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PORTRAIT: Mauritanie - une vie contre les «chaînes invisibles»

Biram Dah Abeid, farouche opposant du régime, combat depuis trente ans l’esclavage, encore très répandu malgré son abolition officielle en 1980. De retour dans le pays après un voyage de six mois, il continue la lutte sur le terrain politique.


Rédigé par leral.net le Samedi 18 Mars 2017 à 19:36 | | 0 commentaire(s)|

Biram Dah Abeid, 51 ans, son combat, qui lui vaut à la fois des haines tenaces et une admiration sans borne, le dévore depuis bientôt trente ans : il a juré de dédier sa vie à la lutte contre l’esclavage, une pratique encore largement répandue en Mauritanie bien qu’officiellement abolie en 1980. Aucun recensement officiel n’a été effectué, mais le chiffre le plus sérieux est de 150 000 esclaves à travers le pays, soit 4 % de la population. Un record mondial.

Ostracisme
Bien qu’appartenant à la caste des Haratines (ou «Maures noirs»), Biram Dah Abeid est né libre. Comme son père avant lui. Emmitouflé dans son débordant boubou bleu, coiffé d’un bonnet, jambes repliées sous son grand corps pour se protéger du froid insistant qui s’immisce dans le minuscule salon de son hôtel deux étoiles de la gare du Nord, il narrait son histoire familiale, en décembre, à la façon d’un conte africain : «Le maître de ma grand-mère, très malade, avait fait venir auprès de lui un marabout, qui lui a recommandé d’affranchir le fœtus de son esclave - ma grand-mère était enceinte - pour attirer la guérison. Il s’agissait d’un pacte avec Dieu. Le maître s’est exécuté, sa maladie a disparu ».

A sa naissance, vers 1920, le père de Biram est libre. Un proverbe mauritanien dit pourtant : «Il y a aussi peu de différence entre un esclave et un affranchi qu’entre la queue d’une vache et la terre». En se mariant une première fois à une esclave, l’aïeul de Biram en a fait l’amère expérience, dans les années 50. Il cherche à l’époque à faire venir femme et enfants à Dakar, au Sénégal, où il a monté un petit commerce. Mais le propriétaire de sa femme s’oppose au «regroupement familial».

L’affaire est portée devant le juge coutumier, qui tranche en faveur du maître : «Le mari d’une esclave n’est qu’un géniteur, pas un père, il n’a pas de droits». L’autorité coloniale est à son tour sollicitée, mais le chef de cercle français de Rosso refuse «d’interférer dans les lois indigènes».

D’une deuxième femme naîtront douze enfants. Biram est le onzième. Il ne connaît pas sa date de naissance. «C’était pendant le mois de la pluie de 1965. Je ne suis pas né dans une maison, mais sous un tissu. Dans une tente. Celle d’un village ambulant, où l’on vit en communauté, où l’on voit quand les voisins déposent le repas par terre, raconte-t-il. La grande sécheresse, au début des années 70, a poussé ma famille à se sédentariser près de Rosso.»

Là-bas, déjà, la bâtisse familiale est ouverte aux esclaves en quête d’un instant de repos clandestin. Il décrit une scène fondatrice : «J’étais en première année d’école. Un maître a trouvé son esclave qui était réfugié chez nous, il l’a battu, battu encore. Le maître était chétif, l’esclave, qui s’appelait Mohamed, était fort. J’ai demandé à ma mère : "Pourquoi Mohamed ne réplique pas ? - Parce qu’il est enchaîné. - Je ne vois pas ses chaînes. - Ce sont des chaînes invisibles, divines, les plus dures à briser" .

Mon père m’a pris à part, et m’a dit : "Sais-tu pourquoi je t’ai mis à l’école ? Pour que tu connaisses la loi et les livres des maîtres et que tu puisses percer ce secret de l’esclavage. Fais-moi le serment que tu le feras !"» Le petit Biram, impressionné, a promis.

En grandissant, tous ses travaux scolaires, puis universitaires, sont consacrés au thème de l’esclavage. Il est renvoyé de son premier poste - greffier dans un tribunal de province - après «une prise de gueule» avec un juge sur une question d’héritage. «A sa mort, le bétail d’un esclave avait été attribué à ses maîtres plutôt qu’à sa famille.»

Muté à Nouadhibou, la deuxième ville du pays, en 1990, Biram Dah Abeid rejoint le premier parti d’opposition, l’UFD. Il y fait ses classes politiques, mais il est déçu de l’ostracisme dont sont victimes, ici aussi, les Haratines (40 % de la population). «J’étais un grand lecteur à l’époque. Jean-Jacques Rousseau est l’écrivain qui m’a le plus marqué.» Et aujourd’hui ? «Je n’y arrive plus. Je ne suis plus concentré. Je pense en permanence à mon travail.»

En 1996, il reprend les études, s’inscrit en fac d’histoire, à Nouakchott d’abord, puis à Dakar. Sa thèse est bien sûr consacrée à l’esclavage. Il rencontre sa future femme, Leïla, fille d’un couple de militants abolitionnistes : «Nous nous sommes trouvés dans la lutte.» Mais Biram Dah Abeid juge les associations mauritaniennes de cette génération (El Hor puis SOS Esclaves) «trop conformistes». Lui a théorisé une stratégie de rupture. Luther King, Mandela, Gandhi sont ses modèles. «J’étais fasciné par leur persévérance, leur façon d’attendre la victoire en évitant la colère, la haine.»

Répression
En 2008, il fonde une nouvelle association, Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste, dont l’acronyme, IRA, est volontairement provocateur. «D’abord, nous voulions devenir un grand mouvement populaire, et ne plus nous cantonner à un petit cercle d’intellectuels. Ensuite, nous voulions donner une dimension internationale à notre lutte. Enfin, il fallait aller sur le terrain, éclabousser les tabous, commettre des actions d’éclat, briser la peur du pouvoir.»

Le 13 décembre 2010, Biram Dah Abeid est arrêté lors de la première manifestation publique d’IRA contre l’esclavage. Le président de l’association, non reconnue par l’Etat, se sert de son procès comme d’une tribune. A la barre, il refuse de se prononcer sur les accusations concrètes de trouble à l’ordre public et dénonce la répression du régime du président Mohamed Ould Abdel Aziz, arrivé au pouvoir en 2008 après un coup d’Etat. Il clame qu’il n’a pas peur d’être enfermé puisque «la Mauritanie est déjà une grande prison». Il est condamné à une année de détention, le premier de ses nombreux séjours derrière les barreaux.

Candidature
En 2013, Biram Dah Abeid reçoit le prix des Nations-Unies des droits de l’homme. Il choisit alors de défier Mohamed Ould Abdel Aziz dans les urnes. Cette année-là, l’opposition boycotte l’élection présidentielle. Biram Dah Abeid, lui, y va au culot : il se présente en candidat indépendant.

«Les membres d’IRA ont été très divisés sur ce passage dans la sphère politique, raconte un proche ami français, chez qui le militant vient dîner lors de ses passages à Paris. Je lui ai dit qu’il délirait, que cela allait nuire à son combat pour les droits humains. Il a pris toutes les remarques en compte, mais il y est allé. Sans aucune illusion sur son score. Avec le recul, je pense qu’il a eu raison. Il est engagé dans une partie d’échec avec Aziz : chacun essaye de prévoir et parer les coups de l’autre.»

Biram Dah Abeid obtient 9 % des voix. Un résultat modeste, mais inattendu, considéré comme un affront personnel pour le Président, réélu avec plus de 80 % des suffrages.

Biram Dah Abeid est à nouveau arrêté, le 11 novembre 2014, et condamné à deux années de prison pour «appartenance à une organisation non reconnue», «appel à rassemblement non autorisé» et «violence contre la force publique». La Cour suprême ordonne sa libération en mai 2016.

Plus d’un million de personnes ont signé la pétition pour demander la fin de sa détention. Leïla, la mère de ses quatre enfants, a organisé son comité de soutien. «Elle a bataillé, elle a lancé des sit-in, elle a pris des coups : c’est une femme remarquable», témoigne un ami. «Elle est encore plus dure que moi», assure Biram. Leïla est venue à sa rencontre à Rosso, la semaine dernière, pour traverser le fleuve à ses côtés. L’exil ne pouvait pas durer.

Selon lui, le combat doit à nouveau se mener en Mauritanie. Il pense déjà se présenter à l’élection présidentielle de 2019 et négocie actuellement le ralliement de certains partis d’opposition. En attendant l’échéance, le militant veut «briser de nouvelles chaînes».

LIBÉRATION










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