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Lest traditions du terroir font toujours de la résistance

À Fadiouth, village sérère à la douceur insulaire, la religion traditionnelle se conjugue aussi bien au passé, qu’au présent et au futur. « L’île aux coquillages » est restée attachée à cette particularité du pays sérère qui remonte à plusieurs siècles. Sans pour autant tourner le dos à la modernité, ces traditions ancestrales, héritage d’un passé multiculturel, organisent encore la vie quotidienne des Fadiouthiens. Le christianisme, l’Islam et les influences occidentales n’ont pas empêché ces traditions de s’enraciner en chaque habitant et de demeurer une composante très importante de la vie sociale de l’île.


Rédigé par leral.net le Mardi 26 Août 2014 à 08:06 | | 0 commentaire(s)|

Lest traditions du terroir font toujours de la résistance
HARMONIE SOCIALE ICI ET DANS L’AU-DELA

Le ''tam-tam téléphonique'' et le cimetière mixte

En descendant le pittoresque pont en bois de plus de 500 mètres de long qui le rattache à Joal, Fadiouth, noyé dans ses traditions ancestrales et bercé par l’air marin, s’offre dans toute sa splendeur. Cette île magnifique et pleine de charmes est réputée pour son caractère typique.

D’une surprenante générosité, Fadiouth, terre de tolérance, mélange subtil de traditions et de modernité, enchante le visiteur. « L’île aux coquillages », comme on se plait à l’appeler, est pleine d’authenticité. Ses maisons sont originales, avec une architecture toujours pleine de charme qui fait la fierté des Fadiouthiens.

Le décor est exceptionnel avec le perpétuel va-et- vient des populations qui font montre d’une alacrité extraordinaire. Dans l’attente d’un éventuel client, quelques vieilles dames spécialisées dans la vente de crevette et d’huitre tuent le temps en devisant allègrement devant leurs étals.

Non loin, les enfants se livrent à leurs jeux favoris. Sur les bords de la rive, porcs, poules et chats se disputent quelques vers de terre.

De temps à autre des touristes débarquent, le sourire très large. Mais cette irruption est loin de déranger ces insulaires, habitués à ces incursions impromptues. Ces touristes, assoiffés de découvertes et désireux de mieux comprendre la vie sociale des Fadiouthiens, de faire de chaleureuses rencontres et de découvrir les merveilles de Fadiouth, font aussi partie du décor de cette île aux multiples influences culturelles et religieuses.

Flanqués de guides, ils visitent les greniers sur pilotis, le cimetière mixte qui constituent les trésors de l’île, profitent de balades en pirogue, s’arrêtent devant les vendeurs d’objets artisanaux et autres marchands de souvenirs.

Au détour des nombreuses ruelles jonchées de coquillages, on débouche sur la cour d’une concession. Et il n’est guère surprenant de croiser de vieux gentlemen vêtus de chemisette et de pantalon, assortis de sandales et de béret bien vissé sur la tête. Ce goût vestimentaire à la provençale ajoute un charme supplémentaire à cette île répartie en sept quartiers possédant chacun son Nguel.

Ces lieux sont le point de rencontre des anciens et autres notables. Ces places leur servent de lieux de réunion et ils y prennent souvent des décisions très importantes. Sur ces places à palabre où se pratique le pluralisme social, le curieux peut, sans grande difficulté, entrevoir un tam-tam qui y est attaché. C’est le « tam- tam téléphonique » qui, depuis les temps anciens, sert à véhiculer des messages.

Quand il y a une communication à faire passer dans le quartier, cet instrument est utilisé pour avertir tout le monde. Mais, seuls les initiés peuvent manipuler le tam- tam. Malgré les nouvelles technologies, cette pratique a toujours cours à Fadiouth. Chaque quartier possède également son petit oratoire abritant un saint protecteur. Les habitants viennent s’y recueillir la plupart du temps.

En plus d’offrir un décor hors du commun, l’île aux coquillages conserve une identité culturelle très forte. Fadiouth est souvent citée comme exemple en raison de son harmonie religieuse. L’île est à majorité catholique, mais le dialogue avec les musulmans est constant. En guise de témoignage de ce mélange tolérant de cultures, il y a l’église Saint François-Xavier qui se trouve à quelques encablures de la mosquée, mais aussi le cimetière marin mixte de Diotio où reposent côte à côte les habitants de Fadiouth, preuve de cette cohabitation exceptionnelle des Fadiouthiens dans la vie comme dans la mort. Un bel exemple d’œcuménisme et de tolérance.

INTERPRETES DE L’ICI ET DE L’AU-DELA

Les Pangols, sur le chemin qui mènent vers Roog

À Fadiouth, la religion traditionnelle sérère survit, et nombreux sont ceux qui y sont restés accrochés. Malgré l’arrivée du Christianisme et l’Islam, le syncrétisme religieux reste une réalité irréfutable dans l’île où les populations continuent d’adhérer à certaines croyances ancestrales et à les perpétuer.

La réalité est qu’à Fadiouth la population entretient une relation étroite avec Dieu (« Roog Seen ») par l’entremise des Pangols. Selon M. Dioh, les ancêtres sont devenus des Pangols et sont des traits d’union entre les morts et les vivants, et entre ces derniers et « Roog Seen ». Dans chaque famille, on sollicite les Pangols à chaque fois que surviennent des difficultés, pour s’attirer leurs bénédictions. Ces familles ne ratent pas une occasion de leur rendre grâce une fois leurs vœux exaucés.

À Fadiouth, on note un nombre impressionnant d’autels de Pangols. « Tout autour de Fadiouth, il y a des sites où résident les Pangols, qui sont des génies protecteurs, parce qu’étant l’incarnation de l’esprit des ancêtres morts. Souvent, c’est le plus ancien du clan ou de la lignée qui fait son habitat dans un bois sacré, et les gens de la lignée y vont pour formuler des vœux, des souhaits, faire des prières, des libations, lui donner à manger », explique Dominique.

Parmi ces nombreux sites qui servent de lieux de culte à différents clans matrilinéaires, il y a celui de Fassanda, de Maama Ngeej, Kuta, Wac, Fakaw, Mbulande, Juc, Musa Molonko, Koor o Baal, Njangoor o Mbatin, Paak no Maad, le puits de Pipa à Joal et O Jucc qui appartiennent à la lignée des Jaxanoora. Les Yokaam, quant à eux, gèrent le lieu de culte de Maama Ndan et les Feejor gèrent Tindine et Xus. Njini et Njonguel sont respectivement gérés par les Siwana et les Faata Faata. « Les gens pensent que les Sérères sont des polythéistes ; ce qui est loin d’être le cas. Ils n’ont qu’un seul dieu, et c’est « Roog ». Les Pangols intercèdent seulement quand les gens les sollicitent, parce qu’ils sont confrontés à des problèmes, à une calamité naturelle, quand la pluie se fait rare », indique M. Dioh qui précise que chaque lignée maternelle a son propre lieu de culte régi par des règles et croyances ancestrales.

Et chaque lignée utilise des rituels spécifiques pour la protection et l’amélioration des conditions de vie de sa communauté. « Il y a des Pangol qui sont là pour toute la communauté. Quand il y a un problème de pluviométrie, on va voir les Pangols. On chante, on danse et on dépose des offrandes pour qu’ils intercèdent. Jeudi dernier, on est parti faire le « miss » pour que la pluie tombe. Et à cause de certaines circonstances, on est obligé de faire revenir certaines traditions », soutient M. Dioh.

Pour Jacques Ndiaye, certaines gens croient que ces pratiques sont incompatibles avec la religion. C’est tout faux. « Il y a des traditions qu’on a trouvées ici. Elles datent de très longtemps et ne sont que l’expression d’un héritage que nous ont légué nos aïeux. Ces traditions-là n’ont aucun rapport avec la religion, mais les gens ont tendance à les coller à la religion. Certains même de s’adonner à ces pratiques », précise-t-il.

La religion traditionnelle sérère, qui était dominée par le culte des ancêtres fondateurs de lignage, est aujourd’hui talonnée par le Christianisme et l’Islam, impactant ainsi sur la ferveur populaire qui accompagnait ces rites de célébration des Pangols.

Mais, ces traditions animistes résistent tant bien que mal à la charge. Ce que regrette Jacques Ndiaye qui déplore que les jeunes sous estiment ce qui devait être leur référence. « Ça devient difficile, car, à l’heure actuelle, les reliques de l’histoire sont reléguées au second rang », estime-t-il.

« Dans les temps, les Fadiouthiens menaient une vie très sociable, s’entraidaient à tous les niveaux. Les pêcheurs faisaient de la pêche traditionnelle. Les captures étaient essentiellement destinées à l’autoconsommation. Les pêcheurs se répartissaient les captures en plusieurs tas et chaque famille avait droit à une part. Une partie du surplus était séchée par les femmes et conservée minutieusement. Aujourd’hui, c’est la commercialisation qui est privilégiée », explique-t-il.

Idem pour le travail de la terre qui se faisait jadis en communauté. « À un certain âge, les enfants cheminaient ensemble, s’amusaient ensemble, partaient en brousse ou en mer ensemble. On ne leur apprenait pas comment pêcher, ils observaient les anciens et appliquaient. Arrivés à un certain âge, ils étaient initiés. On leur trouvait un maître pour leur apprendre la vertu, l’endurance, la sociabilité. De cette formation, l’enfant change de statut, mais sur le plan de l’éducation, il y a des valeurs, des connaissances qu’on lui inculquait et qui lui permettraient plus tard d’affronter la vie. Une fois leur initiation terminée, on leur trouvait des femmes ; ils devenaient des hommes. Et il y avait une responsabilité engagée qui leur permettait de jouer le même rôle que leur père et leur grand-père, et de ce même rôle, on arrivera à leur confier des responsabilités au niveau du foyer. Malheureusement, à l’heure actuelle, ils n’ont plus besoin de ça », déplore-t-il.

Malgré l’ouverture, les Fadiouthiens ont conservé l’essence de certaines pratiques traditionnelles, estime Augustin Ndour, soutenant qu’ils ne sont pas fermés aux étrangers qu’ils accueillent volontiers et partagent avec eux leur culture et parfois même leurs traditions.

Même si autrefois ils évitaient des mariages à l’extérieur, par crainte de mésalliance avec des étrangers, la donne a complètement changé aujourd’hui. Un vrai métissage est noté avec l’arrivée de Peuls, Diolas et autres. « Ça ne nous dérange pas outre mesure. Moi-même, ma femme n’est pas issue du village », fait savoir M. Ndour.

Selon lui, l’unité est le fort des Fadiouthiens. Et celle des musulmans et des chrétiens qui appartiennent parfois à une même famille, et ont le même père et la même mère, en est un exemple patent.

De son côté, Dominique Dioh déplore la disparition de cérémonies comme le tatouage de la gencive, le « ndut » qui constituait un espace de vie en inculquant aux circoncis le sens des valeurs comme l’honneur, l’honnêteté, le courage, le sens de l’effort et de la constance, les savoir-faire techniques du groupe, un code de communication ésotérique, la discipline, la fraternité, le sens des responsabilités. « On fait toujours la cérémonie, mais le « ndut » proprement dit est en train de disparaitre.

Auparavant, c’était une obligation pour tout jeune de passer par la case de l’homme, aujourd’hui, on n’en parle même pas », relève-t-il en confiant sa peur de voir tout ce legs des ancêtres disparaitre avec le modernisme.

Malgré le gros coup reçu par l’organisation sociale sérère dans laquelle la célébration des rites, le culte des Pangols et la prééminence de la femme occupaient une place prépondérante, les traditions ancestrales font encore et toujours de la résistance. Elles ne souhaitent pas prêter le flanc et veulent continuer de s’enraciner profondément dans chaque Fadiouthien.

Le Soleil






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