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Nicolas Sawalo Cissé , architecte et cinéaste : « Nos télés sont envahies par des lutteurs nourris aux hormones et des danseurs obscènes… »

Après le court-métrage « Blissi Ndiaye ou la visite de la dame » en 2010, Nicolas Sawalo Cissé a réalisé son premier long-métrage de fiction, « Mbeubeuss, le terreau de l’espoir », sorti en mai 2014. Le film a été sélectionné à de nombreux festivals, notamment à Lausanne (Suisse), au Portugal (où il a obtenu deux prix), à Louxor (Egypte), au Fespaco de Ouagadougou (Burkina Faso) et récemment à Nador (Maroc) où il était en compétition. Le 6 juin prochain, Nicolas Cissé sera à Paris dans le cadre d’un festival organisé par des Sénégalais établis en France.


Rédigé par leral.net le Dimanche 31 Mai 2015 à 15:42 | | 4 commentaire(s)|

Nicolas Sawalo Cissé , architecte et cinéaste : « Nos télés sont envahies par des lutteurs nourris aux hormones et des danseurs obscènes… »
Au Festival international du cinéma et de la mémoire commune de Nador (Maroc) qui s’est achevé le 9 mai dernier, l’architecte et cinéaste, Nicolas Sawalo Cissé, était l’un des deux réalisateurs sénégalais en compétition avec son long-métrage « Mbeubeuss, le terreau de l’espoir », aux côtés du documentaire « Une simple parole » des sœurs Mariama et Khady Sylla. Son film, il l’a produit et réalisé sur fonds propres, sans le soutien des fonds classiques d’aide à la création et à la production. « A Nador, j’ai été très fier d’être à côté de la réalisatrice Mariama Sylla car elle et moi avons présenté deux œuvres de paix qui tranchaient net avec les autres films généralement très violents », nous a confié Nicolas Sawalo Cissé, rencontré à la fin du festival. Selon lui, la paix constitue le soubassement de l’architecture des deux films sénégalais présentés à Nador. « J’ai regardé le documentaire de Khady et Mariama Sylla avec plaisir car sa texture n’était pas du tout agressive et vous entraîne dans une histoire universelle où le conte prend toute sa place à travers nos ancêtres et nos aînés. Leur grand-mère, qui est le personnage principal, aurait pu être la mienne. Dans le documentaire, elles portent un regard utile sur l’humanité », poursuit-il.
Le réalisateur estime que le festival de Nador était, malheureusement, marqué par son environnement, dans le contexte d’un Maghreb confronté à de nombreux défis et problèmes : sa proximité géographique avec l’Europe qui entraîne la ruée de milliers de jeunes Africains vers les frontières occidentales (en voiture, l’enclave espagnole de Melilla est à seulement une dizaine de minutes de Nador, ndr), le terrorisme, les rivalités géopolitiques entre l’Algérie et le Maroc, etc. « De nombreux films en compétition étaient comme des coups de casserole sur la tête, avec beaucoup de sang et de violence, contrairement à nos deux œuvres qui ne jouent pas dans ce registre de violence. Cependant, ce fut quand même une fierté d’avoir été sélectionnés même si nous n’avons pas eu de prix », poursuit-il.
L’architecte et cinéaste avoue avoir réalisé son film dans un espace extrêmement violent et nuisible qu’est la décharge de Mbeubeuss. « Pourtant, mon œuvre n’est nullement agressive car il n’y a pas de scènes de violences. De la même manière que le documentaire de Khady et Mariama Sylla, j’ai essayé d’apporter la paix avec un message totalement universel », explique-t-il. A son avis, dans le futur, le grand problème de l’humanité ne sera pas économique, mais environnemental. « La non maîtrise de l’environnement rend nos villes impossibles à vivre, avec des industries devenues destructives. En même temps, cela met en danger notre élevage et notre agriculture avec des pesticides que nous consommons tous les jours », constate Nicolas Cissé.

ABSENCE DE DÉBATS AUTOUR DES FILMS
Il cite le cas du Sénégal où presque tout le monde mange du carton sans s’en rendre compte. « C’est quoi le carton ? Eh bien ce sont des feuilles de papiers que l’on presse avec de la colle extrêmement cancérigène. Les Sénégalais consomment cette colle car la plupart des éleveurs nourrissent leurs moutons, chèvres et vaches avec du carton ». Il déplore au passage le fait qu’au Sénégal, cette année, il n’y a presque pas eu de flux touristiques sur l’ensemble du territoire, ce qui constitue un énorme manque à gagner pour notre économie. « Certains disent que c’est à cause de la cherté du billet d’avion. Non, c’est tout simplement à cause d’un environnement totalement insalubre que notre génération n’avait pas connu. Il y a quelques décennies, Dakar n’était pas comme ça et on a beau l’expliquer aux acteurs politiques, ils ne veulent pas comprendre », constate amèrement Nicolas Cissé.
Le Sénégal constitue un paradoxe où les œuvres de ses réalisateurs sont rarement vues par le public. Une situation écœurante pour bon nombre de professionnels du 7ème art. « Afin de remédier à cela, nos télévisions devraient, chaque semaine, faire un focus sur un film et, après la diffusion, organiser un débat autour du thème en présence du ou des réalisateurs. Ce genre d’initiatives pourrait bien servir de cadre de réflexions pour nous, mais également pour nos enfants », propose Nicolas Sawalo Cissé. Selon lui, un tel programme ne devrait pas uniquement se focaliser sur les nouveaux films, mais s’étendrait aux classiques de Djibril Diop Mambéty, Sembène Ousmane, Mahama Johnson Traoré, etc. « Dans nos télévisions, on ne voit plus rien de tout cela, de cette richesse cinématographique qui est un véritable patrimoine national. Ce que nous proposent les chaînes sénégalaises, ce sont très souvent des lutteurs nourris aux hormones et des danseurs obscènes qui, ma foi, ne reflètent pas du tout notre culture », dénonce le cinéaste.
Il explique que dans nos sociétés, il y avait deux sortes de danse : celle qui se fait avec pudeur et une autre, chorégraphique et universelle, que l’ex-président Léopold Sédar Senghor avait essayé de promouvoir à travers Mudra Afrique. « C’est la raison pour laquelle, quand ça allait dans tous les sens à la télévision, Senghor calmait la société en lui disant : non, on ne danse pas comme ça. Toutes ces valeurs fondamentales qui nous appartiennent et que nous avons le devoir de léguer à nos enfants ne sont malheureusement plus respectées. Cela explique certainement pourquoi la jeunesse sénégalaise est dans un désarroi total ». A son avis, il faudrait que l’on apprenne à reparler avec les gens de Culture au lieu de toujours se focaliser sur des débats politiques parfois stériles. « Il est temps qu’on muscle nos cerveaux et non pas uniquement nos bras », suggère-t-il.
Dans cette réflexion, il rejoint la réalisatrice Mariama Sylla (présente lors de l’interview) qui pense que l’outil télévisuel doit servir à valoriser la culture. Au Sénégal, il existe actuellement une dizaine de chaînes de télévision dont le contenu programmatique a tendance à crétiniser la société plutôt qu’à l’élever vers les cimes de la connaissance. « Pourtant, il y a au moins 500 heures de fictions et de documentaires sénégalais et d’autres pays africains qui pourraient bien intéresser notre public. Malheureusement, le constat est amer : il y a un net recul culturel par rapport à la richesse des années 1960 et 1970 et même du début des années 1980 », révèle la réalisatrice. Elle jette un regard optimiste sur le film « Mbeubeuss, le terreau de l’espoir » à travers lequel l’auteur montre qu’avec peu de moyens et une volonté de fer, les jeunes peuvent s’en sortir à travers la récupération d’ordures, même s’ils sont tenaillés par la misère.
Le cinéaste et architecte ne compte pas s’arrêter en si bon chemin après ses deux premières œuvres. « Je viens de terminer l’écriture d’un scénario intitulé « L’otage du fleuve », actuellement entre les mains de producteurs américains et français. Je ne veux pas faire comme dans mon premier film où j’étais à la fois producteur et réalisateur », nous confie Nicolas Sawalo Cissé. Dans ce prochain long-métrage de fiction, il va raconter l’histoire d’un crocodile, d’un peuple pygmée et de deux enfants vivant dans la forêt. Un thème dont le soubassement sera également l’environnement, comme dans « Mbeubeuss, le terreau de l’espoir »…

lNador / Modou Mamoune FAYE / Le Soleil






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