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Pakistan : le difficile combat d'un ministre chrétien

le 27 Août 2012 à 09:22 | Lu 494 fois

Paul Bhatti se mobilise pour faire libérer Rimsha Masih, une fillette accusée d'avoir brûlé des pages du Coran.


Pakistan : le difficile combat d'un ministre chrétien
À Islamabad

Le soir du 16 août, Paul Bhatti s'attendait à passer une nuit tranquille. À trois jours de la fête de l'Aïd, qui marque la fin du ramadan, le travail s'arrête. Tout le monde part en vacances. Les commerçants baissent le rideau. Vers 20 heures, le téléphone portable du ministre des Minorités s'agite. Au bout du fil, un chrétien, affolé. «Ils vont nous attaquer et brûler nos maisons!» L'homme habite à Mehrabadi, un quartier pauvre d'Islamabad. Une chrétienne de 11 ans, Rimsha Masih, est accusée d'avoir brûlé des pages du Noorani Qaida, un manuel d'enseignement du Coran pour les enfants. Les fidèles de la mosquée, emmenés par l'imam, sont déchaînés. Les chrétiens craignent des représailles. «J'ai vu le spectre d'un nouveau Gojra», confie Paul Bhatti. Le 1er août 2009, dans le village de Gojra, dans l'est du pays, des extrémistes islamiques avaient tué sept chrétiens et incendié une centaine de maisons. Une rumeur accusait les chrétiens d'avoir déchiré des pages du Coran. Dans leur prêche, des oulémas et des imams avaient appelé les musulmans à s'en prendre à cette communauté qui représente moins de 2 % de la population au Pakistan. Un peu plus de 3 millions de fidèles.

Éviter un massacre
Paul Bhatti veut éviter un nouveau massacre. Il appelle le chef de la police d'Islamabad, qui confirme ses craintes. Une plainte pour blasphème vient d'être déposée contre la fillette. Quelques centaines de manifestants en colère bloquent la Kashmir Highway, l'avenue qui mène au quartier des ministères. La nuit ne calme pas la situation. «Le lendemain, c'était un vendredi. Le jour de la prière, se souvient Paul Bhatti. Je reçois des coups de fil de plusieurs chrétiens du quartier. Ils sont menacés et craignent d'être attaqués après la prière. J'ai tout de suite téléphoné aux imams des trois grandes mosquées du pays: la mosquée Badshahi à Lahore, la mosquée rouge et la mosquée Faisal à Islamabad.»

Paul Bhatti sait qu'ils sont les seuls à pouvoir calmer leurs ouailles. «Je leur explique que si la situation dégénère, personne n'y gagnera. J'ajoute que cette fillette est handicapée mentale. Qu'elle est déjà en prison pour blasphème et qu'il faut laisser la justice faire son travail», poursuit le ministre. Son argumentaire convainc les trois religieux. Ils appellent l'imam du quartier et ceux des autres mosquées. La consigne est claire: pas d'appel à la violence. Leurs efforts paient. Après la prière, les fidèles se dispersent dans le calme. La tension retombe. Les chrétiens ont évité le pire même si la plupart ont fui le quartier par précaution.

Frère assassiné
Paul Bhatti marche sur des œufs. Le 2 mars 2011, son frère, Shahbaz Bhatti, avait été abattu par les talibans en pleine rue à Islamabad. Son crime: il militait pour la libération d'Asia Bibi, une chrétienne condamnée à mort pour blasphème. Quand on lui demande s'il a peur de subir le même sort, Paul Bhatti réprime un rire nerveux: «Je n'en sais rien. J'espère que non.» À l'inverse de son frère, qui réclamait une réforme de la législation, Paul Bhatti n'avance pas sur ce terrain miné.

«L'assassinat de Shahbaz Bhatti a été un choc pour beaucoup au Pakistan. Évoquer une réforme de la loi, c'est toucher à un sujet très sensible. À six mois des élections législatives, le gouvernement ne s'y risquera pas», prédit Ali Dayan Hasan, directeur de l'ONG Human Rights Watch au Pakistan. Le PPP ne gouverne que grâce à une coalition hétéroclite à l'Assemblée et aucun parti n'est favorable à une réforme.

Paul Bhatti estime que le fond du problème n'est pas la loi sur le blasphème. «Cette affaire illustre le rôle néfaste de certains imams qui attisent la haine contre les minorités. La priorité, c'est de réformer l'enseignement religieux», juge-t-il. Pas évident. En 2002, le général Musharraf, au pouvoir après un coup d'État, avait tenté de placer les écoles religieuses sous le contrôle des autorités et de réformer leur enseignement. Il avait vite fait machine arrière pour ne pas froisser les partis islamistes. Pour le père Emmanuel Yousaf, directeur de la Commission justice et paix, proche de l'église catholique pakistanaise, les autorités pourraient limiter les débordements. Il suffirait d'appliquer la loi. «Lancer en public des appels à la violence est illégal. La police devrait au moins arrêter les imams qui incitent les fidèles à attaquer les minorités», grommelle-t-il.

Par Emmanuel Derville


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