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"Responsabilités du mouvement étudiant face aux crises de l'école sénégalaise" Par Moctar Sourang

Camarades de toutes les générations du mouvement étudiant,
Mesdames et messieurs les invités


Rédigé par leral.net le Dimanche 9 Novembre 2014 à 12:23 | | 0 commentaire(s)|

"Responsabilités du mouvement étudiant face aux crises de l'école sénégalaise"  Par Moctar Sourang
La commémoration qui nous réunit aujourd’hui est un temps de mémoire, une occasion pour rendre hommage à quelqu’un qui dès son adolescence, s’est fort investi dans le combat pour le devenir de l’école sénégalaise, la lutte pour la démocratie et la justice sociale, la bataille pour le mieux-être de son peuple. Jamais son engagement n’a été pris en défaut. Son dévouement et son abnégation ne l’ont quitté qu’à sa mort. Un caractère qu’il a sans doute partagé avec d’autres militants de la cause de l’école en particulier. Et c’est l’occasion de saluer aussi la mémoire des martyrs de l’école sénégalaise. Ils sont nombreux. Ils sont de toutes les générations.
« Ces patriotes ont payé l’impôt du sang, de la liberté et du temps pour que vive » l’indépendance véritable, la démocratie et l’Etat de droit. Hélas ! La liste ne semble pas prête de s’arrêter. Pour autant, leur combat pour une école au service du Sénégal et des Sénégalais, une école au service de l’Afrique et des Africains, ne doit pas rester vain. Nos pensées et nos prières accompagnent aussi toutes celles et tous ceux qui nous sont chers, qui ont partagé avec nous des causes et des combats mais qui, aujourd’hui sont ravis à notre affection. Paix à leur âme. Nous ne les oublierons jamais.

Par ailleurs, l’actualité politique du continent africain n’aurait pas laissé Laye Diouf indifférent. Il était profondément africaniste. Son destin a fait qu’il soit né au Sénégal et mort au Burkina Faso. Et nul doute qu’il se serait réjoui de la capitulation de Blaise Compaoré qu’il appelait le traître pour avoir assassiné un modèle pour lui et pour toute notre génération je veux nommer feu Thomas Sankara. Nous soutenons les justes luttes de tous nos frères africains et nous invitons tous les patriotes du continent à davantage fédérer nos efforts et nos actions pour bâtir l’Afrique de nos rêves, cette Afrique dont nous serons tous fiers.
Abdoulaye Diouf était un remarquable dirigeant du mouvement élève, d’abord, et, ensuite, un éminent responsable du mouvement étudiant, membre fondateur de la Coordination des étudiants de Dakar (la CED). Dix-neuf ans après sa mort, l’école sénégalaise est toujours confrontée à des crises cycliques et s’interroge encore sur son devenir. Le mouvement étudiant aussi préoccupe. Le flambeau de la contestation se porte encore haut mais sous des formes qui interpellent plus d’uns.
Pour parler des « Responsabilités du mouvement étudiant face aux crises de l’école sénégalaise», je vais articuler mon exposé sur trois périodes :
- de l’indépendance jusqu’au début des années 80,
- des années 80 jusqu’aux années 2000 et
- enfin de 2000 jusqu’à aujourd’hui

DES ANNÉES 60 AUX ANNÉES 80

L’université de Dakar fut créée le 24 février 1957 avec un effectif de 575 étudiants. À son inauguration, deux ans après, en 1959, elle comptait 1 316 étudiants. L’université se limitait à former des cadres pour l’administration et à assurer la relève des assistants techniques français. Les filières de formation n’ont pas évoluée. Les facultés et les écoles nationales proposaient le même type d’enseignement. C’est dans un tel contexte qu’intervient la première grande crise de l’école en 1968. À l’époque, l’université comptait 3 000 étudiants.
La grève de 1968 ne concernait pas les conditions de vie et d’études des étudiants. Le niveau d’encadrement était jugé performant. Les revendications des étudiants portaient plutôt sur les fondements même de la société.
Pour le sociologue Mamadou Wane, dit Mao, un des « soixante-huitards », Mai 1968 est « profondément un mouvement antiautoritaire » contre la nature néocoloniale du régime de Senghor, l’absence de démocratie, les interdits de la société.
« La norme sociale de cette génération de Mai 68 se fondait sur la rupture avec le modèle de l’État « hégémonique » au service de l’impérialisme et de la bourgeoisie compradore, l’autoritarisme du Parti-État, les relations autoritaires et féodales au sein de la famille et de la société, le monopole de l’information d’État et la culture propagandiste médiatique ».
La norme sociale de cette génération « exceptionnelle » c’est aussi la rupture avec l’école de la colonisation et le mode « autoritaire d’administration de cette école » plus tournée vers la sélection de « cadres et de catégories de personnels aux ordres de la culture dominante ». Donc une contestation de l’art et de la culture occidentale.
La génération de Mai 68 avait pour modèles : Che Guevara, Mao Tsé-Tung, Hô Chi Minh, Kwame Krumah, Patrice Lumumba, Amilcar Cabral, Franz Fanon, Ruben Um Nyobe, etc., rêvait du grand soir…
Face à cette vague de contestation, Senghor répondit par la répression, l’arrestation des leaders du mouvement, leur incorporation dans l’armée et/ou leur exclusion des établissements scolaires et universitaires. Ce fut le cas aussi pour la grève de 1969 , 1970 et 1972.
Après avoir réussi à décapiter le mouvement étudiant, le régime de Senghor instaura, à partir de 1970, le régime provisoire qui conféra aux conseils de facultés et de l’université des moyens de gestions administrative et pédagogique.
L’université était sous haute surveillance et toute tentative de contestation était réprimée et cela jusqu’à la levée du régime provisoire en 1981.

LES ANNÉES 80 À 2000

En 1981 l’université comptait déjà près de 13 000 étudiants et avait atteint sa capacité maximale.
Le début des années 80 est marqué par la création des premières associations de maîtrisards chômeurs.
La machine n’avait pas changé et fabriquait les mêmes produits depuis plus de 20 ans.
Elle commençait à bien se gripper car la demande avait considérablement augmenté. Les états généraux de l’éducation et de la formation avaient d’ailleurs démontré qu’il fallait réformer en profondeur l’université.
Je reste convaincu que c’est dans les années 80-90 qu’il fallait créer d’autres universités avec des filières professionnelles adaptées aux besoins de la société. Au contraire on a créé une seconde université qui était le prolongement de celle de Dakar avec une capacité d’accueil très limitée.
La caractéristique des années 80, c’est la nature sociale et/ou pédagogique des revendications des étudiants. C’est aussi la recrudescence de ce type de revendications devenant comme une maladie qui s’aggrave après une rémission temporaire.
Le mouvement étudiant des années 80 c’est aussi l’âge d’or des unions nationales (UNAPES, UDED, etc.) qui ont cohabité avec les amicales des étudiants.
Les unions nationales étaient souvent des excroissances de partis politiques cherchant à instrumentaliser le mouvement étudiant. Mais aucun parti n’est parvenu à caporaliser le mouvement et à l’influencer de manière significative parce que, d’une part, la masse silencieuse des étudiants ne se reconnaissait pas dans les luttes politiques et idéologiques et, d’autre part, les unions nationales se neutralisaient entre elles. Donc, seules les questions à caractère académiques et sociales pouvaient mobiliser.
Les années 80 c’est aussi l’apparition d’une cassure entre la direction du mouvement et les étudiants. Cette fracture est d’ailleurs manifeste avec la fin de la grève de 1984 et le procédé utilisé par les leaders pour lever le mot d’ordre par voie de presse.
Le délitement du lien entre les composantes du mouvement étudiant a sans doute conduit à une certaine dystrophie, une dégénérescence dont la forme triviale était « le scandale financier » en 1986.
C’était des subventions des amicales détournées par des dirigeantsautre mais aussi des voyages dans le cadre des échanges inter universitaires organisés en secret avec l’aval des autorités sans que le mouvement étudiants n’en soit informé. Mais encore, toute une bataille menée par des étudiants pour que la lumière soit et qu’on en finisse avec ces pratiques hideuses. La réorganisation était alors entamée.
Les amicales et la commission sociale reprenaient le dessus sur des unions nationales invitées à s’auto dissoudre. Chaque amicale devait désigner trois (3) représentants pour constituer la Coordination des étudiants de Dakar (CED). Désormais les assemblées générales des étudiants, tenues dans les facultés, étaient les seules instances souveraines pour déclencher une grève ou lever un mot d’ordre. La CED était un cadre de concertation et d’exécution des décisions de la base. Son fonctionnement n’a jamais été obéré par les clivages politiques et idéologiques de ses membres. Nombreux ont été les militants de partis politiques qui ont été sanctionnés par leurs directions politiques respectives, car refusant de défendre les positions de leurs partis. Ablaye Diouf en faisait partie, et à plusieurs reprises il a reçu des demandes d’explication de son parti, à l’instar d’autres dirigeants qui apparaissaient comme le noyau d’un nouveau type de leaders.
Durant toute cette période, nous pouvons affirmer avec force que toutes les grèves étaient motivées uniquement par l’amélioration des conditions de vie et de travail des étudiants qui se dégradaient chaque jour d’avantage.
La grève du 22 janvier 1987 était au départ un avertissement aux autorités par un débrayage de 24 heures non renouvelable suite au retard dans le paiement des bourses. Hélas, 27 ans après, le problème de paiement des bourses se pose toujours. Et c’est d’autant plus regrettable que, comme en 1987, la réponse des autorités, face à cette forme de protestation, reste une répression aveugle, sans discernement. D’ailleurs qui se souvient encore que les étudiants avaient réussi à faire condamner l’État du Sénégal par la justice de notre pays à la suite de la répression sanglante de 1987 ?
Enfin en 1988, au soir des élections présidentielles et législatives, l’État décide, en toute illégalité, de fermer l’université où aucune grève n’était encore décrétée. Et, à la suite de cette incongruité, les forces de l’ordre envahissent la cité universitaire pour anticiper des troubles.
Le mouvement étudiant a alors réagi en en exigeant la réouverture de l’université et le respect des franchises universitaires dans toute leur plénitude, l’évacuation des forces de l’ordre, la levée de l’état d’urgence, la libération des détenus politiques, en clair plus de démocratie.
La plateforme revendicative comportait aussi des questions relatives à la capacité d’accueil donc aux infrastructures pédagogiques et sociales (de nouveaux amphis et salles de cours, l’ouverture de nouveaux restaurants, la construction de nouveaux pavillons, etc.).
À sa sortie de prison Abdoulaye Wade nous a conviés à une rencontre chez lui, au Point E, pour nous demander de lever notre mot d’ordre de grève. Nous lui avons opposé un niet catégorique en lui faisant comprendre que nous nous ne battions pas pour sa personne mais pour des principes démocratiques.
Enfin, pour terminer cette période, nous soulignerons aussi que ni les intimidations ni les menaces ni l’argent ne nous ont fait plier. Oui, des offres, il y en a eu et certains parmi l’assistance peuvent en témoigner.

LES ANNÉES 2000

L’université est un enjeu. Le mouvement étudiant est aussi un enjeu. Hier comme aujourd’hui, pouvoir et opposition ont souvent engagé des mises sur cette jeunesse instruite. En 2001, le cap des 24 774 étudiants était atteint. Dix ans plus tard, en 2012, ils étaient 75 000 étudiants. En 2014, ils ne sont pas moins de 100 000 étudiants. Un nombre qui dépasse la population des départements de Ranérou, Oussouye, Gossas, Kédougou.
Les effectifs de la faculté des Lettres ont été multipliés par cent en 30 ans. Une place est partagée par trois étudiants. Le ratio est de un enseignant pour 47 étudiants en moyenne.
Pour la FASEG, le ratio est de 1 enseignant pour 142 étudiants alors que la norme est de 1 enseignant pour 27 étudiants. Conséquence : le taux de réussite est faible ; 28 % pour le premier cycle et des abandons massifs.
Le nombre de bacheliers est passé de 9 000 en 2000 à plus de 28 000 en 2010 ; de 30 000 en 2012 à 40 000 en 2014.
Comme nous le constatons, c’est depuis les années 80 que des solutions devaient être trouvées. La responsabilité des pouvoirs politiques est entière mais aussi des bailleurs de fonds que le Sénégal a suivi et principalement la Banque mondiale. L’université, jusqu’aux années 90 n’était pas une priorité pour elle. Le Sénégal devait former des cadres moyens et assurer l’accès à l’éducation de base. Des écoles primaires ont été construites partout ainsi que des lycées et collèges. A l’arrivée le nombre de bacheliers a augmenté sans que des structures d’accueil ne soient mises en place pour absorber ce flux entrant.
Pourtant seul 8 % de la population âgée de 20 à 24 ans représente les effectifs d’étudiants contre 23 % en moyenne pour les pays à revenu intermédiaire et 70 % pour les pays à revenus élevés. L’Université Cheikh Anta Diop de Dakar accueille 80 % des étudiants inscrits dans le public.
Face à cette situation grave que traverse les universités, le mouvement étudiant est quasi absent des vraies batailles qui vaillent. Quand je parle du mouvement étudiant je veux dire des étudiants et étudiantes qui ont conscience d’appartenir à une même école qui doit bien les former pour qu’ils ne soient pas demain des chômeurs parce que la société ne pourra pas les utiliser.
Défendre et préserver l’école, tel doit être le rôle de tout mouvement étudiant. Malheureusement, à la place de délégués d’amphi et de fac on assiste à la formation de groupes organisés qui s’affrontent dans des élections qui se tiennent en fin d’année. Les plus téméraires arrivent toujours à l’emporter. Le poids de la force physique a pris le dessus sur la force des idéaux qui naguère permettaient de faire la différence.
À la place des figures emblématiques qui servaient de référence de par leurs idées nous avons de grands posters de lutteurs ou d’équipes de foot qui tapissent les murs des chambres d’étudiants. L’argent, la corruption, les bourses étrangères tout est permis. Des offres qui ont toujours existées mais sur lesquelles des dirigeants savaient cracher. Sauf qu’aujourd’hui, les lignes des repères semblent de moins en moins visibles, les valeurs éthiques de moins en moins partagées.
Etre un dirigeant du mouvement étudiant est devenu un enjeu important mais d’un tout autre ordre qu’il l’était naguère. Etre un dirigeant de mouvement de jeunesse de parti surtout au pouvoir est aussi devenu un enjeu pour des raisons qui auraient irrité Abdoulaye Diouf. Lui dont la force de conviction était chevillée sur des valeurs de dévouement, d’abnégation, d’altruisme, de générosité…
Le mouvement étudiant est et doit rester un contre-pouvoir utile pour alerter et amener les autorités politiques à résoudre les problèmes de l’école et de la société. Les étudiants doivent demeurer des sentinelles à la capacité d’indignation intacte, des acteurs qui osent faire bouger des lignes dans le sens d’une action transformatrice pour le devenir positif du Sénégal, de l’Afrique et du monde en général.
Malheureusement, au Sénégal seules les crises universitaires permettent au pouvoir politique d’accélérer la cadence, comme disait l’autre. Des fois on a le sentiment que les autorités politiques en charge de l’école trouvent leur compte dans certaines crises tant elles sont incapables de faire bouger ceux qui sont sensés apporter des solutions, je veux nommer le ministère des finances principalement.
Il me semble que les ministères de souveraineté ou les ministères à vocation sensible comme l’éducation, la santé, les forces de sécurités, devraient pouvoir disposer de plus de marge de manœuvre dans la gestion de leur budget.

La dernière crise universitaire montre qu’il est toujours bon d’avoir des représentants d’étudiants crédibles pour négocier et faire accepter à la majorité la pertinence de la réforme en cours. Le mouvement étudiant est le relais le plus sûr dans l’action transformatrice de notre société. Encore faudrait-il que ses dirigeant soient mus par l’intérêt général et que les règles démocratiques prévalent dans les instances de décisions. Les amicales doivent être réactivées pour permettre aux étudiants de choisir librement leurs représentants.
C’est là certainement le prix à payer pour réunir la condition minimale de sortie de crise, crise dramatiquement aggravée par le meurtre du jeune étudiant Bassirou Faye, autre martyr du mouvement étudiant.
Je vous remercie de votre aimable attention.

Moctar SOURANG
Membre fondateur de la coordination des Etudiants de DAKAR
msourang@gmail.com






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