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Projet de loi portant statut des « daaras » Une lecture critique pour la conciliation des positions

Récemment, j’ai appris, à travers la presse qu’une délégation du ministère de l’Education nationale se rendait auprès des Khalifes généraux pour leur présenter un projet de loi relatif à la gestion des « daaras». Je ne suis pas informé de la teneur des échanges ; mais, quelques semaines après, on a eu écho de réactions assez vives de la part de certains acteurs, révélant une défiance clairement exprimée à l’endroit du texte. Je me suis alors employé, après étude du document, à proposer quelques éléments de réflexion dans le but de trouver une issue heureuse à la situation.


Rédigé par leral.net le Samedi 10 Janvier 2015 à 20:15 | | 0 commentaire(s)|

Projet de loi portant statut des « daaras » Une lecture critique pour la conciliation des positions
Il s’agira de mettre en relief d’éventuels facteurs de mésentente, tout en indiquant des pistes pour que la jonction nécessaire entre l’Etat législateur, les acteurs qui animent le secteur et les citoyens sénégalais (parents des enfants) soit réalisée.

EXPOSE DES MOTIFS DU PROJET DE LOI

Problème avec le terme « moderniser » qui heurte souvent les acteurs.

De même, le fait de commencer par lister les « plaies « des daaras est assez frustrant avec un Etat qui est resté plus d’un demi-siècle sans assistance ou accompagnement significatif à l’endroit des structures.

La volonté d’édifier « un modèle unique de citoyenneté » est assez louable, mais il s’agit là de quelque chose de trop complexe, de trop sensible pour être réglé à coup de décret. Ici, c’est la négociation qui doit prévaloir avant toute décision.

Un certain nombre de questions devraient d’ailleurs être posées à ce niveau.

Quelles différences y a-t-il entre le sénégalais issu des écoles dites « françaises » et celui issu des « daaras » sur les plans des compétences et du comportement ?

Qu’est ce qui pourrait être fait pour que la jonction entre les deux modèles soit réalisable, si l’on sait qu’il s’agira toujours d’un même peuple, d’une même nation ?

LA COMPOSITION DU DOCUMENT

Le contenu des 07 chapitres composant le document laisse clairement voir que le législateur considère que le système des daaras doit être traité exactement de la même manière et selon les mêmes normes que le système officiel.

Or, il faut rappeler que le système officiel actuel connait des problèmes nombreux et variés, à tel point que des Assises nationales viennent d’être organisées pour trouver des solutions à ces problèmes.

Ces solutions ne sont pas encore trouvées, et on semble vouloir appliquer le même mode de traitement au système des « daaras ».

Et puis, les 07 chapitres semblent se résumer en quelques traits seulement : les conditions à remplir pour le fonctionnement, pour bénéficier des aides, avec des sanctions en cas de dysfonctionnent.

Beaucoup d’autres aspects auraient dû être évoqués ici. Mais, surtout, un certain nombre de rencontres entre l’Etat et les acteurs, avec des échanges approfondis devraient précéder l’élaboration du document.

Chapitre 1 : Des dispositions générales

Le souci de doter l’apprenant du « daara » de compétences techniques instrumentales acquises généralement à l’école « française » est à saluer.

Le problème, cependant, se situe dans la manière de mêler les 02 types d’apprentissage, notamment la durée allouée à chaque type (globalement, 03 ans sur 08 pour le Coran ; le reste pour l’enseignement « francisant »).

Et puis, les 02 types d’enseignement doivent-ils forcément se dérouler dans le même cadre ? Si l’on sait qu’il est peu probable que le même enseignant remplisse les conditions pour dispenser les 02 types de savoir, qui doit prendre en charge les apprentissages techniques ? Selon quelles modalités ? Qu’en sera-t-il du leadership dans la structure en cas de coprésence ?

Cependant, le terme « peut » dans l’article 2 du projet de loi est très important ; il implique normalement le caractère facultatif, donc non contraignant d’une option. Autrement dit, on pourrait comprendre que le « daara » pourrait exister sans forcement comporter les éléments évoqués dans l’article 2 du projet de loi. Si c’est le cas, il faudrait que le texte le dise clairement.

Chapitre 2 : De l’ouverture, du personnel et des programmes

Les motifs présentés dans le projet de décret correspondant peuvent être considérés comme acceptables. Cependant, compte tenu des réalités du terrain, le dossier du « daara » pourrait être plus simplifié Les rubriques telles « listes des personnels enseignants et administratifs » ; « qualification » ; « note sur les titres et diplômes préparés » devraient être mieux étudiées ; même si, il faut le rappeler, des éléments concernant ces rubriques semblent avoir été l’objet de consensus, si l’on se fie à l’accord-cadre signé le 1er Décembre 2010, entre le ministère de tutelle et le Collectif national des associations des écoles coraniques du Sénégal (CNAECS)

Mais, en tout état de cause, le législateur semble éprouver quelques difficultés à se détacher du modèle « classique », pourtant très différent de celui des « daaras ». Le souci de gestion et de contrôle est normal ; mais, il faut veiller à ce qu’une commission spéciale dans laquelle les acteurs des daaras sont bien représentés en assure la mise en œuvre.

Il faut également penser à alléger les modalités du contrôle de l’autorité compétente, notamment en ce qui concerne les finances. (On pourrait par exemple se limiter dans le contrôle, aux fonds, matériels et équipement provenant de l’Etat ou ses démembrements).
Projet de décret sur les conditions et titres exigibles des Directeurs et du personnel enseignant dans les daaras

Le souci de gestion et de contrôle est, ici aussi, acceptable. Pour les aspects légal et administratif du dossier, l’Autorité peut décider ; mais, pour les aspects techniques et pédagogique notamment, l’Autorité doit s’attacher les services d’une commission spéciale mise sur pied en collaboration avec les acteurs.

L’article 3 est acceptable pour ce qui semble un choix laissé aux intéressées soit de ne s’occuper que du « daara » « traditionnel », soit de cumuler avec le « daara » dit « moderne ».

L’article 5 évoque le respect des programmes ; mais, le décret fixant ces programmes n’est pas disponible dans le document dont je dispose.

Chapitre III : des appuis, subventions et primes aux daaras

Le terme « peut » aux articles 7,8 et 9 peut poser problème en ce sens qu’il implique une possibilité ou non d’application dans certaines conditions non définies. On devrait être plus direct et plus précis dans la formulation.

Chapitre IV : de la délivrance des diplômes et certificats

Article 11 : penser faire de cette commission qui certifie la mémorisation du Coran, une commission spéciale dans la quelle les acteurs seront bien représentés.

Chapitre V : du Conseil consultatif des daara (CCD)

Penser à mettre dans ce Conseil des représentants des principaux guides religieux (Khalifes généraux). Penser aussi, à terme, à substituer à ce Conseil une « super » Direction (voire un ministère délégué ou un secrétariat d’Etat) pour prendre en charge de façon intégrale toute la dimension de l’enseignement du Coran et de la gestion des « daaras ».

Cette structure pourrait s’occuper entre autres de la délivrance d’autorisation d’enseigner, d’états de services effectués, d’attestation d’aptitude à enseigner le Coran etc.…

Chapitre VI : des sanctions et pénalités

Article 16 : la mendicité dans le cadre du « daara » doit être appréhendée de façon différenciée par rapport à celle que l’on rencontre ailleurs, dans le cadre plus général de la loi sur la mendicité.

Chapitre VII : des dispositions transitoires et finales

Projet de décret relatif aux conditions de la reconnaissance et aux modalités d’attribution de subventions, primes et appuis aux « daaras ». La décision du gouvernement d’intégrer les « daaras » dans le système éducatif est à saluer, même si elle est assez tardive. De même, la possibilité pour le « daara » de bénéficier des subventions au même titre que les institutions d’enseignement privé.

Article1 : pour les conditionnalités, il faut un « daara » comportant un volet « enseignement élémentaire » (article 2 du projet de loi). Autrement dit, le « daara » qui n’enseigne que le Coran et les sciences religieuses islamiques ne peut être reconnu, ne peut donc pas bénéficier de subvention de la part de l’Etat. Cela devrait être revu. Le choix devrait être laissé au promoteur d’opter pour l’un ou l’autre des modèles évoqués par les articles 1 et 2 du projet de loi (ou les 02 cumulativement)

EN CONCLUSION…

Ce qui, à mon sens explique le plus la réticence des acteurs du secteur vis-à-vis du projet de loi réside surtout dans le préjugé et la méfiance des intéressée ; attitude assez compréhensible au demeurant. Il faut rappeler que, depuis 54 ans que le Sénégal est indépendant, l’Etat ne s’est jamais sérieusement préoccupé de l’enseignement coranique et des « daaras ».

Il y a eu peut-être par ci, par là quelques initiatives plus ou moins timides et pas assez efficaces en direction du secteur, telle la création des écoles franco arabes (EFA) en 2002, l’institution de l’Inspection des daara, la création de « daaras modernes » etc.…

Mais, l’élément central qui a toujours dominé dans l’intérêt de l’Etat à l’endroit des « daaras » a essentiellement tourné autour de la problématique de la mendicité » et de la précarité des conditions d’existence dans les daaras, toujours imputée aux seuls « daaras ».

Et, avant les indépendances, il s’agissait d’hostilité systématique de la part des Autorités coloniales. Ce qui, du reste se comprend assez facilement.

Voilà pourquoi aujourd’hui, si l’Etat semble enfin se décider à mieux s’intéresser aux « daaras », la démarche aurait dû commencer par s’assurer de la confiance des acteurs ; ce qui garantirait leur adhésion aux réformes.

L’Etat aurait dû commencer avec des mesures beaucoup moins contraignantes par rapport notamment aux conditions d’ouverture, au mode de fonctionnement, aux programmes, aux modalités de bénéfice des appuis et subventions et, surtout, en ce qui concerne les sanctions et pénalités.

Cela aurait permis de restaurer la confiance et de donner aux concernées un peu de temps pour s’imprégner de la situation et accepter les changements qui, pour une grande part, se justifient objectivement.

Par ailleurs, il faut revoir l’usage des termes « moderne » et « moderniser » que l’on emploie pour les « daaras ». Ce sont des concepts connotés qui frustrent inutilement les acteurs qui les assimilent à « occidental », « tubaab » etc.…

Pour éviter tout malentendu, il est peut-être temps de considérer le « daara » comme une entité ayant sa propre identité qui peut être différente de celle du système d’enseignement officiel. Cette entité, rappelons-le, a quand même le privilège de l’ancienneté par rapport au modèle officiel; et, elle a produit des résultats bien connus.

Bien entendu, cela n’enlèverait en rien la nécessité pour les sortants des « daaras » d’acquérir des compétences techniques indispensables dans l’environnement mondial actuel.

Cela ne dispenserait pas également de la nécessité de la qualité dans les conditions de vie et de fonctionnement des « daaras », ni de celle du suivi et du contrôle des services de l’Etat.

Mais, en tout état de cause, la révision de certains éléments du document, une approche mieux négociée avec les acteurs aideraient beaucoup à rapprocher les positions.

Cela permettrait à l’Etat de pouvoir suivre et contrôler les structures d’enseignement coranique et aux « daaras » de bénéficier enfin de tout ce dont ils ont été trop longtemps sevrés, alors qu’ils en avaient un droit indiscutable.

TOUBA ce 9 Janvier 2015

Mamadou LO
Inspecteur de l’Education nationale à la retraite
Quartier Guédé TOUBA
lomaxtaar@yahoo.fr








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