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«Prêt à mourir les armes à la main»

le 19 Avril 2012 à 21:15 | Lu 696 fois

Les jeunes Maliens sont nombreux à vouloir s’enrôler pour reprendre le Nord aux Touaregs et aux islamistes. Certains recruteurs peu scrupuleux en profitent.


«Prêt à mourir les armes à la main»
Son destin, dit-il, l’a porté «jusqu’à l’heure décisive». Il se présente simplement : «Monsieur Traoré, 22 ans, employé de mairie dans le Nord.» C’est pour lui l’heure de l’engagement militaire. Du moins le pense-t-il. Moussa Traoré vient de faire la queue dans l’enceinte de la caserne de Kati, à vingt minutes de Bamako. C’est là que l’ex-junte du capitaine Sanogo avait fomenté le coup d’Etat du 22 mars. Ils sont chaque jour une petite centaine à donner leur nom à un scribe en civil qui fait dos à une mitrailleuse. Le type note et passe au suivant. Une fois leurs noms et téléphone couchés sur une feuille d’émargement, les jeunes gens repartent à pied ou sur des deux-roues pétaradants.

Les motifs sont toujours les mêmes : «Reprendre le Nord» ou «le Mali ne peut être divisé». La junte a pris les devants en déclinant «toute responsabilité dans ces enrôlements» qui se déroulent sous les yeux mêmes de militaires qui n’y trouvent rien à dire et vendent en douce des badges du capitaine contre un billet de 2.000 francs CFA (3 euros).

En réalité, la plupart des aspirants soldats ne rejoindront jamais l’armée. Ce qui n’empêche pas certains recruteurs de délester ces jeunes gens d’une partie de leurs économies, comme celui-ci, qui s’est fait gruger de 50.000 francs CFA. L’armée malienne, au fond indifférente à ces engagés de la dernière heure, «ne pourra intégrer ces jeunes patriotes faute de matériel», dit un jeune officier, le visage mangé par des lunettes de soleil. Mais «on garde leur numéro de téléphone, au cas où»...

«MILICES». Dans le centre de Bamako, chaque jour les coordinations et associations du Nord défilent et disent ce qu’elles ont sur le cœur : «Il faut se parler car l’heure est grave», explique Boubakar, un porte-drapeau qui en veut à la France «d’avoir laissé tomber le Mali». A l’instigation du Collectif des ressortissants du Nord (Coren), ces coordinations en appellent «à l’unité» pour «dé- loger» le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) touareg et les islamistes «qui occupent notre Nord». Mahamadou est dans la foule, en costume-cravate par 40 degrés à l’ombre : «Je suis haut fonctionnaire aux transports.» Il pense que, «devant l’abandon et la désorganisation de l’armée, il faudra bien lever des milices patriotiques. Ce n’est pas la Cedeao [Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest, ndlr], ni la France qui viendront à notre secours». Mohamed intervient. Il se présente comme étudiant en marketing, célibataire : «Où s’engage-t-on ?, s’époumone-t-il dans la foule. Je suis prêt à mourir les armes à la main. Il s’agit de sauver la patrie et on nous parle de Constitution, de cérémonie protocolaire, de transition démocratique alors que nos frères sont sous la coupe du MNLA et des islamistes.» Et de s’enflammer contre un pays «dans le néant». L’ex-ministre Oumar Ibrahima Touré (1), originaire de la région de Tombouctou, donne l’accolade à une connaissance touareg qui «ne veut pas s’exprimer pour le moment». Il explique «avoir passé dix ans dans presque tous les ministères et connaître les rouages de l’Etat». Selon lui, «la fragilité de l’armée a été la cause de nos malheurs». «C’est la première fois que l’armée recule, dit-il. C’est inadmissible.» Pour autant, il lui fait «quand même confiance» :cette dernière «pourra reconquérir les territoires du Nord, car la solution des milices est dangereuse pour la démocratie». A la télé publique, l’astrophysicien Cheikh Modibo Diarra, nommé mardi Premier ministre, appelle les Maliens «à s’engager à fond pour pouvoir trouver des solutions, et des solutions durables, et regagner la totalité du pays, son intégrité». Abdallah Dicko rejoint comme chaque jour les rassemblements du Coren, «où que ce soit en ville». Il était présent au stade Modibo Keïta, sous une canicule terrible. Il est traducteur français, anglais et allemand, et comprend cette jeunesse qui veut s’enrôler. «Mais la guerre, ça se prépare, et ce n’est pas de la littérature.» «On n’est pas chez Malraux», dit-il. Il s’en prend à un type exalté qui se dit prêt à monter au front : «Tu vas aller à la boucherie mon cher ! Les gens d’en face sont des chiens de guerre !» Le jeune ne l’écoute pas et reprend les slogans : «Unité pour le Mali». Le traducteur est effondré : «Qui s’occupe de ces enrôlements ? Chacun s’improvise recruteur. On m’a parlé de types qui demandaient de l’argent à des naïfs qui veulent faire leur devoir. C’est encore une fois mal organisé et totalement opaque». Deux mètres de haut, une djellaba, des lunettes de vue sautoir, le professeur Ag Akado a trouvé un peu d’ombre sous le monument de l’Indépendance. Il enseigne l’histoire et la géographie à Tombouctou : «Je comprends cette volonté chez ces jeunes à vouloir s’engager, mais il convient que cela se fasse dans la légalité. Nous, gens du Nord, sommes quand même dans une situation d’autodéfense... Qui viendra nous délivrer, alors que l’armée est totalement affaiblie, sans moyens, moralement défaite ?»

«VIGILANTS». L’action des jeunes pour sauver le Nord est dirigée par un jeune type de Gao qui «recrute large». Chaque jour depuis une semaine, le collectif «des jeunes» rassemble ses troupes au pied de la tour d’Afrique, un baobab en béton de 35 m de haut surmonté d’un oignon en ciment. Ils sont grosso modo une soixantaine de personnes très re- montées. Il y a deux jours, ces «jeunes», dont certains travaillent dans les bus verts qui sillonnent la capitale, ont bloqué le pont des Martyrs, puis ont re- joint «au pas de charge», sous la fournaise bamakoise, les «gens du Coren» qui convergeaient vers la place de l’Indépendance.

Sous la tour d’Afrique, il y a Ousmane Maïga, 24 ans, étudiant en quatrième année de médecine, drapeau malien sur les épaules qui se dit «prêt à mourir pour la patrie». Une de ses amies, Aïcha, 22 ans, qui termine un master en DRH, lui répond : «Mais partir au front nécessite une formation ! On ne fera pas de toi un soldat en un mois ! Tu es conscient de ça, non? Tu veux mourir?» L’étudiant en médecine se radoucit : «Mais je pourrais servir sur le front sans armes, je suis presque médecin». Elle le regarde en faisant non de la tête : «Vous, les hommes, vous pensez sauver le pays les armes à la main, alors que vous ne savez rien des armes...» Ibrahima est, lui, fonctionnaire aux finances. Il sort du bureau avec sa serviette en cuir, pour demander aux jeunes «d’être vigilants» : «Il n’est pas question d’enrôlement, mais de se protéger d’abord ici, à Bamako, contre de possibles enlèvements et attentats. Les métastases sont déjà en ville».

Source:JEAN-LOUIS LE TOUZET (LIBERATION)