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Lettre ouverte à Son Excellence Monsieur Macky Sall, Président de la République du Sénégal


Rédigé par leral.net le Jeudi 16 Mai 2013 à 09:23 | | 0 commentaire(s)|

Lettre ouverte à Son Excellence Monsieur Macky Sall, Président de la République du Sénégal
Excellence, Monsieur le Président de la République,

Je voudrais, à travers la présente lettre ouverte, vous livrer mes perplexités, d’une part, face à ce qui apparait déjà aux yeux des plus alarmistes d’entre nous comme une dérive autoritaire et, d’autre part, eu égard à votre promesse, non satisfaite à ce jour, quant à l’institution d’un « plan Marshall » pour la Casamance ; sans oublier, naturellement, la « question casamançaise » qui, disiez-vous, mérite d’être considérée par le Gouvernement comme une sur-priorité.

De l’interdiction de la marche programmée le 8 mai 2013 par le PDS, et des affaires dites « Koukoï Samba Sagna » et « Makaila Nguebla »…

Excellence, Monsieur le Président de la République, en tant que Chef de l’Etat du Sénégal, vous tenez votre autorité de la Constitution et votre pouvoir du Peuple sénégalais.

Or, au regard précisément de cette autorité que vous tenez de la Constitution, vous n’êtes pas autorisé, par exemple, à lever la « main » sur vos prédécesseurs (vous êtes même, plutôt, autorisé à les honorer), tandis que le pouvoir que vous tenez du Peuple, lui, vous y autorise. Mieux, ou pis, c’est selon, ce dernier vous autorise à lever la « main » sur votre prédécesseur immédiat, qui se trouve être votre père spirituel.

Entre les deux, c'est-à-dire entre « votre » autorité et « votre » pouvoir, il y a tout un espace, dédié notamment à la Politique, en tant que cette dernière, pour paraphraser les propos de Hannah Arendt, a pour raison d’être la liberté et pour champ d’expérience l’action. Et c’est justement dans cet espace dédié à la Politique que vous vous trouvez depuis le 25 mars 2012, avec « le pouvoir de commander, d’ordonner l’action », étant entendu que celui-ci « n’est pas une affaire de liberté, mais une question de force ou de faiblesse ».

Toutefois, si vous prenez le risque, en investissant cet espace dédié à la Politique, de confondre « liberté » et « sécurité », autrement dit si vous identifiez la liberté avec la sécurité, alors, il ne vous restera plus qu’à exiler les Sénégalaises et les Sénégalais, ainsi que tous les étrangers vivant au Sénégal, dans leurs propres quartiers ou maisons, qui se transformeront, à coup sûr, en « maquis », avec tout ce que cela peut comporter en termes de contingences obscures.

Excellence, Monsieur le Président de la République, la marche, programmée le 8 mai 2013 par le PDS (Parti démocratique sénégalais), n’est pas plus une menace (à l’ordre public) que ne le sont les cris d’orfèvres qui vous ont encouragé à l’interdire. Pas plus d’ailleurs que les opinions d’un Koukoï Samba Sagna ou d’un Makaila Nguebla – (que vous avez fait expulser du Sénégal sans aucune autre forme de procès, le premier vers le Mali et le second vers la Guinée) – ne sont davantage dangereuses que ne le sont les allégations quant à leur supposée capacité de nuisance à partir du territoire sénégalais.

Ainsi, donc, en à peine un mois, vous avez cru devoir agir de la sorte, au nom du principe de « tolérance zéro ». Ce faisant, vous vous doutez certainement que vous avez déclenché là quelque chose, forcément de nouveau, peut-être même une rupture, fût-elle volontaire, d’avec la tradition senghoro-diouffo-wadienne ; mais quelque chose dont vous ne pourrez jamais prédire la fin, simplement parce que ce « quelque chose » s’est déjà mué en un autre « quelque chose » dont la fin est encore plus imprévisible.

Excellence, Monsieur le Président de la République, veuillez me donner encore un peu de votre précieux temps, afin que je puisse continuer à vous entretenir dans le cadre ce même registre. Et ce sera pour m’étonner, avec vous, de ce que, pour la première fois, j’ai dû faire l’objet d’un « contrôle de police exceptionnel » à l’aéroport de Dakar. C’était le 14 décembre 2012, alors que j’étais en partance pour Paris.

Au terme de ce « contrôle de police exceptionnel », d’une durée de 30 minutes environ, j’ai pu obtenir mon « quitus » de sortie du territoire national, à la faveur notamment d’un échange laborieux entre le commissaire divisionnaire de service et sa hiérarchie.

Le 14 mars 2013, en rentrant de France, j’ai dû me soumettre au même type de « contrôle de police exceptionnel ». Le hasard avait voulu, cependant, que j’eusse affaire au même divisionnaire de service, et probablement à son grand désarroi. Sauf que, cette fois-ci, ledit « contrôle de police exceptionnel » devait durer plus d’une heure, au terme de laquelle le commissaire divisionnaire a pu m’obtenir, de sa hiérarchie, mon « quitus » d’entrée au Sénégal (j’allais plutôt dire, mon « quitus » d’entrée chez moi).

Pour la première fois, ai-je dit, j’ai dû faire l’objet d’un « contrôle de police exceptionnel » en sortant (de) comme en rentrant chez moi, au grand désarroi de celles et ceux, très nombreux, tout alentour, qui s’interrogèrent alors : « Comment peut-on traiter de la sorte « notre Biagui national » (cette expression était la leur).

Pour mémoire, Excellence, Monsieur le Président de la République, en septembre et octobre 1997, alors que le conflit en Casamance était à son paroxysme, le Président Abdou Diouf n’avait pas cru devoir m’inquiéter, quand je partais de Lyon (en France) pour Ziguinchor, à la rencontre de l’Abbé Augustin Diamacoune Senghor, alors Secrétaire Général du Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC), et de Sidy Badji, fondateur de « maquis casamançais ».

Mais, en agissant de la sorte, le Président Abdou Diouf se doutait-il qu’il déclenchait là quelque chose d’inédit ? En tout cas, ce « quelque chose » ayant proliféré, un congrès du MFDC, le tout premier du genre, a pu se tenir du 21 au 25 juin 1999, à Banjul, en République de Gambie, suivi de l’ouverture, le 26 décembre de la même année, de négociations de paix entre l’Etat sénégalais et le MFDC, alors sanctionnées par les accords de paix dits de Banjul I, II et III.

De nos jours, l’histoire retient, en cela, que le processus de paix en Casamance, ainsi initié par le Président Abdou Diouf, lui a survécu ; et qu’il a également survécu à son successeur immédiat, qui n’est autre que votre prédécesseur immédiat, le Président Abdoulaye Wade. Vous survivra-t-il, à votre tour, ce processus de paix en Casamance ? Dieu seul le sait ! Il n’empêche qu’il existe, désormais, une certaine tradition, sinon une tradition certaine, dans la gestion de ce que nous appelons communément le « dossier casamançais ». Une tradition qui vaudrait peut-être un petit détour.

Et puis, augmenter, en l’occurrence, la tradition, c'est-à-dire ajouter à la tradition, n’est-ce pas, déjà, grossir, développer, promouvoir « son » autorité ?

De votre promesse, non satisfaite à ce jour, d’instituer un « plan Marshall » pour la Casamance…

Excellence, Monsieur le Président de la République, j’ai la faiblesse de concevoir, pour devoir vous le rappeler ici, humblement, que la quintessence de la vie politique, c’est, non seulement de ‘‘pouvoir faire ce que l’on doit faire’’, mais de ‘‘pouvoir faire ce que l’on dit vouloir’’.

Je vous avouerais, sous ce rapport, que je serais des plus heureux si je venais à apprendre que vous avez perdu le sommeil parce que vous n’êtes pas parvenu, à ce jour, à vous acquitter de certaines de vos dettes, particulièrement à l’égard de la Casamance.

Quoi qu’il en soit, vous conviendrez certainement avec moi que, de toutes vos promesses de campagne, celle relative à l’institution d’un « plan Marshall » pour la Casamance est plus à votre portée, pour sa réalisation, qu’aucune autre. J’en suis d’autant plus convaincu que, j’avais moi-même élaboré, en son temps, avec mes amis, et à cette même fin, un avant-projet de proposition de loi, que, du reste, j’offrirais bien volontiers à mon honorable tombeur, candidat vainqueur de la coalition Benno Bokk Yaakaar (qui vous a porté au pouvoir) dans le département de Ziguinchor, lors des élections législatives du 1er juillet 2012.

Voici, à toutes fins utiles, la mouture substantielle de cet avant-projet de proposition de loi :

« EXPOSE DES MOTIFS
»Mesdames, Messieurs,
»Le principe de la continuité du territoire national est un acquis constitutionnel au Sénégal. Toutefois, la crise en Casamance a révélé que cet acquis constitutionnel, pour se pérenniser, devait faire l’objet, en permanence, d’un combat politique, socioéconomique et culturel, voire géopolitique ; les régions du sud du Sénégal (Kolda, Sédhiou et Ziguinchor) étant littéralement séparées du reste du pays par la Gambie.
»Aussi, l’état d’enclavement interne et externe de la Casamance, conjugué aux affres d’un conflit vieux de trois décennies, appelle-t-il une prise de conscience quant aux enjeux subséquents et, ainsi, une batterie de mesures exceptionnelles visant à relancer l’économie des régions Sud du pays.
»Comprises comme un acte de solidarité nationale en faveur de la Casamance meurtrie, ces mesures exceptionnelles n’en constitueraient pas moins une réaction de salut public, une parade anti « no man’s landisation » de la Casamance et l’expression par excellence d’une volonté politique, affirmée comme telle et résolument déployée, en vue d’une véritable intégration des régions Sud dans l’ensemble du pays.
»Plus fondamentalement, il convient de redonner à la Casamance sa vocation de pôle économique, parfaitement intégré à l’économie nationale et aux échanges sous-régionaux ou régionaux, voire internationaux.
»C’est là tout l’objet, sinon tout le sens ou la portée, de la présente proposition de loi.
»PROPOSITION DE LOI « X »
»Article 1er
»Au nom de la Nation et dans l’intérêt du Pays ; en vertu de notre devoir de solidarité nationale envers toute partie ou tout démembrement de la Nation, la Représentation Nationale convient de la nécessité de mettre en place, avec la présente loi, un Plan d’urgence en faveur des régions de Kolda, de Sédhiou et de Ziguinchor, tendant à sauvegarder, à consolider ou à relancer leurs économies régionales respectives.
»Article 2
»Le Plan d’urgence en faveur de la Région Naturelle de Casamance s’appuie prioritairement sur :
- Une exonération totale d’impôts, de taxes professionnelles et de charges sociales, pendant dix (10) ans, pour toutes les entreprises basées en Casamance naturelle ;
- Une défiscalisation totale des lignes maritimes et aériennes Casamance Naturelle – Dakar ou vers le reste du pays, pendant dix (10) ans ;
- Une exonération de cinquante pourcents (50%) des taxes sur les carburants sur l’axe Kaolack – Tambacounda – Kolda et sur tous autres axes de contournement de la Gambie. Et ce, jusqu’à ce qu’un ou plusieurs ponts, enjambant le fleuve Gambie, soient réalisés.
»Un décret précise les modalités d’exécution du Plan d’urgence.
»Article 3
»Les dispositions prévues à l’Article 2 s’appliquent pour toutes les entreprises créées et pour toutes les lignes maritimes et aériennes ouvertes avant ou après la promulgation de la présente loi.
»Article 4
»Toutes autres mesures, à caractère exceptionnel, et visant à sauvegarder, à consolider ou à relancer les économies des régions de Kolda, de Sédhiou et de Ziguinchor, peuvent être prises. Un décret en précisera les modalités d’exécution.
»Article 5
»Si besoin, une obligation d’embauche, de la part de toutes les entreprises bénéficiaires des mesures exceptionnelles prévues par la présente loi, peut être demandée en contrepartie. Un décret en précisera les modalités d’application. »

De la résolution du « problème casamançais »…

Vouloir la paix dans l’isolement, c’est en même temps la vouloir et ne pas la vouloir. Et votre prédécesseur, le Président Abdoulaye Wade, nous en a fait une illustration des plus parfaites.

Ne vous méprenez pas, Excellence, Monsieur le Président de la République, ceux qui ont obtenu, de vous, votre onction pour ce qu’ils appellent ‘‘la réflexion pour la recherche de la paix en Casamance’’, et qui agitent, notamment, et à satiété, l’option « Sant’Egidio », prétendument pour solutionner le « problème casamançais », paradoxalement, vous isolent de la réalité.

A la vérité, comme le savez, Excellence, Monsieur le Président de la République, la crise en Casamance participe de ce que l’autorité de l’Etat y est mise en défaut depuis maintenant trois décennies. Il faut donc la restaurer en Casamance, cette autorité de l’Etat ; il faut l’y réhabiliter. Et, le « génie sénégalais » aidant, tâchons d’inventer, à cette même fin, une nouvelle Constitution du Sénégal, qui consacre notamment :

- Le principe selon lequel le Sénégal est à la fois UN et PLURIEL (les Casamançais, et notamment les militants, sympathisants et combattants du MFDC, apprécieraient, certainement, et avec intérêt, que ce Sénégal-là n’appartienne pas davantage aux Sénégalais des autres Régions Naturelles du Sénégal qu’à eux-mêmes) ;

- Par conséquent, le principe en vertu duquel le Peuple sénégalais est la réunion indissoluble des Peuples du Fleuve, des Niayes, du Ferlo, du Sine-Saloum, du Sénégal Oriental et de la Casamance ; le principe, donc, selon lequel ces Peuples du Sénégal incarnent les Régions Naturelles éponymes ;

- L’érection des Régions Naturelles du Sénégal en Provinces autonomes, juridiquement, techniquement et financièrement ; avec comme objectif, à terme, de faire d’elles de véritables capitales économiques émergentes, en tant que pôles socioéconomiques, industriels et technologiques, parfaitement intégrés à l’économie nationale et sous-régionale voire continentale et mondiale.

La paix définitive en Casamance est à ce prix ! Et seulement à ce prix !

Veuillez agréer, Excellence, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma déférente considération.


Dakar, le 15 mai 2013.

Jean-Marie François BIAGUI
Président du Mouvement pour le Fédéralisme
et la Démocratie Constitutionnels (MFDC)







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