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Les faiblesses de Macky font la force de Wade

Quelle pourrait être la valeur ajoutée du retour de Wade, pour le Sénégal, en termes de développement et de croissance économique, de satisfaction de la demande sociale, de restauration et de dynamisation des valeurs morales, culturelles et religieuses ainsi qu’en termes de renforcement de la démocratie et de l’Etat de droit ?


Rédigé par leral.net le Jeudi 8 Mai 2014 à 19:06 | | 15 commentaire(s)|

Les faiblesses de Macky font la force de Wade
La réponse à cette question permettrait de comprendre et d'approuver ou non l'accueil qu'il a eu, de la part de certains Sénégalais et les traitements consacrés à cet événement par les médias sénégalais. Dans tous les cas, s'il y a des raisons, valables ou non, à cette offensive, que l'ancien président sénégalais a voulue politique, et s'il y a des désapprobations à faire, le président Wade n'est certainement pas le seul à mettre en cause.

Autrement dit, des milliers de Sénégalaises et de Sénégalais sont encore membres, sympathisants, souteneurs, et même fanatiques du Pds et de son leader. Ces deux derniers ont le mérite d'avoir mené un long combat politique, pour le renforcement de la démocratie et l'Etat de droit au Sénégal.

Ils ont également dirigé le pays, pendant plus d'une décennie, et sont comptables de réalisations importantes et non moins utiles, qui émerveillent encore. Néanmoins, les électeurs sénégalais ont eu des raisons solides de les renvoyer dans l'opposition. Mais, pour tout ce qui précède, ils sont dignes d'intérêt et d'attention, de la part des Sénégalais et naturellement des médias.

Les circonstances dans lesquelles le président Wade et le Pds ont perdu le pouvoir et la manière dont cela s'est produit sont encore fraiches dans les mémoires. Alors, si peu de temps après leur sortie, avant même la fin du premier mandat de leurs successeurs, quels ressorts peuvent-ils utiliser, pour se faire valoir aux yeux de l'opinion, si ce n'est que manipuler des faiblesses.

C'est de bonne guerre en politique. Dès lors, Maître Wade ne s'est pas embarrassé d'exploiter les faiblesses de l'Etat, de la société sénégalaise, des acteurs de la vie publique et surtout de ses adversaires politiques d'aujourd'hui, au pouvoir.

Wade connait les faiblesses de ces derniers. Il les connait d'autant mieux que c'est lui qui les a faits et formatés, en politique et dans la gestion de l'Etat. Les tenants actuels du pouvoir connaissent aussi parfaitement les capacités, la mentalité et le mode de fonctionnement de leur ancien mentor. Ils savent mieux que quiconque, de quoi il est capable et sont logiquement en mesure de prévoir ses états d'âme, d'anticiper ses réactions.

Par conséquent, la jouissance du pouvoir ne devait pas leur faire manquer de vigilance. Le traumatisme de sa défaite passée en 2012, Maître Wade a eu le temps de concevoir et de murir sa réaction et sa contre-offensive. Il a eu le temps d'identifier également les erreurs, les fautes, les insuffisances et les carences du nouveau pouvoir. C'est certain qu'il n'en manque pas.

En plus, la prééminence et l'ascendance, pour ne pas dire la domination, qu'il a toujours eues sur les cadres de son parti, lui donnent encore un avantage psychologique, eu égard à ses capacités manœuvrières reconnues. Il y a donc à boire et à manger, aussi bien du côté du pouvoir et de l'opposition, que de celui de la société civile et des populations, en termes de remise en question de soi.

En particulier, le Président Macky SALL et le gouvernement, dans la gestion de l'Etat et dans la gouvernance du pays, doivent se poser un certain nombre de questions. C'est surtout Macky SALL qui doit se demander s'il n'a pas commis les mêmes erreurs et les mêmes fautes qu'Abdoulaye WADE, sachant que tous les deux, chacun en son temps, avaient été bien et même très bien élus, sur la base de ruptures et de réformes attendues.

Ils ont eu une très forte légitimité qui leur donnait suffisamment de puissance, de pouvoir et de liberté d'action. Macky SALL et son gouvernement doivent chercher à savoir, ce qui leur vaut ce retour politique tumultueux et plus ou moins triomphal de Maître WADE, dans l'espace public sénégalais.

Macky SALL et son gouvernement doivent revoir, depuis leur arrivée au pouvoir, les actes majeurs qui n'ont pas été posés, ceux qui ont été biaisés ou insuffisamment menés, en termes de ruptures ou de réformes institutionnelles, politiques, économiques, sociales et culturelles. Ils doivent se demander, sur quoi ils se sont focalisés et ont perdu du temps, et sur quoi ils ont manqué de concentration et n'ont pas gagné du temps.

Ils doivent revoir ce qu'ils ont fait ou non, pour donner de la visibilité à la direction dans laquelle ils veulent mener le Sénégal, non pas par la propagande verbale ou le maquillage médiatique, mais par des actions concrètes et papables par les populations. Ils savaient pertinemment, qu'ils avaient à convaincre les populations de leurs capacités à faire faire des bonds qualitatifs au pays, avant la présidentielle à venir et les locales présentes, au terme desquelles ils sont menacés par le syndrome de la débâcle électorale aux Locales du Parti socialiste français, sous l'ère du Président François HOLLANDE.

Certes, la traque des biens supposés mal acquis répond à une très forte demande de justice. Il n'empêche que le pouvoir a les moyens de la réduire à sa dimension normale, dans l'agenda gouvernementale et dans la hiérarchie des préoccupations des citoyens. Le pouvoir de Macky SALL en a fait le cheval de bataille du gouvernement et laissé les médias et les populations en faire leur pain quotidien ou leur drogue de tous les instants. Ils doivent donc assumer.

En pensant aux populations, il aurait fallu faire preuve de réalisme et de pragmatisme. En d'autres termes, il est certainement plus important de savoir la valeur ajoutée, le résultat et l'impact réel de cette traque, sur le quotidien des populations, depuis son déclenchement, il y a deux ans. Cette traque des biens supposés mal acquis n'a-t-elle pas été un trop long divertissement inopportun, voire un poison, à la fois pour le pays et pour le pouvoir de Macky SALL ? Le moins que l'on puisse dire est que, c'est un couteau à double tranchant, à manipuler avec délicatesse, prudence et discrétion.

Le Président Macky SALL s'est sans doute laissé distraire sur le fait que son prédécesseur avait de l'avance sur lui. Car, Abdoulaye WADE, en fin connaisseur des Sénégalais, sait parfaitement qu'avec eux, les réalisations visibles, palpables et impressionnantes sont plus convaincantes. Autrement dit, dans la société sénégalaise, le "m'as-tu vu ?", le visuel ou le "tape-à-l'œil" font toujours mouche, plus que les actions positives de fond. C'est un des aspects de la propagande de WADE. D'ailleurs, en matière de propagande, le personnage d'Abdoulaye WADE est autrement plus scintillant que celui de Macky, qui ne gagnerait rien à vouloir faire du WADE.

À défaut de le démontrer, il aurait fallu évaluer, pour savoir si le retour de l'électricité, la baisse des impôts, des prix des denrées et des loyers, la bourse familiale, la couverture de maladie universelle, le PSE et tant d'autres ont réussi à être assez pétillants et scintillants, pour soutenir la concurrence aux infrastructures de WADE, qui ont transformé et embelli le visage du Sénégal, en lui donnant plus de charme, surtout à Dakar, le plus grand bassin électoral.

Autrement dit, la climatisation sociale de Macky a-t-elle réussi à refroidir la chaleur affective des réalisations de WADE. Ensuite, depuis la chute de WADE, le phénomène "le pays est Macky" a prospéré pour expliquer le mal vivre des Sénégalais, comparé à la prospérité, qualifiée d'artificielle, entretenue dans le pays par l'ancien président. À travers une analyse approfondie et convaincante, il aurait fallu présenter dans les plateaux d'une balance, "il vaut mieux vivre dans un pays Macky" et "il fait mieux vivre dans un pays WADE", pour démontrer lequel de ces deux mérite d'être choisi par les Sénégalais.

Tout ce qu'Abdoulaye WADE fait en politique, c'est en grande partie pour servir son image dans la société. Dans ce domaine, il est resté imbattable et incorrigible. Tous les politiciens sénégalais savent qu'ils attendent des dividendes politiques, à travers les cadeaux de matériels, d'équipements ou les dons qu'ils font aux populations. Quand l'opposant WADE raillait le Président DIOUF et son épouse, à travers les clichés "Madame moulins et Monsieur forages", c'est qu'il voyait ces réalisations "tape-à-l'œil" dérisoires, insignifiantes et à la limite insultantes, pour celui qui dispose de tout le pouvoir, de toute la puissance et de tout l'argent de l'Etat.

Arrivé au pouvoir, Abdoulaye WADE a vu et fait plus grand, plus visible, plus impressionnant, plus convaincant et plus durable. Quels que soient leurs prix, leurs coûts et leur utilité, les infrastructures inédites qu'il a laissées sont des cache-dérives et des cache-carences néanmoins efficaces et convaincants. Quand Maître WADE a pu les réaliser enfin, il a eu la témérité de faire du "wax waxeet" sur "sa constitution" et est allé atterrir sur les chantiers de Diass, pour se payer les Sénégalais.

Tout ce que le Président WADE a fait et réalisé jusqu'en 2012, si c'était vraiment pour le Sénégal et les Sénégalais, il ne serait pas revenu, après sa défaite, sillonner le pays, dans une tournée des familles maraboutiques, réclamer de la reconnaissance pour lui et des dividendes politiques pour son fils. Il dévoile ainsi son manque d'humilité et de générosité, ainsi que toute la considération qu'il a pour les Sénégalais. Ceux qui le soutiennent et l'encouragent dans cette posture montrent également tout le respect qu'ils ont pour les Sénégalais. Au demeurant, cela fait partie des aspects concrets de la propagande et de la médiacratie de ce virtuose de la manipulation.

Les médias ont été également les véritables catalyseurs de tout le bouillonnement que le Sénégal vit en ce moment. À cet égard, ils doivent aussi, pour une fois au moins, retourner sur eux-mêmes leurs projecteurs, qu'ils ont vocation à braquer sur les autres. En l'occurrence, les médias sénégalais portent, pour leur part, l'empreinte du président WADE. C'est lui qui a approfondi la libéralisation du paysage médiatique sénégalais. Toute fois, cette libéralisation débridée cachait une certaine perversion du secteur, à travers l'intrusion massive d'acteurs étrangers aux métiers et fonctions de l'information. Si toutes les faiblesses et les défaillances des médias sénégalais ne sont pas imputables au Président WADE, leur prolifération, par cette libéralisation débridée, en a aggravé les tares et leurs effets.

Cela s'est traduit par une "peoplelisation" effrénée des médias sénégalais en général, dont certains sont instrumentalisés pour servir de tribunes personnelles, avec tout ce que cela comporte de dérives et de contre valeurs. Dans leur grande majorité, ils sont des entreprises commerciales à rentabilité financière, qui ont peu de souci pour l'information et l'intérêt général. La prolifération des médias, dans un environnement social, économique et financier morose, a créé les conditions d'une jungle où l'instinct de survie entretien une course féroce pour les audiences, dont les déterminants sont le sensationnel, le superficiel et les faits divers. Et les audiences servent d'aimant à la manne financière.

L'analyse de cet événement révèle que le diable se trouve dans le fait que les médias ont été ameutés à l'avance, par WADE lui-même, sur son retour et sur ses intentions. La manière dont l'un d'entre eux a été sollicité a défrayé la chronique des autres médias. Tout cela enrobé dans des propos flatteurs et méprisants lancés à la cantonade, pour les médias qui s'y retrouveraient. C'est assez surprenant de la part d'un ancien chef d'Etat, même revêtu du seul manteau politique. Mais là, il s'agit bien de Maître WADE.

Une retransmission en directe de son arrivée a ainsi été sollicitée. Certes, il faut des événements extraordinaires pour nécessiter ce genre de production. Mais celle-ci a des coûts élevés, en termes de budget, d'énergie, d'équipements techniques, de logistiques et de ressources humaines qualifiées et expérimentées, en fonction du sujet à traiter. Par ailleurs, la retransmission en direct est contraignante, délicate et ne s'obtient pas sur un simple claquement de doigts, à moins que son obtention ne soit fondée sur un contrat de financement ou sur une connivence.

L'ancien président sénégalais connait les médias de son pays. Il sait comment les ameuter et maitrise l'art de tirer sur les cordes sensibles de la société sénégalaise. Il a également, pourrait-on dire, le "baïré bouki". Autrement dit, il a le charme de l'hyène, à la fois sympathique et repoussante. Il attire l'attention et aiguise la curiosité. Ce faisant, il attire les foules, bon gré mal gré. Cela, Maître WADE le sait, dans la mesure où il s'en est déjà servi, pour mobiliser des foules, notamment dans les marches bleues, au-delà de son parti et de ses admirateurs. C'est aussi un animal politique très cathodique, sujet à la maladie des médias et des foules. En surgissant dans le quasi-vide oppositionnel qui prévaut depuis deux ans, à la veille des Locales, il se donne toutes les chances de réussir son coup.

Les médias sénégalais aussi connaissent Maître WADE. Ceux-là qui se languissaient déjà de cet acteur exceptionnel de la vie politique sénégalaise, qui leur donne de la matière, à foison, pour se vendre et survivre. Ils avaient besoin de lui, pour se réveiller de la torpeur qu'ils subissaient depuis son retrait en France. Ils étaient assoiffés des frasques de la bête politique et ont traité l'événement avec engouement. Tous les médias n'avaient pas les mêmes motivations.

Cependant, presque tous se sont focalisés sur l'aspect événementiel, agrémenté de commentaires et plus ou moins d'analyses, de la part essentiellement de politiciens ou de partisans. Il n'y a presque pas eu d'avis contradictoires, de regards croisés de personnalités neutres ayant des qualifications spécifiques, permettant aux populations d'avoir une perception plus claire et plus réelle de tous les aspects de l'événement.

Cela aussi fait partie des faiblesses exploitées par WADE. En effet, l'une des grandes lacunes des médias sénégalais, c'est justement de faire la part, plus que belle, aux événements des politiciens. C'est encore aux mêmes politiciens qu'ils ont presqu'exclusivement recours, en tant que personnes ressources, pour commenter et analyser ces événements.

Or, les politiciens et leurs partisans, par leur implication, manquent totalement de recul, de détachement et d'objectivité, pour restituer l'information dans sa valeur absolue. La formation de l'opinion en souffre et les incidences sur les comportements sont imprévisibles. Des médias de service public, comme d'habitude, ont également péché par l'ostracisme qu'ils lui ont opposé.

Ce qui demeure évident, c'est que le Président WADE avait déclaré que les socialistes ont fait quarante ans de pouvoir, les libéraux en feront cinquante. Le PDS et lui en ont fait douze, sans interruption. Une partie des libéraux dispersés a pris la relève, tandis que WADE prépare son fils et la réunification des libéraux, pour la suite. Quoiqu'il en soit, il n'y a pas encore de rupture nette dans la foulée et WADE reste un personnage central de la vie publique et politique du Sénégal, pendant ces quarante dernières années, sans interruption, depuis 1974.

Il est difficile de faire mieux et il est incontestable que c'est un homme politique charismatique, décomplexé et exceptionnel, à la fois sympathique et repoussant, qui cristallise des défauts et des qualités contradictoires et auto neutralisants. Il est déroutant et intimidant. Il fait peur, force l'admiration et donne du complexe.

Il est indéniable que c'est un monument et un patrimoine de l'histoire politique du Sénégal. Il n'a pas atteint la sacralité, mais, grâce à son parcours politique et ses prouesses manœuvrières, il s'est fabriqué une carapace d'intouchable, dont seul un bloc d'unanimité ou de consensus national sans failles peut venir à bout.

Kadialy DIAKHITÉ,

journaliste, écrivain






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