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« Projet Sénégal émergent: La presse rate son groupe consultatif », Par Saliou Guèye


Rédigé par leral.net le Lundi 3 Mars 2014 à 18:19 | | 4 commentaire(s)|

« Projet Sénégal émergent: La presse rate son groupe consultatif », Par Saliou Guèye
«Le journalisme, c’est le contact et la distance.» Hubert Beuve-Méry, fondateur du journal Le Monde.

Il est de notoriété publique que l’Etat du Sénégal a sorti la grosse artillerie pour convoyer les journalistes au Groupe consultatif de Paris qui s’est tenu les 24 et 25 février dernier. Après leur avoir offert un copieux diner de presse dans un restaurant huppé de la place aux fins d’expliquer le Projet Sénégal Emergent (PSE) et d’en d’expliquer les enjeux, il les a sélectivement embarqués pour la capitale où devait se tenir la rencontre avec les bailleurs de la Banque mondiale et de surcroit avec les investisseurs privés. Si le président de la République, Macky Sall, a gagné son pari à Paris avec les milliards en promesse obtenus, les patrons de Peytavin (le duo Bâ-Cissé) ont réussi eux aussi les siens puisque les journalistes «embedded» à leur solde ont accompli sans faille la mission pour laquelle ils étaient convoyés gratuitement à Marianne, logés et nourris perdiémisés aux frais de la Princesse. Cette mission consistait à faire de la communication et non à faire de l’information.

Quand les bailleurs ont succombé au grand oral du président Sall au point de lui accorder sur parole le double de ses prétentions financières, sans retenue, la presse écrite et la RTS se sont déchaînées avec des articles-publi-reportages et des éditions spéciales pour magnifier les prouesses de son Excellence Macky Sall. Quel est l’intérêt médiatique pour la piétaille journalistique de la RTS de retransmettre en direct un surendettement virtuel dont (en cas réalité) le remboursement resterait sujet à caution ?

En langage médiatique le journaliste «embedded» est le «journaliste accrédité». Officiellement l’accrédité d’une manifestation est l’interlocuteur privilégié d’une administration, d’une institution ou de toute autre organisation qui a besoin de véhiculer une bonne image ou la bonne parole par des canaux absolument sûrs et soigneusement contrôlés. Au lieu de jouer les observateurs critiques, ils se sont comportés en thuriféraires des autorités politiques qui les ont embarquées. Certainement que les hebdos panurgiques vont suivre le même tempo des quotidiens qui ont versé dans la com stérile plutôt que dans l’information utile.

Une presse encenseuse dénuée de tout pouvoir d’analyse critique

Ainsi, après l’obtention (pardon la promesse) des plusieurs milliards, le double des attentes du président, la presse s’est enflammée dans les «unes» encenseuses. Les journalistes présents au Groupe consultatif ont rivalisé de titres plus flatteurs les 25 et 26 février dernier. «Le Sénégal dépasse largement ses objectifs : Macky PSE lourd», se réjouit Le Quotidien. L’Obs estime que «Macky Sall décroche le jackpot». «Engagements nouveaux au Groupe consultatif de Paris : 3.729 milliards de francs CFA, le Sénégal obtient plus du double de ses attentes», annonce ainsi Le Soleil. Enquête annonce «un jackpot de 3.729 milliards». «La très belle moisson de Macky Sall», jubile L’AS. «Les bailleurs achètent», affiche Sud Quotidien. Le Populaire annonce : «Déjà 3.729 milliards en attendant». «Il pleut 3.729 milliards sur le Sénégal», annonce La Tribune.

Seuls quelques quotidiens francs-tireurs, zappés du voyage parisien, comme Wal fadjri qui titre «Macky se ligote devant les bailleurs» ont dilué ces titres cajoleurs par des «unes» persifleuses. Si l’on fait la titrologie de ces «unes» jubilatoires, on se croirait dans un régime stalinien où les titres des journaux s’élaborent en fonction des desiderata ou de la boussole idéologique du dictateur. Au pays de Jeanne d’Arc, la presse sénégalaise en extase– pourtant réputée très critique– a fait le choix d’un journalisme d’allégeance, de révérence, de complaisance, assortis d’articles admiratifs.

Une posture qui postule l’imposture

Une telle posture frise l’imposture. Si on parcourt la quasi-totalité des écrits élogieux de la presse afférents au Groupe consultatif, on a l’impression que le président Sall est rentré au bercail avec des mallettes de milliards à bord de son avion. Comme si c’était du déjà acquis alors que ce n’est encore que du requis, les procédures de décaissement des bailleurs pouvant aller jusqu’à une certaine durée et de façon séquentielle avec toujours des risques de renonciation d’investissement. Tout cela assujetti à des conditionnalités contraignantes des bailleurs qui, souvent, ne favorisent pas une volonté réelle d’investissement.

Cette communication taillée sur mesure satisfait le président de la République et ses collaborateurs, mais égare le citoyen qui ne maîtrise pas les conditions d’octroi de prêt. Le sentiment le plus partagé chez la plupart des Sénégalaises et des Sénégalais est que les milliards virtuels, partout claironnés, sont déjà acquis alors que tout cela n’est encore que dans l’ordre des intentions. Il nous a été difficile de reconnaître cette presse sénégalaise très critique en terres sénégalaises, émotive, sensationnaliste et connivente chez Marianne. Elle n’a pas joué in situ son rôle d’éclaireur des lanternes citoyennes.

L’unanimisme des titres flatteurs et l’univocité des articles admiratifs ont été la tache noire du Groupe consultatif de Paris. Si le Président Sall et ses ministres des Finances et du Budget ont gagné leurs paris en thésaurisant une palanquée de promesses «milliardisées» bien relayées par une presse caudataire, anesthésiée, mithridatisée qui a perdu conjoncturellement le sens de la critique, les journalistes ont perdu les leurs en se soustrayant à leur devoir premier qui est de livrer l’information vraie et juste en maintenant sa capacité de critique objective et se gardant de toute collusion avec la classe dirigeante.

Paris ou la «Seine» de théâtre et de folklore

Aucun journaliste n’a condamné la théâtralisation et le folklorisme qui ont entaché le Bercy de l’Economie pour emprunter le terme à Mamadou Oumar Ndiaye, directeur de publication du Témoin. Aucun d’eux n’a dénoncé la gabegie des 1 milliard 150 millions dépensés en trois jours pour entretenir les mille et quelques personnes déplacées à Paris pour faire de la villégiature. Beaucoup de ces voyageurs ont suivi les travaux dans des salles où étaient installés des écrans plats.

Depuis Dakar les agents du ministère des Finances, notamment ceux de la Direction du Traitement Automatique de l’Information (DTAI), qui ont été zappés alors qu’ils ont assuré tout le travail informatique présenté aux bailleurs, ont suivi l’événement en mode visioconférence. Ce qui veut dire que l’Etat aurait dû économiser des centaines de millions en annulant le déplacement de plusieurs de ces «touristes».

Aucun journaliste «embedded» de l’odyssée parisienne n’a osé afficher un scepticisme sur les promesses des milliards des bailleurs. A la place, ils ont préféré des titres ronflants, encenseurs, béatement, voire bêtement, optimistes ne laissant aucune place à la plus petite critique qui demain pourrait prendre le dessus sur ces certitudes circonstancielles.

Le ministre des Finances, Amadou Bâ, a réussi son coup de com comme la cellule de communication du président Sall l’a fait en Chine où Souleymane Jules Diop, à l’instar d’un directeur de publication, commandait et élaborait les unes de certains quotidiens avec comme signature «Correspondance particulière de Souleymane Jules Diop». On eût cru que c’était des envoyés spéciaux qui rapportaient l’info. Que nenni ! Mais et le professionnalisme dans tout cela ? Comment un journal crédible peut-il faire sa Une à travers un texte émanant du patron de la communication présidentielle ?

Si l’on veut que le Sénégal émerge d’ici quelques années, il faut que nos mentalités et notre conception, bassement partageuses du pouvoir et gaspilleuses des deniers publics, s’affranchissent de ces vilénies et donnent naissance à une éthique de responsabilité et une conscience du bien public, socle moral de toute émergence, voire de tout développement. Sans quoi, on aura beau emprunter tous les milliards du monde, nous resterons toujours dans les abysses de l’océan de la pauvreté de laquelle nous tentons de sortir vainement depuis plus d’un demi-siècle.

PAR SALIOU GUÈYE (Seneplus.com)






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