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Les radios communautaires en difficultés : la voix des sans voix enrouée


Rédigé par leral.net le Mardi 14 Août 2012 à 19:18 | | 0 commentaire(s)|

Les radios communautaires en difficultés : la voix des sans voix enrouée
Les radios communautaires sont confrontées à de nombreuses difficultés qui ont pour nom : paiement des factures d'électricité et d'eau, personnel peu qualifié ; problèmes d'équipement, bénévolat etc. Pourtant, elles jouent un rôle très important dans le règlement du conflit casamançais. Grâce à ces outils de communication, des familles divisées par le conflit, se parlent désormais. Sud a donné à la parole aux acteurs des radios communautaires.

La radio communautaire joue déterminant dans le règlement de la crise casamançaise. Cet outil de communication a permis aux communautés de se parler, déchirant ainsi le voile de la méfiance. Seulement, cette radio communautaire qui est au service des communautés manque de ressources financières pour subvenir à ses besoins. Le personnel non qualifié travaille pour la plus part du temps dans le bénévolat. L’Ong Word Education a installé, à ce jour, treize radios communautaires à travers toutes les régions de la Casamance naturelle. La radio communautaire souffre de plusieurs maux, comme l’affirment les acteurs. «Comme toutes les radios communautaires, nos difficultés sont liées, entre autres, à la compétition avec les autres les radios, notamment commerciales de la place. Ce n’est pas évident de survivre à côté de ces radios privées et étatiques. L’autre problème, ce sont les factures d’électricité qui coûtent chers. Nous sommes à 250 000 F Cfa pour la facture d’électricité et celle du téléphone est à 280000 F Cfa», dira Mme Aminata Mané, directrice de la radio «Kassoumay FM» à Ziguinchor, par ailleurs Présidente du Réseau des radios communautaires pour la paix et le développement en Casamance.

Des problèmes matériels

Robert Diokou, directeur de radio «Poukoumel FM» Goudomp lui emboîte le pas : «Les difficultés que nous rencontrons sont multiples. La première est d’ordre matériel. Notre émetteur est endommagé par la foudre et nous sommes restés plus de 3 mois sans émettre. C’était le «deuil» total dans tout le Balantacounda (fief des Balantes). Nous n’avons pas d’ordinateurs pour travailler, de dictaphones. La petite subvention (1.300.000 F Cfa) de l’aide à la presse que nous avons reçue, nous a juste servi à construire des locaux». La radio Poukoumel FM a aussi des problèmes pour payer ses factures de courant et d’eau. Diatou Cissé, responsable de radio «Fogny FM» pose les mêmes problèmes : «Notre radio n’a pas de fonds, et elle est dans une zone enclavée. Nous n’avons pas de partenaires pour soutenir la radio. Or, il y a des dépenses à faire pour se procurer du matériel de reportage : dictaphones, batteries, cassettes, ordinateur».

Difficultés à honorer les factures…

A la radio communautaire Fogny FM de Bignona, on est confronté aux mêmes difficultés. «Les factures d’eau et d’électricité dépassent largement nos ressources financières. Certes, il y a des personnes de bonne volonté qui viennent de temps en temps à la rescousse, mais le problème est là : l’absence de fonds handicape la radio», confie Kéba Badji de Fogny FM. Quant à «Kouma FM» de Samine Balante, elle manque d’équipement et de ressources financières pour payer les factures d’eau et d’électricité. «Vous savez qu’on nous interdit de faire de la publicité commerciale, cela constitue un frein à la bonne marche de la radio. Certaines Ong de la place comme Word Education, Ancs, en collaboration avec Londolo, aident les radios à payer leurs factures d’électricité. Nous n’avons qu’un seul ordinateur pour stocker nos éléments et faire le journal, si elle tombe en panne, il n’y aura pas de journal. Aussi, en cas d’attaque la radio est fermée jusqu’au lendemain», explique Ibrahima Kaffa Djité. A «Egnama FM» de Pata situé à 66 km de Kolda, ce sont des problèmes de formation de personnel qui sont mis en exergue. Pour Mamadou Diallo, animateur et technicien dans cette radio, «Certes, nous avons des difficultés financières, mais nous parvenons à payer nos factures. Les animateurs sont payés à la fin du mois. Nous sommes tous des bénévoles. Nous sommes une jeune radio qui a démarré ses programmes au mois de décembre. C’est vrai qu’à l’occasion des fêtes, le directeur de la radio donne des pécules au personnel. La radio reçoit de temps en temps des soutiens financiers et du matériel», dit-il.

Un personnel peu qualifié

En ce qui concerne «Fouladou FM», une radio installée il y a moins de deux ans, la difficulté est liée à la formation du personnel. «Nous n’avons pas assez de journalistes formés, résultat des courses, nous éprouvons beaucoup de difficultés à faire le journal. Il y a aussi un problème de techniciens, un seul formé. En plus, la radio ne fait pas de recettes» ; dira Babacar DIOUF, directeur des programmes de la radio de «Fouladou FM». Quant à Youssouf Diallo, responsable des programmes de «Tanaff FM», située dans le département Goudomp, il souligne que «les difficultés sont surtout liées à la formation du personnel. Mais avec Word Education, beaucoup de gens ont été formés. L’autre problème, c’est le bénévolat du personnel. Il n’y a pas assez de ressources pour le payer. Ce qui fait que nous avons des difficultés pour maintenir les gens. Nous les formons, mais quand ils ont des propositions ailleurs, ils n’hésitent pas à partir. Sans compter les difficultés pour payer nos factures d’eau, d’électricité. Le peut d’argent que nous avons provient des communiqués, de la publicité, de l’aide de la presse. Et il ne peut pas faire face à nos besoins». Kassoumay FM de Ziguinchor n’échappe pas à cette difficulté : «La plus grosse difficulté, c’est que nous ne parvenons pas à honorer nos engagements financiers vis-à-vis du personnel, faute d’argent. Puisque le peu d’argent que nous recevons est destiné à payer les factures d’électricité et de téléphone, deux outils importants dans la vie d’une radio. Les journalistes, les techniciens et les animateurs se démènent comme des diables pour faire marcher la radio, malheureusement nous n’arrivons pas à les motiver et c’est notre grand souci», confie Aminata Mané. Même si elle concède «qu’il arrive de temps en temps que des partenaires paient nos factures, mais il faut remuer ciel et terre et ce n’est pas évident».

Les problèmes de genre

Robert Diokou, directeur de radio «Poukoumel FM» Goumdomp évoque le même problème : « Nous avons des ennuis avec les ressources humaines, surtout du côté des femmes. Celles qui étaient avec nous sont parties parce qu’elles sont dans les liens du mariage et c’est difficile de les remplacer». Diatou Cissé, responsable de radio «Fogny FM» abonde dans le même : «L’autre contrainte que nous avons, c’est le manque de formation du personnel. Les gens ont été formés sur le tas. En plus, la radio est installée dans une zone de conflit. C’est pourquoi nous avons besoin plus de professionnalisme pour traiter l’information sensible en zone de conflit». Alassane Tamba de «Kanoulaye FM dit la même chose : «Les difficultés sont d’ordre financière. Le personnel travaille dans le bénévolat et nous n’avons pas de quoi le motiver. Les équipements manquent. Il y a des gosses qui ont quitté parce qu’on ne parvenait pas à leur donner un pécule. Vous comprenez, dans ces conditions, les problèmes que nous rencontrons pour payer les factures de courant et d’eau».

La radio de la communauté

Au-delà de ces difficultés, la question est de savoir si les communautés se sont appropriées de leur radio ? «L’autre grand souci que rencontrent les radios communautaires, c’est que les communautés ne s’approprient pas de leur outil. Par exemple, la radio «Kassoumay FM» de Ziguinchor est confiée à des femmes de développement qui mènent leurs activités individuellement, elles demandent tous les mois les factures. Le travail reste de notre côté, nous devons sensibiliser la population pour pousser les communautés à s’approprier de cet outil. Depuis la naissance de cette association, on a écrit des lettres à toutes les autorités de la localité pour leur faire savoir l’utilité des radios. Même les femmes du bois sacré, à l’époque, avaient reçu leur lettre d’information», souligne Aminata Mané. Quant à Diatou Cissé, responsable de radio « Fogny FM », elle dit le contraire : «La communauté s’est appropriée totalement de la radio. Les gens envoient des communiqués pour informer les parents. Avant, c’est le bouche à oreille qui fonctionnait pour informer parents et amis d’un évènement heureux ou malheureux, aujourd’hui ce n’est plus le cas. Les associations villageoises participent financièrement au fonctionnement de la radio», dit-elle, avant d’ajouter : «Des familles se sont séparées du fait du conflit et grâce à la radio communautaire, les gens se parlent, ne se méfient plus les uns les autres. La population se déplacent, la communication passe, là nous n’avons aucun problème. Les gens interviennent à travers les émissions interactives, les combattants n’ont aucun problème avec la radio, au contraire, ils sont conscients qu’elle joue un rôle important. La radio communautaire est un outil de développement, de communication». Alassane Tamba de «Kanoulaye FM est du même avis : «La communauté s’est appropriée la radio, en participant financièrement à ses activités. Les groupements de promotion féminine (GPF), les associations de jeunes, des ONG, des sociétés comme la Sonatel, ont mis la main à la pâte». Même son de cloche chez Ibrahima Djité, à la «Kouma FM 105.6» : «Les populations s’approprient la radio, à travers les émissions interactives et de paix. Par exemple, l’émission sur la bonne gouvernance et la consolidation de la paix qui passe 8 fois dans le mois, est des plus suivies».

La crainte des politiciens

En effet, les difficultés rencontrées par les radios communautaires en font dès fois des proies faciles face aux politiciens en mal de popularité. «Nous sommes à 40 km de Vélingara, aucune infrastructure, pas d’ONG pour nous venir en aide. C’est pourquoi nous sommes obligés de composer avec les politiciens pour faire revivre la radio qui a des charges. Nous consommons du carburant, de l’électricité, de l’eau etc. Le conseil rural nous donne la dotation de carburant. Ces difficultés font que nous sommes obligés d’accepter les temps d’antenne des politiciens pour que la radio fonctionne normalement», concède Babacar DIOUF, directeur des programmes de la radio de «Fouladou FM». Mais pour Diatou Cissé de «Fogny FM » il n’y a rien à signaler : « Nous ne sommes pas confrontés à ce genre de problème. Les hommes politiques viennent passer leurs communiqués. Mais nous refusons les querelles politiciennes, car la vocation de la radio communauté est d’œuvrer pour l’unité et la paix des populations». Pour Robert Diokou, directeur de radio «Poukoumel FM» de Goudomp, «Les collectivités locales doivent, dans leur budget, prendre en charge les collectivités locales en payant leurs factures de courant et d’eau et la rémunération du personnel, sous forme de motivation. D’ailleurs, certains responsables de collectivités avaient fait des promesses en ce sens, mais rien à l’arrivée». En tout cas, pour la patronne de «Kassoumay Fm» de Ziguinchor, «L’interdiction de la publicité est un handicap, alors qu’au même moment nous payons les droits d’auteur au Bsda. Si on ne nous permet pas de s’adonner à des activités lucratives, ça va être difficile de tenir. Nous comptons sur nos autorités, mais elles doivent comprendre que c’est un devoir vis-à-vis des radios communautaires qui sont en train d’abattre un excellent travail dans la promotion de la paix, du développement».

Rien à signaler

Quant aux partenaires, ils n’affichent aucune mine d’inquiétude par rapport aux hommes politiques. « Non, là je suis rassurée. En mettant en place les radios communautaires, on insiste sur un point fondamental : si l’outil n’est pas approuvé par les autorités locales nous nous interdisons de le mettre en place. Une fois que la radio est créée, on insiste sur l’éthique et la déontologie. Nous les sensibilisons sur comment utiliser cet outil dans le cadre de la consolidation de la paix et du développement. Les radios sont les premières à prendre leurs responsabilités quand un danger les guette», dira Mme Oulimata Ndiaye, assistante programme à Word Education. Elle ajoute : «Les hommes politiques ont compris l’utilité des radios communautaires, parce qu’il y a d’autres programmes qui interviennent dans d’autres domaines comme la paix, la bonne gouvernance, la transparence, décentralisation, sur ces questions, les radios font appel à des personnes ressources pour leur donner la parole. Les radios mettent des garde-fous pour que les hommes politiques ne les utilisent pas comme un outil de propagande politicien. Cependant les hommes politiques interviennent à la radio pour donner des informations utiles à la communauté».

Ils reconnaissent les difficultés…

Du côté de Word Education, l’Ong qui a installé ces radios communautaires, on reconnaît les difficultés. Ibrahima Soly Mandiang, journaliste superviseur des radios communautaires pour la paix et le développement de la Casamance, déclare que «la première difficulté est liée à la maintenance, il n’y a pas de structures pour accueillir le matériel de diffusion et de traitement de l’information. Le personnel connait un déficit de formation. Des gens sont engagés dans les radios sans la moindre formation, alors se posent des problèmes de manipulation du matériel», dit-il, avant de poser le problème de la charte des radios communautaire : «Il faut revoir le problème de la charte des radions communautaires. Il y a la question des statuts juridiques et des droits d’auteur. On nous demande 100.000 CFA pour les droits d’auteur. Qu’elle est la redevance et qu’est-ce que la radio doit gagner en retour ?», s’interroge-t-il. Quant à Mme Oulimata Ndiaye, assistante programme à Word Education, elle relève que «la difficulté majeure, c’est le renouvellement de l’équipement. Word Education donne un équipement de qualité pour permettre à la radio communautaire de démarrer.

Ce sont les communautés qui construisent les locaux qui doivent abriter les radios, mettent en place les organes, font fonctionner la radio et cherchent le personnel pour pouvoir fonctionner les radios. D’après la charte des radios, c’est le bénévolat. Le plus souvent, les radios communautaires sont implantées dans les zones où le tissu social a été dénaturé, dans des zones économiquement pauvres. Et un problème de motivation financière se pose au niveau des radios communautaires». Parlant de l’attachement de la communauté à sa radio, elle déclare : «Aucune communauté ne souhaite la panne de sa radio, car les populations ont l’habitude d’écouter leurs folklores, de revivre les réalités de la communauté. Nous avons vécu l’expérience avec Poukoumel FM de Goudomp. Pour montrer leur engagement, toutes les communautés se sont réunies et ce sont adressées à Word Education, les imans sont montés au créneau pour nous sensibiliser sur la fermeture de la radio.

Les communautés ont collecté une somme pour que la radio démarre le programme. C’est pour vous dire l’attachement de la communauté à sa radio. Dans chaque cour de maison, il y a un poste radio, les communautés se sont réappropriées ce puissant outil de communication», dit-elle. Les difficultés, souligne l’assistante de programme, sont là et les populations essaient, autant que possible, de contribuer à les éradiquer. «Les autorités doivent accompagner ces outils, surtout dans la résolution de leur difficultés, pour motiver le personnel, acheter les équipements. Certes, le réseau est en train de faire un important travail grâce à l’aide de la presse qu’il bénéficie. Il réfléchit à la possibilité de se doter d’un émetteur de secours, le temps de permettre à certaines radios de réparer leur émetteur», dit-elle.






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