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Non, Bill Gates ne veut pas vous implanter une micropuce à l’aide d’un vaccin

Il ne veut pas non plus dépeupler la planète.

Rédigé par leral.net le Vendredi 1 Mai 2020 à 11:40 | | 0 commentaire(s)|

Bill Gates a longtemps été l’objet de théories du complot, mais la situation actuelle est inédite : de janvier à avril, son nom a été associé aux origines du coronavirus plus d’un million de fois, et rien ne porte à croire que cette tendance est près de s’estomper. Ce faisant, le milliardaire philanthrope est devenu la cible principale des fausses nouvelles liées à la pandémie de COVID-19.


Cette statistique est tirée d’une analyse(Nouvelle fenêtre) du New York Times et de la firme Zignal Labs, qui ont suivi l’évolution de discours conspirationnistes à la télévision et sur les réseaux sociaux. M. Gates, qui vaut plus de 100 milliards de dollars, a assumé le rôle autrefois occupé par George Soros, le richissime financier américain devenu ces dernières années le bouc émissaire d’innombrables théories du complot issues de l’extrême droite, peut-on lire dans l’article du quotidien.

Dès le début de la pandémie, des théories conspirationnistes ont prétendu que Bill Gates avait prédit la pandémie actuelle et qu’il avait déjà créé un vaccin contre le coronavirus.

Elles ont rapidement été démenties, notamment par les Décrypteurs, mais cela n’a pas empêché l’émergence d’autres fausses rumeurs au sujet du cofondateur de Microsoft, dont une théorie du complot fort populaire disant que Bill Gates veut implanter une puce dans les gens au moyen d’un vaccin contre la COVID-19.

Les théories du complot ont toujours fleuri autour de gens ou de groupes puissants perçus comme étant motivés par leurs propres intérêts. Même si la question spécifique de Bill Gates n’a pas été étudiée académiquement, c’est facile de voir pourquoi il entre parfaitement dans cette catégorie, analyse le psychologue social Daniel Jolley, qui étudie la psychologie des théories conspirationnistes en plus d’avoir publié un livre sur le sujet.

Bill Gates s’est principalement concentré sur la philanthropie à travers la fondation Bill et Melinda Gates, dont la mission est d’améliorer les soins de santé et de réduire l'extrême pauvreté, après son départ de Microsoft en 2008. Et l’un des chevaux de bataille de la fondation, dont la dotation s’élève à plus de 45 milliards de dollars américains, est de faciliter l'accès aux vaccins pour les pays en développement.


Ce pouvoir financier, cet intérêt soutenu pour les vaccins, un investissement de 250 millions de dollars de la fondation pour combattre la COVID-19, d’importantes contributions monétaires à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le financement de sept usines qui pourraient aider à la production de sept potentiels vaccins contre le coronavirus alimentent la plupart de ces théories conspirationnistes.


Professeure au Département de communication de l’Université de Sherbrooke, Marie-Ève Carignan fait partie d’une équipe de recherche qui mène une enquête sur les impacts psychosociaux liés à la COVID-19. Elle a rendu publics la semaine dernière les résultats préliminaires d’un sondage portant notamment sur l'adhésion aux conspirations, qui donne une idée des raisons qui poussent les Canadiens à y croire.

On constate que les gens qui adhèrent à ça font souvent moins confiance aux autorités officielles. Quelqu’un qui est un homme de pouvoir comme Bill Gates est une source de méfiance et non de confiance pour les gens qui ont tendance à croire aux théories conspirationnistes, analyse Mme Carignan.

La puce cutanée
C’est la théorie du complot la plus tenace depuis le début du mois d’avril : Bill Gates financerait des recherches pour des vaccins contre la COVID-19 pour pouvoir y intégrer une puce qui pisterait ou contrôlerait les gens. L’affirmation est fausse et se base sur une mauvaise interprétation des propos de M. Gates.

Cette théorie complotiste semble avoir émergé après la participation du milliardaire à une séance de questions-réponses au sujet du coronavirus sur le site Reddit(Nouvelle fenêtre), le 18 mars dernier. Un internaute avait alors demandé au philanthrope quels étaient, selon lui, les changements sociaux auxquels nous devrons nous habituer pour maintenir notre économie tout en pratiquant la distanciation sociale.

Bill Gates a répondu ceci : éventuellement, nous aurons des certificats numériques pour savoir qui s'est rétabli ou qui a été testé récemment ou, quand nous aurons un vaccin, qui l'a reçu.

La réponse est abondamment partagée sur Facebook et Twitter, notamment par des groupes et des utilisateurs anti-vaccins. Le site Biohackinfo publie le lendemain un article titré « Bill Gates utilisera des implants de micropuces pour combattre le coronavirus », qui est partagé 15 000 fois.



L’article sert ensuite de base pour de nombreuses publications et articles conspirationnistes, dont une vidéo de Law of Liberty, la chaîne YouTube d’une église baptiste floridienne, qui est vue près de 2 millions de fois.

La théorie se rend même jusqu’à certaines figures conservatrices américaines, lorsque la correspondante à la Maison-Blanche du média conservateur NewsMax tweete au début avril que Bill Gates veut utiliser des vaccins pour suivre les gens. Le gazouillis a ensuite été retiré.

Le 7 avril, l’animatrice de Fox News Laura Ingraham tweete que suivre de manière numérique les Américains est un rêve des mondialistes depuis plusieurs années et que la crise sanitaire est le moyen idéal pour eux de le mettre de l’avant.



Le 13 avril, Roger Stone, ancien conseiller de Donald Trump, dit dans une entrevue radiophonique(Nouvelle fenêtre) que le rôle de Bill Gates dans la création et la propagation du coronavirus est sujet à de vigoureux débats et que Gates et d'autres mondialistes l'utilisent pour les vaccins obligatoires et pour micropucer les gens.

Des dizaines d’articles ont également été écrits sur le sujet en français, dont un billet de blogue du docteur belge Thierry Schmitz, un pionnier autoproclamé de la santé naturelle, titré « Prêt à être pucé? », qui a été partagé près de 10 000 fois.

Amalgames et mauvaises interprétations
Ces propos sont souvent appuyés par des articles au sujet du « carnet de vaccination invisible »(Nouvelle fenêtre) de nanoparticules injectables que développe une équipe de recherche du Massachusetts Institute of Technology (MIT) avec l’aide financière de la fondation Bill et Melinda Gates.


Le hic, c’est que les « certificats numériques » mentionnés par Bill Gates sur Reddit et le carnet de vaccination invisible ne sont pas la même chose, et aucune de ces deux technologies n’a pour but de pister ou de surveiller les gens.

Interrogée par le site de vérification de faits PolitiFact(Nouvelle fenêtre), la fondation Bill et Melinda Gates explique que les certificats numériques sont liés à une initiative de la fondation afin de démocratiser les tests pour le nouveau coronavirus à domicile.

Selon IBM, un certificat numérique est un document électronique servant à identifier quelqu’un en associant son identité à une clé publique. C’est un peu l’équivalent numérique d’un permis de conduire ou d’un passeport qui, dans le cas de la COVID-19, pourrait indiquer si quelqu’un est déclaré positif. Il n’y a rien qui indique qu’il s’agit d’une puce cutanée.

Pour ce qui est du carnet de vaccination invisible, l’équipe du MIT fait des recherches à son sujet depuis 2016, bien avant l’éclosion du nouveau coronavirus. L’idée est d’injecter une encre invisible à l'oeil nu, mais visible par un téléphone intelligent, qui servirait à confirmer qu’une personne a bien été vaccinée.

Cette encre n’a pas la capacité de géolocaliser les gens. L’idée est plutôt d’offrir un moyen simple et abordable pour les organismes de santé des pays en développement d’être au courant de l’historique de vaccination d’enfants. Cela pourrait contribuer à faire diminuer le nombre de décès évitables liés au manque de bases de données centralisées sur les vaccins, qui s’élève à plus de 1,5 million par année.

La technologie de boîtes quantiques n’est ni une micropuce ni une capsule implantable et, à ma connaissance, il n’y a aucun plan pour s’en servir pour le coronavirus, a expliqué l’un des auteurs de l’étude, Kevin McHugh, en entrevue avec Reuters(Nouvelle fenêtre).

Finalement, l’organisme non gouvernemental dont fait partie la fondation Bill et Melinda Gates, ID2020, est également souvent mentionné dans les théories complotistes qui impliquent les puces.



ID2020 milite pour l'identification numérique du milliard de sans-papiers dans le monde et des personnes vulnérables. L’un de ses projets en cours est de donner une identité numérique aux sans-abri de la ville d’Austin, au Texas. L’identification se fera dans un premier temps avec une carte QR, mais pourrait ensuite impliquer des données biométriques comme les empreintes digitales ou l’iris.

Comme l’explique le site de vérification de faits Snopes(Nouvelle fenêtre), aucun des projets d’ID 2020 n’implique l’injection de quoi que ce soit, et son but avoué est de permettre aux gens d’avoir le contrôle de leur identité numérique et des données personnelles associées à cette identité.

Des vaccins pour dépeupler la planète
Nombreuses sont les affirmations voulant que Bill Gates investisse dans la vaccination dans le but de dépeupler le monde. C’est faux.

Cette théorie complotiste circule sur le web depuis plus de quatre ans, mais elle semble avoir connu un regain de popularité depuis le début de la pandémie mondiale. Plusieurs articles en font mention en 2020, dont celui-ci du site Magazine pour la fin des temps, qui a été partagé plus de 8500 fois.



Selon Snopes(Nouvelle fenêtre), l’idée a été avancée pour la première fois sur le site conspirationniste Your News Wire le 21 janvier 2016, dans un article intitulé Bill Gates avoue que les vaccins sont le meilleur moyen de dépeupler.

Ce texte est accompagné d’un extrait d’une entrevue de Bill Gates au réseau CNN en 2011, dans laquelle il dit qu’en inventant de nouveaux vaccins et en s’assurant qu’ils se rendent à tous les enfants qui en ont besoin [...] vous aurez tout ce qu’il vous faut pour réduire la mortalité infantile, réduire la croissance démographique , et tout – la stabilité, l’environnement – en bénéficie.

Deux autres courts extraits d’une conférence TED datant de 2010 sont aussi présentés. On entend Bill Gates y dire que la population mondiale, qui s'élevait alors à 6,8 milliards de personnes, devrait un jour atteindre 9 milliards. Si nous faisons un bon travail sur les vaccins, l’assurance maladie et les services de santé reproductive, on peut diminuer ça de 10 ou 15 pour cent, poursuit-il.

Le texte fait un amalgame de ces déclarations pour conclure que Bill Gates cherche à dépeupler la Terre avec des vaccins. Mais dépeuplement et réduction de la croissance démographique ne font pas qu’un : le premier implique une diminution tandis que le second implique simplement un ralentissement.

En 2011, Bill et Melinda Gates ont expliqué en entrevue au magazine Forbes(Nouvelle fenêtre) que ralentir l’accroissement démographique a toujours été une partie intégrante de la mission de leur fondation, qui est d’améliorer la santé des gens et de leur donner une chance de se sortir de la faim et de l’extrême pauvreté.

Bill Gates explique en être venu à la conclusion que ce ralentissement passe davantage par la vaccination que par la contraception. La clé, selon lui, est de réduire la mortalité infantile autant que possible parce que plusieurs parents de pays en développement auraient un nombre important d’enfants sachant que plusieurs d’entre eux mourront.

Le but de la fondation est donc de garder autant d’enfants en vie que possible grâce aux vaccins, et non le contraire. Snopes précise que cette idée est encore sujette à débat dans la communauté scientifique, plusieurs spécialistes estimant plutôt que la contraception a un plus grand effet que la vaccination sur l’accroissement démographique.

La poursuite en Inde
Une autre fausse information au sujet de Bill Gates qui a souvent été véhiculée ces dernières semaines pour « prouver » qu’il veut causer du mal en vaccinant les gens est que lui et sa fondation sont soit poursuivis en Inde, soit bannis du pays, parce qu’ils ont empoisonné ou tué des enfants avec des vaccins. C’est faux, et la fondation Bill et Melinda Gates est toujours présente en Inde.

Des articles qui ont traité le sujet en 2017 ont refait surface, mais de nouvelles publications, comme ce texte de l'autoproclamé média alternatif français No Signal Found, circulent aussi sur les réseaux sociaux. Ce dernier a été partagé plus de 4000 fois.

Cette fausse nouvelle a été partagée plus de 4500 fois.


Les statistiques avancées dans les divers articles sur le sujet sont variables, mais le message central reste le même : le gouvernement indien a expulsé Bill Gates et ses acolytes du pays en 2017 parce que ses vaccins ont empoisonné de jeunes enfants.

D’après Snopes(Nouvelle fenêtre), cette rumeur est partie en 2017 dans un article erroné du site Steemit. Elle s’est tellement répandue que le gouvernement indien a dû remettre les pendules à l’heure dans un communiqué officiel(Nouvelle fenêtre).

L’article de Steemit semble plutôt déformer les faits au sujet de l’organisme de santé international PATH (Programme de technologie appropriée en santé), qui a suscité la controverse en Inde en 2009 en menant une étude sur des vaccins à faible coût contre le virus du papillome humain (VPH).

L’organisme avait alors collaboré avec le Conseil indien de la recherche médicale (ICMR) pour vacciner 20 000 filles âgées de 10 à 14 ans contre le VPH. Le projet a été abandonné en 2010 après que des médias locaux ont rapporté que sept des filles impliquées étaient mortes.

Le gouvernement indien a fini par enquêter sur la situation, concluant que les morts n’étaient pas liées au vaccin. L’une d’entre elles est par exemple morte noyée, tandis qu’une autre a été victime d’une morsure de serpent. PATH a par contre été accusé de manquements à l'éthique, certains formulaires de consentement étant par exemple mal remplis.

Le seul lien entre Bill Gates et toute cette histoire est que sa fondation est l’un des partenaires internationaux de PATH et aurait partiellement financé l’étude. Aucun des deux organismes n’est toutefois banni de l’Inde.

Qu’en pense le principal intéressé?
La chaîne chinoise CGTN a demandé à Bill Gates quel était son avis sur les multiples théories du complot qui le visent.

Je pense qu’il est ironique de [s’attaquer à] quelqu’un qui fait de son mieux pour préparer le monde et qui investit [...] des milliards de dollars sur ces outils pour contrer les maladies infectieuses, dont celles qui peuvent causer des pandémies. Nous sommes dans une situation folle, donc il va y avoir des rumeurs folles, a-t-il relativisé.


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