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Président Wade, la République du Sénégal n'est pas un terrain de jeu - Par Bâ Boubacar

Le récent retour de l'ancien présidente Abdoulaye Wade au Sénégal fut tumultueux à tout point de vue. Selon le bord politique où l'on se situe, la responsabilité est bien-sûr dans l'autre camp. C'est pourquoi on aura tout entendu. Des journalistes analystes politiques aux «chefs religieux» en passant par des politologues et des citoyens, bref presque toutes les composantes de la société sénégalaise se sont exprimées sur ce retour de Abdoulaye Wade.


Rédigé par leral.net le Jeudi 8 Mai 2014 à 09:31 | | 4 commentaire(s)|

Président Wade, la République du Sénégal n'est pas un terrain de jeu - Par Bâ Boubacar
Que n'a-t-on pas dit, qui pour condamner le «blocage» au Maroc de Wade, qui pour jeter le discrédit sur le Président Macky Sall et son parti l'APR, certains en sont arrivés à douter de la démocratie sénégalaise, allant parfois jusqu'à la remettre en question. Certes, notre démocratie n'est pas la meilleure au monde, certes le doute et la remise en question peuvent être des outils d'amélioration du dit système. Par conséquent, et seulement dans cette optique, nous ne devons jamais cesser d'interroger notre système pour en tirer le meilleur ou en rajouter ou enlever pour le parfaire. Même dans telles conditions, je continue à penser que le service que nous pouvons rendre à notre démocratie, c'est plutôt de porter l'interrogation sur nous-mêmes.

Dans ce sens, il est du devoir de tout citoyen de veiller à ce que les actes qu'il pose, du matin au soir, contribuent à parfaire ce patrimoine commun. Cela est d'autant plus important qu'à y regarder de prés, dans notre pays, notre démocratie est la seule ressource dont l'exploitation procure, périodiquement et collectivement, de la fierté à l'ensemble de la population. Pour parler comme Claude Raffestin dans sa géographie du pouvoir, la qualité d'une telle ressource dépend de ses acteurs et de leur projet syntagmatique, ainsi que des médiations c'est-à-dire des informations et des énergies dont ils se dotent pour éviter toute forme d'instrumentalisation. Avons-nous ce projet, ces informations et ces énergies ? Là, est la grande question. Peut-être que sommes-nous en train de les réunir parce qu'une démocratie qui est capable de digérer les événements, plus d'autres, qui ont marqué l'arrivée de Wade, n'est peut-être pas une démocratie mineure.

Ceci précisé, on est en droit de demander si l'on était vraiment dans une situation aussi alarmante qu'on a voulu le dire. Parce qu'au final, après ce qui semble être qu'un scénario monté de toute pièce par Maître Wade et son équipe, ce dernier est bien est arrivé à l'aéroport de Dakar. Il a pris tout son temps pour faire son bain de foule comme il l'avait souhaité. Il a parlé le temps qu'il voulait. Des Sénégalais sont sortis l'accueillir et l'écouter. Mieux, il a fait le tour des chefs de confréries et de l'Église comme jamais il ne l'avait fait durant ces mandatures. Alors où était le problème ? En tout cas si l'on était au théâtre, on tirerait le rideau et le public repartirait chez lui. Mais il ne s'agit point de théâtre.

On est plutôt en présence d'une entreprise purement politicienne car il s'agit vraiment de ça. Maître Wade, notre ex-président, vous avez manqué d'élégance. Oui vous avez démontré à vos compatriotes que vous ne mesuriez pas l'importance des charges qu'ils vous avez confiées. Si non, comment pouvez-vous expliquer votre refus des honneurs (tapis rouge, salon d'honneur, limousine de l'Etat et l'escorte de la gendarmerie) que l'Etat avait mis à votre disposition. Votre erreur, pour ne pas dire votre faute, est d'avoir confondu la personne Macky Sall à la République. Les honneurs qui vous étaient destinés n'appartenaient pas au Président Sall, ils sont des biens que notre République, dans certaines circonstances, se donne et met à la disposition de ses hôtes et de ses fils méritants.

A juste raison, on avait pensé qu'en votre qualité d'ancien Président, qu'il était du devoir du pays d'honorer son ex-serviteur. Mais dommage, vous avez raté le rendez-vous qui aurait fait de vous un grand homme d'Etat. Qu'un citoyen n'ayant jamais été à votre place ait une telle attitude, on aurait rien n'a dire, mais qu'un ancien Président de la République s'autorise un tel comportement, c'est discourtois et irrespectueux non pas envers Macky Sall mais pour le peuple sénégalais. Avec le recul, Abdou Diouf avait raison dans les années 90 lorsqu'il regrettait votre manque de culture gouvernementale et j'ajoute aujourd'hui une certaine pauvreté de culture républicaine. Pour nous, peuple sénégalais, que notre ancien président ou son équipe ne sache point magnifier les symboles de l'Etat et de la République, nous le trouvons franchement regrettable.

Mais au-delà du symbolique, ce que je trouve pire, c'est qu'en agissant ainsi, M. Wade vous nous démontrez encore une fois l'égocentrisme que nous refusions de vous reconnaître, tellement nous débordions d'empathie pour vous. Hélas, telle l'érosion d'une roche à l'épreuve des vents, cet égocentrisme affleure, se met à nu au fur à mesure que vous accumulez les années. Vous nous démontrez que la «seule constante» chez vous, c'est votre fils. Sur ce, je me demande parfois si vous entendez et comprenez le wolof. Cette question, je me la pose parce que dans un pays où tout le monde vous appelle par le titre de «Gorgui», la raison et la courtoisie voudraient que vous preniez tous ces gens pour fils et petits-fils. Mais encore, hélas non, vous avez préféré votre fils biologique. J'entends dire ici et là «on le comprend, c'est son fils». Non, il a tord. Un président de république, un homme d'Etat n'a pas d'enfant à montrer à ces concitoyens encore moins à privilégier, le faisant il faillit à une clause fondamentale de sa mission. Bref, c'est un sujet important qui mérite d'être posé en d'autres lieux; on pourrait y revenir s'il y a lieu.

Plus concrètement, que n'a-t-on pas entendu sur les deux années de présidence de Macky Sall ? Qu'il n'avait rien fait, que la vie était chère, qu'il ne faisait que de la traque des biens mal acquis, par moment on a même entendu qu'il était devenu un despote, etc. Bref, là aussi, nos analystes se doivent de s'armer de rigueur. Certes, la foule était importante et même très importante à l'accueil de Wade. Mais de là à conclure que c'est le signe d'un mécontentement, d'une rupture ou d'une invite à un retour du PDS au pouvoir, je pense que cela procéde soit d'une sorte de précipitation de l'analyste, soit de son émerveillement ou de l'expression d'une émotion. Dans chacun des cas, c'est une faute ! Les rapports de Wade à la population sont plus complexes et dépassent de loin les contingences électorales. Plutôt que de vouloir expliquer ce fait de société par un argumentaire sloganesque, il aurait été intéressant d'interroger les populations sur leur vécu, sur le coût de la vie et l'évolution de celui-ci depuis que Wade est parti du pouvoir. Certainement les réponses auraient une saveur différente.

En réalité, les deux années que le Président Macky vient de passer à la tête du pays sont les meilleures années que les Sénégalais ont vécu depuis longtemps. Nous dire que la coût de la vie a augmenté dans le pays ne résiste à aucune analyse sérieuse. Je rappelle qu'en 2000 le président Wade nous promettait de ramener à 125 FCFA le prix du kg de riz, quand il quittait en 2012 ce prix était à 600 FCFA, et j'en passe sur les autres denrées. N'eut été les décisions de Macky juste après sa prise de fonction, il est évident qu'une bonne partie des ménages allait exploser tellement la tendance du coût de la consommation était vertigineuse. Ces mesures avaient au moins deux portées.

D'une part, elles participaient à apaiser les tensions sociales et d'autre part, plus fondamentalement, elles fonctionnaient comme des leviers de création de croissance par la consommation locale. Donc, que Macky emprunte une telle stratégie renseigne au moins sur sa volonté d'améliorer les conditions de vie des Sénégalais. En effet, qui connaît ce pays saura accepté que les trois repas quotidiens étaient devenus depuis une dizaine d'années un luxe, aussi bien dans les zones rurales que dans les zones urbaines. C'est dans ce sens qu'il faut prendre également les bourses familiales récemment mises en place et qui bientôt agiront à la fois comme un filet social extrêmement important pour les familles démunies mais aussi vont contribuer à fluidifier les économies locales. Pour mesurer la portée d'une telle politique, il faut se souvenir du nombre de fois que nous avons entendu des Sénégalais réclamaient des autorités l'amélioration des conditions d'accès aux produits alimentaires de base ?

Le relèvement des salaires dans la Fonction publique, la baisse de l'impôt sur le revenu ainsi que les recrutements d'agents de sécurité et d'autres fonctionnaires sont autant de décisions à ranger dans le cadre de cette politique. De même au plan sanitaire, aucun autre pouvoir n'a fait autant que le gouvernement de Macky. La couverture maladie universelle et la gratuité de la dialyse ainsi que la continuité du plan Sésame suggèrent qu'il est en train d'être mise en œuvre une véritable de politique santé comme jamais le pays n'en avait connu. Le même élan est en cours dans le monde rural où pour la première fois depuis les années 80, la politique d'autosuffisance alimentaire axée sur une approche territoriale de la gestion des ressources bénéficie de moyens (semences, modernisation du matériel agricole) et de stratégies (grande et petite irrigation, formation paysanne, etc.) qui devraient dans peu d'années relever les productions céréalières.

Dans ce domaine, on peut regretter les décisions de Wade qui avaient conduit à la mort du Projet de revitalisation des vallées fossiles et à la marginalisation des cultures irriguées dans les grandes vallées du pays. Ces décisions malheureuses dans le domaine des cultures vivrières étaient accompagnées sur un autre versant d'une désaffection de la culture de l'arachide créant ainsi de véritables malaises dans le monde paysan sénégalais. On pourrait multiplier les exemples de mauvaises gouvernance que nous avons vécus avec Wade, en l'occurrence la mise à mort de la grande industrie (ICS, SONACOS), la destruction de l'harmonie territoriale et ethnogéographique (multiplication des régions, tentatives de déclassement du ranch de Dooli, de la forêt de Pout, etc.)ainsi que l'accaparement des terres (aéroport de Dakar, Bane, etc.) sans oublier les pratiques corruptives dont la plus connue est l'affaire SEGURA.

Sur un autre registre, qui ne se souvient pas des coupures intempestives de courant à tel point qu'on se comparait aux pays en guerre ! Les images des tailleurs se tournant les pouces à longueur de journée flottent encore sous nos yeux. Qui ne se souvient pas de la réponse que Wade avait servi dans une radio étrangère disant qu'il pouvait mettre les Sénégalais à la bougie sans que cela ne cause aucun problème ! Il y a deux ans, quel Sénégalais n'était pas outré et révulsé par les façons de faire de Wade ? L'arrogance et l'argent facile, en plus d'un Président qui se bombait la torse parce que disait-il qu'il avait «créé des milliardaires» dans l'un des pays classé parmi les Moins avancés du monde, sont autant de raisons pour que les Sénégalais continuent de s'éloigner de Wade.

Les mêmes raisons expliquent aujourd'hui que l'équipe de Macky mette en œuvre une autre méthode de gestion du pouvoir, méthode axée sur une gouvernance vertueuse, une éthique partagée et une morale profonde; en d'autres termes «la partie avant les partis». Franchement, si on ne parlait que de l'essentiel, c'est-à-dire du vécu et du coût de la vie, au plan financier et moral, il ne viendrait à personne d'affirmer que nos concitoyens souhaiteraient le retour de Wade ou de son équipe au pouvoir. Mieux, on verrait que par une politique de redistribution, aucun autre Président de la république n'avait autant remis de l'argent dans la poche du Sénégalais !!!
Il est vrai que le peuple sénégalais pardonne assez vite, que son rapport avec Abdoulaye Wade, l'ancien opposant, l'ancien président et actuellement le gorgui sont autant de facteurs d'affection particulière qui justifient qu'il lui accorde cet accueil particulier. Mais de là à penser qu'il l'invite au pouvoir, je pense qu'il faut encore patienter.

Dr. Bâ Boubacar
Enseignant-chercheur
Université Gaston Berger de Saint-Louis
courriel : bba.emails@gmail.com






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