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Les ultra-orthodoxes s'organisent à Moscou

le 11 Octobre 2012 à 09:27 | Lu 287 fois

Les effectifs de ces mouvements radicaux, estimés à quelques milliers de membres, restent stables. En revanche, leur légitimité croît. Ils bénéficient du rapprochement entre le Kremlin et le patriarche orthodoxe Cyrille.


Les ultra-orthodoxes s'organisent à Moscou
La nuit est tombée sur la passerelle qui enjambe la Moskva, en face de la cathédrale du Christ sauveur tout illuminée. Croix en main, costume noire et barbe fournie, Leonid Simonovitch-Nikchitch entame sa «patrouille» nocturne. C'est le nom que cet orthodoxe radical, journaliste dans le civil, a donné aux rondes qu'il effectue régulièrement depuis début septembre, à travers Moscou, jusqu'à une heure du matin, afin de «défendre les croyants», faciliter leur pratique du culte et leur accès aux lieux saints - au besoin physiquement. Car ce Russe d'origine serbe en est persuadé: l'affaire des Pussy Riot montre que «la religion orthodoxe est en danger».

Selon lui, la menace a décuplé après que des activistes du groupe féministe ukrainien Femen ont scié une croix en soutien à leurs «sœurs» moscovites emprisonnées. Autre «outrage», la profanation toute récente, à Saint-Pétersbourg, de la tombe originelle de Raspoutine, le conseiller dévot et mystique de la dernière impératrice, Alexandra Feodorovna. «La guerre contre l'orthodoxie a débuté, comme en 1917 lorsque Lénine a donné l'ordre de tuer les prêtres. Pour leur part, les Pussy Riot utilisent le langage des satanistes», accuse Leonid, qui voudrait voir les trois jeunes femmes «bannies et excommuniées».

Antisémitisme latent
Leonid Simonovitch Niktchitch est le leader de l'Union des porteurs de bannière, organisation notamment reconnaissable à son emblème: trois crânes dont les mâchoires enserrent un poignard, surmontés d'une croix. Il s'agit de l'un des mouvements orthodoxes les plus radicaux, créé en 1992, à la discipline quasi militaire. L'un de ses disciplines, Piotr, architecte dans le civil, qui écoute religieusement son mentor, raconte la crainte qu'il a éprouvée à la veille de son premier voyage en France, cet État laïc qui lui fait peur, «pas comme l'Italie». Ces mouvements religieux conservateurs, dont une partie étaient clandestins à l'époque soviétique, se sont habilement fondus dans le décor, utilisant les mêmes armes de propagande que les supporteurs des Pussy Riot: leurs membres chantent, prient, brandissent des icônes et apostrophent leurs adversaires devant le tribunal où se déroule le procès.

À côté de l'Union des porteurs de bannière, se distinguent les Tsarebojniki, qui ne reconnaissent pas la hiérarchie ecclésiastique et dont la devise est «l'orthodoxie ou la mort», ainsi que depuis un an, un nouveau mouvement baptisé «Sainte Russie». Ils ont en commun la détestation de l'empereur russe Pierre le Grand, qui ouvrit son pays aux influences européennes, haïssent la démocratie occidentale et réclament un retour à la monarchie. Ils exigent la canonisation de Nicolas II dont ils présentent le meurtre par les bolcheviques, en 1918, comme un assassinat rituel destiné à expier les péchés du pays. Leur modèle de gouvernance est celui d'Ivan le Terrible, le tsar envoyé de Dieu qui s'abîmait dans la prière tout en faisant assassiner ses proches. Leur antisémitisme est latent, certains accusant le «libéral» Dmitri Medvedev d'être «juif». D'autres jeunes orthodoxes se regroupent au sein du mouvement Georgievits, plus modéré, qui exige le transfert du mausolée de Lénine hors de la place Rouge.

Mouvement de balancier
«Depuis que nous avons lancé notre appel à organiser des patrouilles nocturnes, les offres de collaboration à notre mouvement affluent», témoigne Ivan Ostrakovsky, membre de Sainte Russie, qui revendique une centaine de membres. «En tout, 2 000 personnes souhaitent nous aider mais en ce moment, nous sommes pris sur le terrain et nous n'avons pas vraiment le temps de gérer des adhésions. Avant d'accepter quelqu'un dans nos rangs, il nous faut étudier sa morale de vie, son comportement, savoir s'il boit…», explique cet ancien officier de 37 ans, qui a servi lors de la guerre en Tchétchénie.

Selon Nicolaï Chabourov, spécialiste de la religion, les effectifs de ces mouvements orthodoxes, estimés à quelques milliers de membres, restent stables. En revanche, leur légitimité croît. «Le fait nouveau est que l'Église et le pouvoir se montrent désormais bienveillants à l'égard de ces organisations», explique cet enseignant à l'université de Moscou. La patriarchie moscovite qui, sous Alexis, a toujours ménagé ses ailes libérale et conservatrice, a choisi, sous l'influence de son successeur, Cyrille, d'adopter une ligne dure à l'égard des Pussy Riot, en plein accord avec le régime. Un mouvement de balancier dont bénéficient par ricochet les ultraorthodoxes.

«Leonid Simonovitch Nikchitch travaille depuis des années pour le bien de l'Église et défend d'une manière digne la position de la communauté orthodoxe», estime l'archiprêtre Vsevolod Tchaplin, membre influent de la Patriarchie. Le leader de l'Union des porteurs de bannières a d'ailleurs été décoré par Cyrille de l'ordre de Serafim Sarovski, un célèbre moine du XVIIIe siècle.

«Hier, l'Église soutenait les libéraux. Aujourd'hui, elle se range du côté des conservateurs», se félicite l'intéressé, qui ne fait plus figure de marginal. À preuve, 80 % des Russes approuvent le verdict infligé aux Pussy Riot.


Par Pierre Avril