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Ne s’improvise pas « Serigne » ou « Thierno » qui veut !

Le drame qui vient de secouer la Médina, à Dakar, m’attriste profondément. Je suis d’autant plus ému je connais très bien les lieux de ce drame et ai peut-être croisé à plusieurs reprises ses bouts de bois de Dieu. Les images qui me restent de la Rue 19 aux angles 6 et 4 sont celles de la solidarité, de la convivialité et la chaleur humaine. Ce drame qui a emporté neuf jeunes vies commencent petit à petit à effacer ces belles images que j’avais gardées du quartier chéri de l’icône de la musique Sénégalaise.


Rédigé par leral.net le Mercredi 6 Mars 2013 à 20:42 | | 1 commentaire(s)|

Ne s’improvise pas «  Serigne » ou «  Thierno » qui veut !
La rue 19 est plus que jamais symbole de tristesse, de l’horreur, de l’effroi et de la consternation. Cette Rue qui a adopté l’étranger, nourri l’enfant venu d’ailleurs et étanché tant de soifs est plus que jamais théâtre du laxisme, de l’hypocrisie humaine et de la désolation. Je parle en connaissance de cause. La Rue 19 symbolise la bonté humaine pour moi, parce que j’ai vu à maintes reprises des actes à portée humaine sans précédent. Je pense notamment à la famille Sakho dont la maison était grandement ouverte pour toute âme en proie à la faim. Hélas, cette même rue 19 est devenue tristement célèbre.

Tout le Sénégal est en émoi. La république est secouée. Le peuple cherche des coupables pour se donner une bonne conscience. Que cela ne nous déconnecte pas de la réalité. Le Sénégalais est comme le mécréant qui ne se rend compte de la grandeur du Tout Puissant que devant des miracles ou des drames effroyables.

Combien de fois Dieu alerta-t-il le Sénégalais quant à son comportement et sa façon de vivre ? Combien de drames sont-ils passés puis rangés dans les tiroirs de l’oubli ? A-t-on appris de nos malheurs ? La réponse se veut négative ! Le Sénégalais oublie vite et n’est guère prévoyant. Le bateau Diola et bien d’autres drames suffisent à nous rappeler que nous avons des cerveaux de moineaux.

Ce drame de la rue 19 touche une des couches les plus fragiles de la société sénégalaise. Cela pouvait arriver aux « ménagères sérères », aux « exodés ruraux », aux vendeurs de Tanganas qui flirtent toutes les nuits avec la mort parce que entassés dans des baraques, des tombeaux à ciel ouvert au vu et au su de tous. Quand malheur leur arrive, les autorités viennent faire le beau, distribuer quelques billets de banque et se rivaliser périodiquement et médiatiquement de générosité pour montrer qu’ils sont des cœurs purs.

Les points de presse, les fortes délégations ne servent à rien sinon à leurs propres réputations. Bref, mon propos n’est pas de mettre à nu l’hypocrisie de nos gouvernants, ni de crier que le peuple est comptable de ce drame. Il a pour objectif de faire la lumière sur les différents types d’écoles coraniques qui existent au Sénégal et dans la sous-région et leurs méthodes. Attention aux amalgames ! Il faut différencier les écoles d’exploitation et celles qui œuvrent pour l’éducation Sénégalaise.

Appelés « Talibés » ou « Almoudo » selon les régions ou les ethnies, ces enfants sont depuis belle lurette sacrifiés sous l’autel de la pauvreté. Leur quotidien est connu de tous. Jeunes, vieux, hommes et femmes connaissent tous les conditions de vie de ces enfants. La maltraitance, la faim, l’humiliation, les abus sexuels, la peur du châtiment de certains « marabouts » sans vergogne, dépeignent leur quotidien. Qui ne sait pas que les parents profitent de leur extrême « pauvreté » pour confier leurs enfants à des marabouts souvent véreux et aux comportements ignobles ? Qui ne sait pas que les marabouts voient en ces mineurs une aubaine pour leur enrichissement ? On connait toutes les méthodes et les conditions de vie de ces enfants. Ils vivent dans de chambres minuscules, entassés les uns contre les autres. A défaut, ils tombent dans les bras de Morphée sous le clair de la lune. Pour apprendre, ils sont obligés d’aller squatter les lampadaires publics ou allumer les bougies, fruits de leur quête d’aumône. Ne soyons pas hypocrites, et médecins après la mort.

De ma courte vie, j’ai côtoyé cette souffrance sans nom. Je revois encore leurs plaies béantes pissant le sang et le pus, leurs tristes mines, les têtes rasées à la sauvage, les narines pleines de morve… Je revois toutes ces scènes effroyables dont ils étaient plus souvent victimes parce qu’ils sont pris en flagrant délit de vol ou soupçonnés d’avoir commis un forfait pour échapper aux châtiments corporels et psychologiques... Cette souffrance, je l’ai côtoyée tous les jours dans les rues du Sénégal, quelle que soit la région où j’ai eu l’occasion de séjourner. Cette misère, je la connais. Mon objectif n’est pas de chercher des coupables mais de confronter deux systèmes à la fois similaire mais très différente dans la manière.

En comparaison de ces écoles qui réduisent les enfants à la mendicité, il y a des écoles coraniques traditionnelles dans plusieurs contrées sénégalaises voire maliennes. Ce sont des écoles qui étaient tenues par des familles maraboutiques réputées pour leur savoir. Elles accueillaient plusieurs élèves venant de différents pays d’Afrique de l’Ouest. Ils étaient Gambiens, Mauritaniens, Maliens, Guinéens qui quittaient père et mère à la recherche du savoir. Dans ces écoles, on apprenait le coran et autres livres théologiques pendant des longues années sans toucher à une sébile. Les marabouts couplaient l’éducation religieuse avec l’éducation sociologique.

En général, il s’agissait d’hommes de Dieu à la probité exemplaire dont la réputation avait dépassé les limites des frontières de leurs pays. Ils avaient à leurs charges des centaines d’enfants qu’ils devaient « polir » pour en faire des citoyens modèles. Par étape, les enfants passaient de l’école élémentaire coranique à l’Université théologique. Ils étaient entièrement à la charge de leurs maîtres.

Comment se passait cette prise en charge ?

D’entrée, ces enfants étaient logés au domicile du maître. Chaque enfant était confié à une des femmes du Marabout ou à une généreuse femme du quartier qui faisait office de tutrice. De plus, le voisinage mettait à disposition de ces élèves et étudiants leurs chambres vides pour se loger de manière descente. Pendant toute leur initiation, ces enfants doivent travailler à la sueur de leur front pour vivre. Pendant l’hivernage, ils cultivaient de grands champs de mil, de maïs et d’arachide pour la ration alimentaire de leur « Mayisinu » (université coranique) ou « Daara ». Le marabout veillait strictement au respect du travail de la terre parce qu’il permettait de subvenir aux besoins quotidiens de l’école. Plusieurs tonnes étaient récoltées. Le marabout vendait une partie du butin pour trouver du numéraire et l’autre partie était jalousement gardée dans des greniers et utilisée avec raison.

Pour subvenir à leurs propres besoins personnels, les élèves de l’école coranique devaient aider leurs tuteurs dans leurs travaux champêtres afin de s’assurer les trois repas quotidiens en plus de ceux distribués dans la maison du marabout. Un luxe que tout « apprenti coranique » s’octroyait pour prendre son indépendance à un certain âge de la maison du maître. De plus, par ce système, ils quittaient le domicile du marabout pour se loger dans le voisinage laissant la place aux plus jeunes qui intègrent l’école coranique. Parmi les nouveaux entrants, plusieurs élèves étaient issus du même village ou de la même localité que leurs marabouts. Ils quittaient le domicile familial pour celui du maître et doivent y vivre jusqu’à la maîtrise du Coran ou par volonté paternelle de mettre fin à leur initiation. Ils étaient nourris, logés et soignés aux frais du marabout. Pour se laver et faire leur linge, ils avaient l’eau du fleuve à disposition pour se baigner et se blanchir.

Chaque matin, les élèves doivent réviser leurs sourates avant d’aller aux travaux champêtres. Quand ils revenaient, les plus assidus reprenaient leurs «ardoises en bois » pour mémoriser leurs sourates tandis que d’autres avaient la liberté de s’adonner à d’autres activités. L’après-midi, après le déjeuner, chaque élève prenait sa natte en peau de mouton ou en sac de riz vide pour prendre place sous l’abri qui servait de salle de classe. Ils s’asseyaient par catégorie et étaient placés sous le joug d’un autre grand élève de l’école. Ils répétaient leurs leçons jusqu’à la prière du « Asr ». Avec autorisation du maître, ils rangeaient nattes et ardoises pour aller vivre comme tous les enfants du village. La nuit tombée, on reprenait les ardoises et autres livres pour réviser et apprendre les sourates. Si la maison n’était pas dotée d’électricité, les grands élèves allumaient un feu de bois où tous les élèves se mettaient autour pour réviser. Dès la fin des cours, le feu était soigneusement éteint et les fagots de bois rangés dans un coin discret de la maison. Ces élèves jouaient au football, se baigner au fleuve, regarder des films dans le voisinage et n’étaient privés d’aucun loisir. Touche d’ironie, les plus grands fréquentaient souvent les soirées dansantes en toute discrétion quand ils n’habitaient plus chez le marabout. C’est pour dire que ces écoles n’avaient rien à envier aux écoles françaises. Elles ne connaissaient nullement l’exploitation de pauvres mineurs par les adultes. Point d’esclavage moderne. Seuls les enfants têtus et non studieux recevaient quelques corrections en guise de piqure de rappel. Le marabout s’en occupait rarement. Ce sont les grands étudiants qui étaient chargés des corrections et ne le faisaient qu’à la hauteur de la bêtise.

Dans ces écoles, l’esprit de solidarité régnait. Aucun enfant était réduit à la mendicité. Aucun talibé ne portait une sébile pour aller quémander quoi que ce soit. Le marabout ne demandait aucun franc ni aux parents ni aux enfants. Ils prenaient entièrement les charges de son école par ses propres et par l’exploitation de la terre. En général, c’est un héritage religieux que le marabout reçoit de son père et doit y maintenir le flambeau de l’excellence. Il y avait une certaine émulation entre les écoles coraniques de la contrée. Dans le département de Bakel, par exemple, il y avait plusieurs écoles de ce type. Quelques écoles coraniques de ce genre existent encore. Malheureusement, ces écoles coraniques de type Soninké, Bambara ont perdu de leur superbe à cause de l’émigration et l’arrivée des écoles françaises dans les villages.

Pour revenir à ces « Daaras » de types esclavagistes, la plupart tenus par des marabouts attirés par l’appât du gain, il faut simplement noter que l’on ne peut tenir ce type d’écoles coraniques dans les dures conditions de vie des capitales. Dakar et les capitales régionales ne sont nullement des terres propices pour mettre sur pied ces « daara ».

En somme, dans ce tourbillon médiatique sur les « Daaras », il est utile de rappeler que ces écoles qui exploitent la misère ne sont tenues que par des « pseudos marabouts ». On ne s’improvise pas « Thierno », « Serigne » ou Moodi. C’est un héritage culturel que l’on reçoit de ses aïeux, mais aussi et surtout à la suite une formation religieuse solide. Ce sont des hommes sans foi ni loi qui ont investi cette corporation avec la naïveté de certains parents pour exploiter les enfants. Je parle en tant qu’ancien disciple d’une école coranique digne de ce nom. J’étais à peu près pareil à ces enfants. Seulement, mon maître coranique ne profitait pas de moi pour s’enrichir. J’étais entièrement à sa charge sans aucune rétribution en retour. Je devais tout simplement respect et investissement dans le travail en groupe. J’ai labouré, pilé du mil, coupé du bois et de l’herbe, élevé les moutons. Ces péripéties de ma vie, je m’en rappelle avec joie et fierté. Je rends hommage à mon maitre coranique et tous ces hommes qui ont perpétré l’œuvre de nos aïeux sans aucun abus.
Il faut surtout séparer la graine de l’ivraie.


Samba Fodé KOITA



1.Posté par Jean Toupin le 17/03/2013 13:20 | Alerter
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Très beau texte. Merci

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