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Niger- Situation à Diffa et Bosso : De la crise sécuritaire au désastre humanitaire (Par Bakary Sambe)

Ce qui devait arriver arriva ! La gestion strictement sécuritaire d’une crise profonde aux dimensions politique et humanitaire a débouché sur une impasse. La crise humanitaire qui risque d’envenimer la situation sur tout le Bassin du Lac Tchad sur fond d’ethnicisme et de prolifération des milices et autres groupes armés, commence à inquiéter les autorités du Niger qui ont prolongé l’état d’urgence décrétée depuis février 2015.


Rédigé par leral.net le Mardi 24 Mai 2016 à 22:35 | | 2 commentaire(s)|

Nous analysions cette situation dans le dernier numéro de la Lettre de l’Observatoire des Radicalismes afin d’attirer l’attention de la communauté internationale sur la catastrophe humanitaire qui hante cette région malgré les déclarations d’intention du dernier sommet d’Abuja. Nous étions remonté aux origines de cette crise qui n’a rien de surprenant.
En effet, la région de Diffa au Niger a été le théâtre de la rébellion Toubou dans un contexte d’insécurité continue de 1994 à 1998, date de la signature des accords de Ndjamena. En réponse à cette rébellion et aux exactions commises sur les populations, certains groupes ethniques (notamment Arabes et Kanouris) se sont armés et d’autres ont constitué des milices. Le cas le plus souvent relevé est celui des miliciens Peuls. A l’issue des accords de paix, rebelles et miliciens furent intégrés au sein des forces de sécurité nigériennes.
Au début des années 2000, la situation s’était pourtant sensiblement améliorée. Mais il n’y a pas eu une politique systématique de confiscation des armes ce qui a permis la survivance de deux foyers d’insécurité, l’un dans le lit du Lac Tchad (autour de Bosso notamment) et l’autre sur les berges de KomadougouYobé, vers Chetimari.
Cette mauvaise gestion du désengagement des combattants continue d’avoir d’énormes conséquences sécuritaires en plus d’une ethnicisation rampante des rapports sociaux porteuse de germes de nouveaux conflits au Niger comme au Cameroun.
A partir de 2008, face à une recrudescence d’actes criminels notamment aux alentours de la forêt de Bilabirim, les forces nigériennes ont engagé une action vigoureuse pendant six mois avec ses réussites et quelques échecs. Cette action s’est surtout concentrée sur les résidus de miliciens Peuls qui, n’ayant pas pu bénéficier d’une intégration au sein des forces de sécurité et de défense. Du coup, ils se sont donc consacrés aux activités criminelles autour du Bassin du Lac Tchad.
Les exactions de BokoHaram et ses conséquences sur les activités économiques ont aggravé ce phénomène. Malgré l’intervention des forces nigériennes, de nombreux jeunes sont allés au Nigeria où des affrontements fréquents opposaient les agriculteurs et les éleveurs. Cela a donné naissance à des milices d’autodéfense et la circulation d’armes de guerre créant un environnement propice pour la naissance et le développement d’organisations terroristes s’inspirant de ce qui se passait dans les pays voisins et au Maghreb. L’existence de conflits latents, la présence d’armes de guerre, la montée internationale de l’idéologie djihadiste et le fait que le Nord Est du Nigeria est un foyer d’Islam salafiste et militant qui accueille de milliers de « Talibés » ou « Mahajiris » dans ses multiples écoles coraniques, constituent des éléments inquiétants sur le plan sécuritaire.
A partir de 2010, la situation économique de la région de Diffa s’est dégradée, particulièrement, en raison des inondations de la KomadougouYobé survenues successivement et pendant quatre saisons des pluies (en 2010, 2011, 2012 et 2013). Ces inondations ont constitué une véritable catastrophe et causé un chômage massif chez les producteurs de poivrons, majoritairement Kanouri. Après des entraînement et participation à des exactions au Nigéria, beaucoup de jeunes de la région de Diffa ont rejoint les foyers de l’économie criminelle et de contrebande à partir de Bosso et de Chetimari.
Entre temps, la situation sécuritaire au Nigeria se détériorait du fait des récurrentes attaques de BokoHaram, mais également de l’existence de milices presque tolérées, à l’époque, par l’armée Nigériane dites « Gora Da Adda ». Ces milices vivent du racket de la population qui devait malgré elle contribuer à « l’effort de guerre ».
Cette nouvelle situation a poussé des milliers de jeunes nigériens vers l’économie criminelle. Leur armement a été facilité par les liens avec les Gora Da Adda, et parfois en relation avec des éléments de BokoHaram en fonction de leur proximité géographique avec l’un ou l’autre groupe. C’est ainsi que, par exemple, plusieurs jeunes nigériens ayant participé à la bataille de Maidougouri en 2012, se sont lourdement armés avant de retourner au Niger poursuivre les mêmes actions criminelles. La crainte qu’inspire la supposée appartenance de ces groupes à BokoHaram a tétanisé les populations traumatisées par des actes horribles comme l’égorgement du chef de village de ChetimaWangou jusque-là impuni.
Il est établi que sur le plan ethnique, la base de BokoHaram est Kanouriphone avec une forte proportion de Mobeurs et de Boudouma. De ce fait les deux principaux foyers des réseaux criminels en lien avec BokoHaram au Niger se trouvent dans les zones de Bosso et de Chetimari. Dans sa lutte acharnée contre BokoHaram avec des stratégies quelques fois douteuses, il est arrivé que l’armée nigériane recrute des milices chez les Hausaphones, les Peuls et les Arabes Choua.
Malgré le caractère sensible de cette dimension ethnique et communautaire, il faut la prendre en compte tout en travaillant à un retour de l’Etat pour une stabilité de cette région. La surenchère militaro-sécuritaire conduisant aux pratiques les plus risquées telles que l’armement de milices et le fait d’opposer des ethnies à d’autres n’aide pas à une stabilisation à moyen terme autour du bassin du Lac Tchad.
La guerre contre BokoHaram est en train de déstructurer les équilibres sociaux et politiques tout en risquant de provoquer un désastre humanitaire à moyen terme notamment avec la mort annoncée de filières agricoles entières

(Extrait de La Lettre de l’Observatoire des Radicalismes, Mai, 2016, Timbuktu Institute-African Center for PeaceStudieswww.timbuktu-institute.org)






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