisation de leurs relations diplomatiques. Mais les tensions en mer de Chine orientale, autour des îles Senkaku-Diaoyu, en ont décidé autrement. Pékin a annulé les célébrations, l'agence Chine Nouvelle affirmant qu'elles auraient lieu «en temps approprié». Une délégation de 175 dirigeants d'entreprise japonais a dû annuler sa visite annuelle en Chine, pour la première fois depuis trente-sept ans. Sur le front diplomatique, les passes d'armes continuent.

À New York, en marge de l'Assemblée générale de l'ONU, les chefs de la diplomatie des deux pays ont eu un entretien «très sombre», de l'aveu du ministre japonais. Selon Chine Nouvelle, le ministre chinois des Affaires étrangères, Yang Jiechi, a pour la première fois utilisé des termes forts, affirmant que ces îles étaient un «territoire sacré» de la Chine.

Le premier ministre japonais, Yoshihiko Noda, a, lui, déclaré qu'il ne céderait rien et qu'«aucun compromis n'était possible», les îles «faisant partie intégrante de notre territoire, au regard de l'Histoire comme du droit international». Pékin a répliqué, se disant «très déçu» et affirmant que le Japon «persiste de manière obstinée dans son point de vue erroné».

1. À quoi ressemblent les îles contestées?
Appelées Senkaku par les Japonais et Diaoyu par les Chinois, ces îles sont situées en mer de Chine orientale, à plus de 200 milles marins des côtes de la Chine et du Japon (d'Okinawa en l'occurrence). Elles sont aussi revendiquées par Taïwan, dont elles sont distantes de 100 milles, vers l'ouest. Il s'agit d'un groupe de cinq îles, d'une superficie totale d'à peine 7 kilomètres carrés. Elles sont inhabitées, le Japon n'y ayant rien construit pour respecter un statu quo sur lequel Deng Xiaoping et Tokyo s'étaient tacitement accordés en 1978.

2. Quels enjeux historiques?
À l'issue de la guerre sino-japonaise de 1895, par le traité de Shimonoseki, la Chine doit céder Taïwan et les petites îles avoisinantes au Japon. La situation dure jusqu'en 1945, date à laquelle la Chine récupère Taïwan, mais pas les Senkaku-Diaoyu. Ces îles restent en théorie administrées par les États-Unis jusqu'en 1972, date à laquelle elles sont rendues à Tokyo. Après 1895 et pendant près de soixante-quinze ans, la Chine ne va guère s'intéresser à ces îles ni s'insurger de leur perte. En 1958, une loi chinoise répertorie d'ailleurs les territoires revendiqués par la Chine, sans citer les Senkaku-Diaoyu. Ce n'est qu'en 1992 qu'une nouvelle loi similaire les mentionnera. Entre-temps, Pékin s'est réveillé à la fin des années 1960. En 1969, un rapport d'une obscure officine de l'ONU, l'Ecafe (Economic Commission for Asia and Far East), avance en effet que la zone pourrait abriter les plus gigantesques réserves de pétrole et de gaz au monde.

3. Deux visions du droit opposées
Entre la Chine et le Japon, c'est la bataille des «droits historiques» contre le droit international. Même si elle est récente, du point de vue du droit international, la souveraineté japonaise est établie. Mais, comme pour les autres différends maritimes de mer de Chine méridionale, les Chinois évoquent des «droits historiques». Ils font ainsi valoir que les Diaoyu étaient citées dans des recueils et manuscrits dès le XIVe ou XVe siècle, sous la dynastie Ming. Et que le Japon s'est emparé de ces îles «de manière illégale lors de la guerre sino-japonaise de 1895». Le ministre chinois des Affaires étrangères a même parlé cette semaine de «territoire sacré». Il y a deux jours, la Chine a publié un livre blanc sur les Diaoyu, prouvant sa «souveraineté incontestable». Les États-Unis s'y voient notamment reprocher d'avoir rendu les îles au Japon en 1972.

4. Qui est responsable de la crise actuelle?
La décision du gouvernement de Tokyo d'acheter trois des cinq îles de l'archipel contesté, qui appartiennent à des propriétaires privés japonais, a mis le feu aux poudres. Paradoxalement, le Japon aurait voulu ainsi apaiser les choses en évitant que le maire de Tokyo, le très nationaliste Shintaro Ishihara, n'en prenne possession. Il projetait d'y établir des infrastructures, voire un casino, ce qui aurait été un casus belli. Mais ce n'est pas comme cela que les autorités chinoises l'ont interprété, ou l'ont en tout cas présenté à leur opinion publique. Les tensions n'avaient cessé de monter ces derniers mois des activistes chinois et japonais abordant à tour de rôle plusieurs fois ces îlots. En 2010, l'arrestation d'un capitaine de chalutier chinois par les garde-côtes japonais avait déjà suscité une forte poussée de fièvre.

5. Qui paierait le prix d'une guerre économique?
La Chine a menacé le Japon de recourir à l'arme économique, lui promettant même une nouvelle «décennie perdue». Des appels au boycott de produits japonais ont circulé sur le Web chinois. Les grands groupes japonais présents en Chine ont annoncé avoir déjà souffert de la crise. Toyota, Nissan et Suzuki sont en train de réduire leur production dans le pays. Dans certaines provinces, les ventes de voitures japonaises auraient chuté de 60 %. La compagnie aérienne Japan Airlines (JAL) a annoncé vendredi une réduction de la fréquence de ses vols entre le Japon et la Chine à la mi-octobre. Et selon des entreprises nippones, la Chine a renforcé ses contrôles douaniers sur les marchandises japonaises qui arrivent dans ses ports.

Mais des experts chinois avertissent qu'une guerre économique nuirait aussi à Pékin. Les deux économies sont très interdépendantes. La Chine est le premier partenaire commercial du Japon, les échanges ayant bondi de 14,3 % l'an dernier, pour atteindre un montant record de 345 milliards de dollars. Et si le Japon importe nombre de produits finis chinois (appareils audiovisuels, téléphones, vêtements), il exporte vers son voisin des machines, des pièces détachées (pour machines ou automobiles notamment) et des composants (comme les semi-conducteurs). Une bonne part des produits «made in China» exportés vers le monde développé contient une pièce ou un composant japonais. En 2005, une précédente crise avait provoqué un appel au boycott des produits japonais en Chine, mais l'affaire n'avait pas duré plus d'un mois.

6. Quels enjeux pétroliers?
On ne sait en fait pas grand-chose des réserves en hydrocarbures que recèle la région. Certains experts doutent des conclusions enthousiastes de l'étude publiée par l'ONU en 1969. Les réserves prouvées tournent autour de 100 millions de barils, mais le potentiel est sans doute plus important. Tout dépend de la zone prise en compte dans les études. Un rapport de 2011 de la China National Offshore Oil Corporation avance les chiffres de 384,6 millions de barils de pétrole et 303,7 milliards de pieds cubes de gaz pour toute la mer de Chine orientale. Un rapport japonais de 1994 estime à 3,26 milliards de barils le potentiel des gisements situés dans la partie considérée comme japonaise de cette même mer. Il est mis en doute par les Japonais eux-mêmes. Côté hydrocarbures, la région n'est peut-être pas l'eldorado annoncé. Des ressources halieutiques importantes sont la deuxième richesse de ces eaux.


7. Quels autres enjeux?
Dans la crise actuelle, le ressentiment historique et les sentiments nationalistes pèsent sans doute bien plus que les enjeux économiques. Sans parler des antagonismes antérieurs: la page de la Seconde Guerre mondiale n'a jamais été vraiment tournée, les Chinois reprochant notamment au Japon de n'avoir pas présenté d'excuses pour les atrocités commises à l'époque.

D'une manière plus générale, la Chine se donne pour ligne de conduite de ne céder «aucun pouce» de territoire revendiqué. Mais il ne faut pas sous-estimer les intérêts stratégiques. Les Chinois estiment que depuis ces îles les Japonais - et par conséquent les Américains - peuvent surveiller tout le trafic maritime et sous-marin qui passe par ces détroits. C'est donc toute la question, très sensible, de l'accès à la haute mer pour la Chine qui est en jeu. Pour l'heure, au nord comme au sud, ils ne peuvent déployer de bateaux sans passer par des eaux qui ne leur appartiennent pas.

8. Quelles perspectives?
On peut penser que cette nouvelle poussée de fièvre va retomber dans les jours et semaines qui viennent. Mais elle remontera à la prochaine occasion, car le problème reste entier. Par ailleurs, on n'est jamais à l'abri d'un dérapage ou d'une erreur de calcul. Il y a maintenant beaucoup de bateaux - de pêches ou gouvernementaux - qui croisent dans les parages.

Côté chinois, plusieurs agences gouvernementales montent à ce front maritime avec des chaînes de commandement différentes qui peuvent créer des cafouillages et des rivalités au risque de pousser à la surenchère. Deux d'entre elles sont particulièrement actives: la China Maritime Surveillance (CMS), qui est le bras armé de la State Oceanic Administration (SOA), et le China Fisheries Law Enforcement Command (FLEC), l'agence de surveillance des pêches, qui dépend du ministère de l'Agriculture. Ces agences «civiles» disposent de bateaux armés et peuvent être assez agressives. La marine de guerre chinoise reste en deuxième rideau, proche mais invisible, prête à intervenir en cas de problèmes. Côté japonais, les garde-côtes sont en première ligne.

9. Un nouveau stade a-t-il été franchi?
Oui, et à deux titres. Côté japonais, avec l'acquisition des îles. Mais surtout, côté chinois, un pas «normatif» a été fait. Le 10 septembre, la Chine a procédé à une mesure peu commentée mais importante. Pékin a déposé devant l'organe compétent des Nations unies son tracé de «lignes de base», qui servent à délimiter les eaux territoriales chinoises dans la région contestée et défient directement le contrôle exercé par le Japon depuis quarante ans. «Pour la Chine, cette décision place juridiquement les îles disputées sous son administration et oblige le gouvernement au regard de ses propres lois et de son opinion publique, commente Stephanie Kleine-Ahlbrandt, chercheur de l'International Crisis Group (ICG), basée à Pékin, cela donne un cadre légal pour déployer plus de navires dans la zone et en expulser les navires étrangers».

10. Quelles solutions possibles?
Un arbitrage devant un tribunal international paraît difficile. D'abord, les Japonais refusent de reconnaître qu'il y a conflit de souveraineté, puisqu'elle leur revient. Il n'est pas sûr que les Chinois y soient prêts non plus, même si le dépôt des lignes de base à l'ONU peut être interprété comme un début d'internationalisation du différend.

«Il y a peu de chances d'arriver à un arbitrage international, estime Stephanie Kleine-Ahlbrandt. À court terme, la voie la plus pragmatique est la mise en place d'une diplomatie forte et responsable, ce qui suppose des deux côtés des équipes au pouvoir bien établies. Et d'arriver à des mesures de confiance et à des règles, comme il pouvait y en avoir durant la guerre froide entre l'URSS et les États-Unis, permettant d'avoir des lignes de conduite pour prévenir les incidents ou éviter qu'ils ne dégénèrent.»


Par Arnaud de La Grange