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Mamadou Diallo : « On a des bons joueurs, mais pas des grands joueurs »

Agile et puissant, Mamadou Diallo a claqué plus de 20 buts pour le Sénégal, en 46 sélections. Un joli ratio qui ne lui a pourtant pas permis de participer à la Coupe du monde 2002... Qu'à cela ne tienne, selon nos confrères de So Foot, « Big Mamma » s'est consolé en brillant dans pas moins de seize clubs aux quatre coins du monde. Des pistes de ski norvégiennes aux soirées piscine de Valderrama à Miami, le buteur globe-trotter commente l'album photo.


Rédigé par leral.net le Samedi 19 Décembre 2015 à 11:47 | | 0 commentaire(s)|

Mamadou Diallo : « On a des bons joueurs, mais pas des grands joueurs »
A Dakar, tout le monde t'appelle « Big Mamma » … Tu peux nous expliquer pourquoi ?



Oui, ça remonte à l'époque où je jouais à Tampa Bay, en MLS. On est allés au cinéma avec toute l'équipe, histoire de souder le groupe. Dans la file, j'étais le seul à vouloir regarder Big Mamma, le super film d’Eddie Murphy (avec Martin Lawrence en fait, ndlr). Comme j'étais assez puissant à l'époque, mes coéquipiers m'ont baptisé comme ça direct. Depuis, c'est resté, et ça ne s'arrange pas comme vous le voyez (il se tâte la bedaine, ndlr)…
Tranquille, ce n'est pas si facile la retraite…

Non, ce n'est pas facile de passer d'une vie à l'autre. Après la carrière, il faut savoir revenir à la réalité. Il y a plein de footballeurs qui galèrent. Moi, je n'étais pas doué pour les études, donc j'ai choisi très tôt d'investir dans l'immobilier. Aujourd'hui, grâce à mes locations, je touche chaque mois l'équivalent d'un bon salaire. Ça me permet d'aider l'équipe de mon quartier (Ouakam, un club de première division basé à Dakar, ndlr). J'apporte aux jeunes mon expérience, mon vécu, je leur montre comment avoir le bon comportement sur le terrain. En plus de ça, j'ai cette place de consultant à la télévision sénégalaise, où je commente les matchs de la sélection. Ça fait du bien de pouvoir dire ce que je pense. Après tout, je l'ai bien mérité.


C'est vrai que tu as beaucoup voyagé grâce au foot ! Pas moins de douze pays, dont le Maroc, la Suisse, l'Allemagne, la Norvège, les États-Unis, l'Afrique du Sud, la Malaisie ou l'Arabie saoudite... Laquelle de ces expériences t'a le plus marqué ?

La Norvège. J'ai joué pour Lillestrøm SK pendant deux ans. C'est un pays où il fait froid, donc je ne pensais jamais voir un seul Africain là-bas. Dans les rues pourtant, je suis tombé sur des Sénégalais, des Gambiens, des Maliens. Tous, ils prenaient cher ! Moi aussi d'ailleurs (rires). Les quinze premiers jours, je n'arrivais même pas à sortir de chez moi, j'étais choqué... Quand tu vois de la glace givrer ta fenêtre, quand tu peux rester toute la journée sans voir le soleil, pour un Africain, c'est une autre vie ! C'est comme plonger dans l'obscurité quelqu'un qui a toujours connu la lumière. Il ne voit plus rien, il est perdu.

Tu t'es mis au ski un peu ?

J'ai essayé, mais ça ne passait pas vraiment (rires). Je me rappelle d'un stage de ski de fond avec l'équipe, l'ambiance était tendue à ce moment à cause des mauvais résultats. J'étais si nul que pendant trois jours, ils m'ont charrié. Ça a détendu tout le monde. À part ça, la Norvège, ça reste une très belle expérience, un pays que j'aime beaucoup. Les gens étaient très corrects, c'était un pays très calme. Tu es aimé là-bas quand tu fais bien ton boulot. 


Sans doute, mais l'équipe où tu as le mieux bossé, c'est à Tampa Bay, en MLS. Le club où tu as vraiment explosé, au début des années 2000.




C'est vrai que c'est là que j'ai prouvé mon talent. Dès ma première saison, j'ai marqué 28 buts et terminé meilleur buteur et MVP du championnat. C'est aussi là que j'ai rencontré Valderrama, le plus grand joueur avec qui j'ai jamais évolué.

Il était comment, Carlos ?



C'était un perfectionniste, il suffisait de voir comme il prenait soin de ses cheveux. Chaque semaine, il payait 100 dollars de coiffeur ! C'était un joueur énorme, qui me faisait des passes décisives tout le temps. Quelque part, c'est vraiment lui qui m'a poussé à devenir meilleur buteur, car il n'était jamais satisfait. Tu pouvais marquer sur sa première passe, claquer ton doublé sur sa deuxième, si tu ratais la troisième, il râlait quand même. Quand je manquais ma frappe, je ne me retournais même pas ! Je savais qu'il était déjà là dans mon dos à m'engueuler. C'est comme ça que j'ai appris toutes les insultes espagnoles. 



Entre beaux blonds, vous étiez amis quand même ?






Oui, c'est vrai qu'à l'époque, j'avais cette teinture blonde que m'avait inspiré Ibrahim Ba. Le foot, c'est du marketing, il faut faire ce qu'il faut pour sortir du lot ! (rires) Avec Carlos, on était très proches. Mais comme toutes les fortes amitiés dans le monde du foot, on a commencé par s'embrouiller sur le terrain ! À l'époque, les joueurs de l'équipe avaient tous peur de lui. Mais moi, je ne me couchais pas, je répondais quand il m'insultait. Cela ne lui plaisait pas trop : lors d'un match contre Miami, on est vraiment passés à deux doigts de se bagarrer. La semaine suivante, on ne s'est pas décroché un mot pendant des jours, alors qu'on partageait la même chambre. Le match suivant, il m'a offert une passe décisive. Quand j'ai marqué, instinctivement, on a couru l'un vers l'autre. Tout était oublié.



Tu as aussi connu Lothar Matthäus à cette époque ?





Ouais, avec Lothar, on n'a jamais joué dans la même équipe, mais j'ai quelques souvenirs de lui. On avait échangé nos numéros, on se voyait, mais aujourd'hui, on ne se parle plus. On s'est pris la tête pendant un match où j'ai blessé le gardien de son équipe, Mike Ammann. J'avoue, je lui avais cassé les cervicales... Lothar n'a pas apprécié. Il a refusé d'échanger son maillot avec moi à la fin du match.

Malgré les embrouilles, tu as l'air d'avoir beaucoup aimé les États-Unis...



Je ne sais pas pourquoi, mais j'aimais l'idée de vivre dans un pays aussi puissant. J'adorais habiter à Miami, tu trouvais des Colombiens, des Espagnols, des Américains, c'était cosmopolite et puis tu avais la chaleur, la plage, les piscines. C'est aussi là où j'ai fait les plus grosses soirées de ma vie. Là encore, Valderrama y était pour quelque chose. Chaque année, on fêtait son anniversaire dans sa villa, autour de sa piscine. Chez Carlos, on avait coutume de dire que c'était « soirées sans pantalon », parce que tout le monde finissait à l'eau très vite. 



À l'inverse, l'Arabie saoudite, où tu as évolué en 2007, semble t'avoir laissé un souvenir moins réjouissant...




Je n'ai pas aimé vivre à Djeddah, d'abord parce que c'était difficile niveau foot. La pression sportive était proportionnelle au niveau du salaire, les dirigeants d'Al Ahli, le club où j'avais été recruté, étaient très exigeants. Mais malgré tout l'argent injecté, le championnat n'était pas très professionnel, le niveau pas vraiment motivant. En dehors des terrains, c'était pire, je me sentais comme en prison. Je devais tout calculer, je ne sortais pas beaucoup, je ne pouvais pas mettre tel ou tel short... Le racisme aussi était pesant. Mes amis refusaient de me traduire certaines phrases que j'entendais dans la rue, ils ne voulaient pas me briser le cœur. 



Outre cette pige en Arabie saoudite, l'autre moment difficile de ta carrière, c'est cette saison 2000. Alors que tu étais au top, tu n'es subitement plus appelé en sélection. Tu as beaucoup de regrets à ce sujet ?



Soyons honnêtes, j'ai fait une carrière extraordinaire. Jouer dans 12 pays différents, ce n'est pas donné à tout le monde. Avoir la chance de rencontrer des grands joueurs comme Lothar Matthäus, Carlos Valderrama ou encore Hristo Stoitchkov, c'était un rêve de gosse, donc je n'ai pas de regrets à ce niveau-là. Pour la sélection, c'est autre chose. Notre problème, en Afrique, c'est que les entraîneurs ont leurs chouchous. Bruno Metsu avait pour principe de base de sélectionner les joueurs qui étaient dans les championnats européens. Il a instauré cette règle que je n'ai jamais comprise. Moi, je pense que les bons joueurs sont partout. Il ne faut pas se fier au niveau du championnat, certains joueurs talentueux partent dans des clubs inconnus parce qu'on leur propose un meilleur salaire ! Le foot, c'est un business, il ne faut pas l'oublier. Quand j'ai vu que je n'étais plus sélectionné, j'ai tenté de réagir, je suis venu faire un essai à Metz. Ils voulaient me prendre, mais les clubs ne sont pas tombés d'accord... Pour vous dire à quel point ces histoires de championnat sont stupides, je me souviens qu'un titulaire en sélection, qui faisait des tests au même moment que moi, s'était fait recaler !



Quand le Sénégal a brillé à la Coupe du monde 2002, ça n'a pas dû être facile à vivre personnellement...





Honnêtement, c'était dur sur le moment, mais maintenant, je n'ai plus d'amertume. C'est vrai qu'il y a des gens plus connus que moi aujourd'hui dans le foot sénégalais grâce à cette Coupe du monde. En 2002, les joueurs ont eu de la chance. La Coupe du monde, tout le monde la regardait. Certains ont gagné la célébrité en trois matchs. Tant mieux pour eux. Mais je suis fier malgré tout d'avoir porté le maillot sénégalais.



Quels souvenirs gardes-tu des Lions ?



La première fois que j'ai été convoqué, en 1994, j'étais tellement honoré que j'ai passé deux jours sans dormir. Niveau bonheur, c'est comme si on venait de me donner 10 millions d'euros en cash ! À mes yeux, représenter mon pays au plus haut niveau, c'était la chose la plus importante. Les jeunes d'aujourd'hui, quand ils sont convoqués, je ne les vois pas se comporter de la même façon. Il faudrait qu'ils soient plus responsables, ils n'ont pas toujours conscience qu'à travers ce maillot, ils représentent le peuple sénégalais.

Pourquoi le rapport à la sélection a-t-il changé d'une génération à l'autre ?



C'est un problème d'éducation. Le fait est que les jeunes partent de plus en plus tôt et ne connaissent pas les réalités du pays. Aujourd'hui, ils connaissent mieux l'Europe qu'ici. Je ne dis pas que c'est le cas de tout le monde, et c'est normal que les joueurs qui évoluent en Europe soient sélectionnés, ce sont les meilleurs joueurs. Mais nous, à l'époque, on jouait d'abord au Sénégal, on prouvait ici devant tout le monde avant de partir à l'étranger. Les joueurs de ma génération, on a grandi ici, on a galéré ici, on a été sélectionné en jouant encore au Sénégal. Comment comprendre l'importance du maillot des Lions si tu ne connais rien à ton pays ? C'est le problème du moment.



En tant que consultant officiel, comment juges-tu le niveau actuel de l'équipe ?




Je pense que beaucoup de choses restent à faire. Cela fait des années qu'on dit qu'on construit. Mais depuis huit ans, on n'a rien fait. Depuis l'extinction de la génération 2000, on galère même à accrocher un quart de finale à la CAN. C'est dire ! On pense qu'on a une grande équipe, mais ce n'est pas vrai, les grandes équipes, elles vont au moins en demi-finale. On a des bons joueurs, mais pas des grands joueurs. Est-ce que tu vois un joueur sénégalais évoluer au Real Madrid ou à Manchester United ? Non. Pour l'instant, le meilleur s'appelle Sadio Mané et il joue à Southampton. Donc le chemin reste long : nos joueurs ont des qualités, mais surtout une bonne marge de progression. Sur et en dehors du terrain.







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