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Les moines-guerriers du Pendjab

le 3 Août 2012 à 11:14 | Lu 700 fois

Descendants de l'ordre des moines-guerriers sikhs créé au XVIIe siècle, les Nihangs traversent les siècles. Maîtres en arts martiaux, ils se déplacent sans cesse à travers l'Inde pour répandre leur message de paix universelle, armes à la ceinture.


Les moines-guerriers du Pendjab

Àl'instar des Sikhs, ils se nomment tous «Singh» (Lion), les «sans-peur» du Pendjab. Stupéfiants personnages tout droit sortis d'un roman de Kessel ou d'un poème de Rumi, les Nihangs sont les héritiers de l'armée sainte créée, en 1699, à Ananpur Sahib par l'ultime gourou sikh Gobind Singh Ji. Leur rôle? Défendre sans relâche les idéaux et le territoire sikhs, jadis menacés par les extrémistes musulmans et hindous, les invasions mongoles et l'impérialisme britannique. Leurs valeurs, considérées par certains comme archaïques, sont encore aujourd'hui le centre de leur quotidien. Pas un jour ne passe sans qu'ils n'aident les plus pauvres comme les plus riches, par leurs prières et leur dévotion, afin de lutter contre tout terrorisme. En tant qu'«extrémistes» de la paix, ils dédient leur vie, leur foi et leur travail au bien commun. Et c'est là que réside l'affection que le peuple leur porte.



Ces imposants turbans sont composés de bandes de tissu qui peuvent parfois mesurer plusieurs centaines de mètres et peser une trentaine de kilos. Temps d'installation, deux à trois heures.
Des enfants vont jusqu'à quitter leur foyer pour suivre ces personnages de légende. Des familles, plus privilégiées, lèguent des récoltes de céréales, de fruits ou de légumes quand d'autres, plus humbles, partagent avec eux le peu de lait qu'ils ont. Des hommes d'affaires offrent des onces d'or, et des chevaux leur sont légués en guise d'offrandes sacrées. D'autres dons faits à la diaspora sikh aident à la construction de nouveaux gurdwaras (temples, littéralement: «porte du guru») ou permettent l'achat de machines agricoles et autres véhicules nécessaires à la communauté.

Enfin, l'État indien les invite à voyager gratuitement sur l'ensemble de son réseau ferré national. Considérés dans le pays comme des héros, les Nihangs galvanisent les foules et envoûtent l'âme collective! Mais les Nihangs se battent sans relâche pour préserver leur mode de vie ancestral mis à mal par une Inde émergente. Les lois de la Bourse et de la finance s'entrechoquent avec les dix vertus nihangs: la compassion, la charité, le pardon, la propreté, le contrôle de l'esprit, la pureté, la vérité, l'accomplissement spirituel, la témérité guerrière et la dévotion à leur Dieu unique. Des notions nobles qui semblent avoir du mal à trouver leur place dans un pays en plein développement industriel.

Une vie de discipline rythmée par des textes spirituels
Leur combat est aussi celui d'un peuple. Une ethnie entière luttant contre l'oubli de ses traditions et de son histoire. D'où l'importance cruciale de ces «armes-parures», mémoires des persécutions subies et de leurs racines guerrières. Ces décorations qu'ils arborent fièrement sont le symbole paradoxal d'une lutte pourtant pacifiste. Elles sont les emblèmes des valeurs qu'ils défendent: indépendance et liberté face à une course effrénée vers la modernité, propre à notre époque. Dignes en toute circonstance, ils vivent en autarcie sur les vastes domaines de leurs gurdwaras ouverts à tous, de jour comme de nuit. Ils y élèvent buffles et chevaux, cultivent les terres de leurs ancêtres et offrent chaque jour des dizaines, des centaines, voire des milliers de repas aux pèlerins, des vêtements aux plus démunis et le gîte aux sans-logis.


Les moines-guerriers du Pendjab
Ici encore, cette générosité n'est que le fruit du respect des traditions et des textes sacrés: «Celui-là seul connaît la Voie, ô Nanak, qui gagne sa vie à la sueur de son front et ensuite partage avec les autres.» Car la vie des Nihangs et des Sikhs est principalement régie par des écrits spirituels qui font presque office de loi. Une de ces références incontournables: le Sri Guru Granth Sahib. Fondement absolu, pierre angulaire de l'âme de la tradition du sikhisme, ce livre recueille l'enseignement précieux des dix gourous sikhs. Vénéré et considéré comme le onzième gourou, cet ouvrage est traité comme une véritable personne.

La journée, «Il» vit sous le dais d'un autel sacré, sur un lit sans cesse étoffé de nouveaux tapis, draps, coussins et de tissus brodés d'or arborant de multiples couleurs. Des disciples l'éventent à l'aide de grands éventails en plumes de paon, symboles d'immortalité. Ils le lisent et propagent sa parole jusqu'à son coucher. C'est alors qu'on le déplace avec précaution et cérémonie dans une autre pièce pour qu'il entame sa nuit, toujours sur un lit digne d'un roi. Avant que l'aube se lève, son réveil est accompagné par des hymnes chantés. Ce manuscrit guide les Sikhs tout au long de leurs vies, puisque c'est aussi dans ses pages que les jeunes Nihangs apprennent à lire et à écrire.


Beaucoup d'enfants choisissent de suivre les Nihangs, considérés comme des héros par la population.
L'éducation des enfants n'est pas laissée au hasard. Très tôt, ils reçoivent une instruction aussi rude que complète. Leur enseignement dispense des cours d'arts martiaux, d'équitation, de voltige, de musique et de chant.



Les moines-guerriers du Pendjab
Le dressage des chevaux est une des pierres angulaires de l'éducation nihang.
Le soin des chevaux tient une place importante dans leur apprentissage. L'enfant et l'animal grandissent en frères ; un lien unique et puissant se tisse entre le cavalier et sa monture. Chaque matin, les enfants embrassent les chevaux, parlent avec eux, s'occupent de leur alimentation. Considéré comme un messager saint, le cheval est au centre d'un bon nombre de cultes. Une sorte d'idole qu'on orne régulièrement de milles parures lors des événements communautaires.Certes, les Nihangs n'ont de cesse de répéter «Le monde est notre famille», mais leur Terre sainte se situe à Ananpur Sahib, berceau de leur tribu et de leurs traditions. Et c'est ici, sur les flancs de l'Himalaya, au début de l'équinoxe de printemps, que la communauté sikh se rassemble à l'occasion du festival du Hola Mohalla, hommage rendu au dixième gourou et à son armée sainte.

Toutes sortes de véhicules: camions, tracteurs, chariots, bus, voitures, motos et même bicyclettes acheminent quelque 3 millions de pèlerins. De véritables rivières humaines déferlent jusqu'au coeur du sanctuaire de Gobind Singh Ji, la gurdwara Keshgarh Sahib ; et même les voies les plus minuscules de la cité débordent de flots humains. L'effervescence est à son comble. Il suffit de les rejoindre pour être emporté par la ferveur collective. Alors l'individu se noie, disparaît pour ne faire plus qu'un avec l'âme des Sikhs. Pendant ce festival, rien ne saurait endormir ces hommes, ces femmes et ces enfants. Pas même la douceur des nuits étoilées du Pendjab. Au coeur des gurdwaras, des tentes, des caravansérails, ou assis au bord d'un trottoir, tous font la fête au rythme d'hymnes scandés sans cesse par des haut-parleurs insomniaques. La cité ne vivra pas une minute de repos: les battements des tambours nihangs, qui génèrent cet état de transe, ne connaissent jamais le silence. L'événement est ponctué de tournois.


Chaque Nihang est un cavalier et un acrobate hors pair. Se tenir debout sur deux chevaux lancés au galop: un numéro de voltige traditionnel mais toujours très impressionnant.
Aux quatre coins de la ville, les Nihangs s'affrontent lors de joutes où chacun peut exposer ses talents de cavalier, ou sa maîtrise du gatka - un art martial comprenant une impressionnante panoplie d'armes, comme le kukri (également présent chez la troupe d'élite des Gurkhas), ou le chakram, un anneau de métal tranchant. Contempler un Nihang chevaucher pieds nus sa monture lors d'un galop effréné est un spectacle unique: frissons et poussées d'adrénaline garantis. On ne peut s'empêcher d'être bouleversé par l'allure, l'élégance et la fierté presque arrogante de ces individus, qui semblent invincibles face au commun des mortels.

Des chefs de clan, garants d'une justice équitable
Au coeur des camps nihangs, de larges tentes tendues sous un soleil de plomb se transforment en confessionnaux. À l'intérieur, les représentants des 22 clans nihangs reçoivent les disciples venus présenter leurs doléances. Assis sur des lits de cordes posés sur une estrade, ils écoutent patiemment, avec équité, tous les fidèles venus se prosterner devant eux. Une fois l'entretien terminé, les chefs offrent leur bénédiction et un repas contre des poignées de roupies en offrande. Puis les barrières hiérarchiques se lèvent pour que tous méditent ensemble autour d'un repas. Un moment où plaisirs terrestres et spirituels se mélangent dans la plus pure tradition sikh.Et le bhang, boisson rituelle ancestrale préparée à base de céréales et d'herbes - dont la marijuana -, unit l'âme collective dans une ivresse mystique. Préparée autrefois pour décupler le courage des guerriers, cette potion devient pour certains une drogue.

Bu quotidiennement à faible dose, l'élixir des Nihangs favorise l'abnégation ; mais consommé en forte quantité, il devient nocif, tant pour la santé que pour le respect des règles. Certains, avilis par la prise du bhang, fomentent des complots visant à s'emparer du pouvoir, notamment lors de l'élection du grand chef, qui attise les convoitises. Des meurtres viennent ternir l'histoire de cette tribu pourtant pacifiste. Mais un homme reste un homme. Et les électeurs de ce chef suprême, les grands sages et les autres chefs, voient parfois leurs choix menacés par le fil d'un sabre ou par la balle d'un fusil. Un paradoxe pour ces moines, guerriers de paix, dont le regard semble transpercer l'âme de celui qu'ils regardent. La forteresse de leurs secrets semble inviolable. Mais pour tenter de comprendre ce peuple unique, reste cette inébranlable maxime: «Seul Dieu est pur. Suprême et pour toujours.»


Par Aline Coquelle