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Scrutin sans débat au pays de Loukachenko

le 24 Septembre 2012 à 12:52 | Lu 241 fois

Le Parlement de Minsk n'est plus qu'une machine à estampiller les projets de loi rédigés par l'administration présidentielle.


Scrutin sans débat au pays de Loukachenko
Interdit de sortie du territoire, surveillé par le KGB, banni de tout emploi public, emprisonné un an et demi pour «corruption», Sergueï Skrebez a tout connu, en dix ans, des vicissitudes du militantisme politique dans la Biélorussie d'Alexandre Loukachenko. Mais, pour ce leader du mouvement La Masse populaire, les élections parlementaires qui se dérouleront dimanche dans tout le pays «sont les plus déprimantes (qu'il ait) jamais connues».

Avisé, Sergueï Skrebez fut l'un des rares opposants à échapper à la vague d'arrestations qui a suivi les élections présidentielles du 19 décembre 2010. Aujourd'hui, à défaut d'être personnellement candidat, cet homme calme et déterminé fait campagne pour deux activistes de son parti dans des conditions confidentielles, pour ne pas dire clandestines. 495 personnes se disputent 110 postes de député, dont l'identité est pratiquement connue à l'a­vance. Simple machine à estampiller les projets de loi rédigés par l'administration présidentielle, le Parlement n'obéit qu'à un seul chef, Alexandre Loukachenko, élu il y a deux ans pour un quatrième mandat avec 80 % des suffrages.

À Minsk, où le temps semble s'être arrêté, rien ne signale l'imminence d'une élection parlementaire, y compris à la télévision, qui a banni toute forme de débat politique. Dans l'école de la rue du Komsomol, de rares habitants du quartier se penchent pour la première fois sur les portraits faméliques de trois candidats, issus de photocopies en noir et blanc. Pour chacun, un CV très succinct, rédigé dans des termes identiques. Exemple, Igor Babok, actionnaire de la Banque biélorusse, juriste, déclare 281 millions de roubles de revenus (2554 euros), possède deux appartements, un garage et une voiture. Le programme de cet homme à la fine moustache est inconnu, mais, dans la mesure où il est déjà député, on devine qu'il sera réélu. À l'origine, en plus de ces trois prétendants officiels, deux autres candidats avaient également été pressentis, mais, à l'initiative de la commission électorale, leurs photos et leurs fiches ont disparu du panneau d'affichage. «Ils ont enfreint la loi», croit savoir la concierge de l'école.

Dans cet établissement, le vote a débuté mardi d'une manière anticipée. Dépendants du pouvoir, les étudiants et les fonctionnaires sont les premiers à fréquenter ces bureaux de vote, au risque, selon les observateurs, de multiples falsifications. Autour de l'urne ne sont présents que deux fonctionnaires de la commission électorale et un policier. Dans les couloirs, Irina, 19 ans, se déclare heureuse de voter pour la première fois mais confie néanmoins que son ambition est de vivre en Belgique. Lorsque le policier s'approche, la jeune fille interrompt poliment la conversation, avant de tourner les talons.

«La Biélorussie est l'un des pays les plus calmes du continent euro-asiatique», se félicite Alexandre Chatko, un jeune député membre du comité parlementaire Russie-Biélorussie. Pour les opposants, cette tranquillité s'est soldée par l'embastillement d'une quinzaine d'entre eux, pouir la plupart au lendemain de la présidentielle. Sous pression de l'Union européenne, des libérations sont intervenues, mais au compte-gouttes. Libéré le 15 avril dernier, après avoir formulé une demande de grâce, l'ancien candidat Andreï Sannikov se fait aujourd'hui soigner en Lituanie. Son ancien conseiller, Dmitri Bondarenko, s'est réfugié en Pologne.

L'heure de vérité
Par ricochet, l'UE, qui avait accompagné la timide évolution démocratique du régime à la fin des années 2000, se retrouve hors jeu, au profit naturel de la Russie. Ces jeux d'alliances sont un grand classique de la politique biélorusse. Mais alors que le pays a failli, l'an dernier, sombrer dans la banqueroute, ils deviennent de plus en plus difficiles à manier. Moscou, qui a prêté 3 milliards de dollars à son protégé - lui permettant au passage de rembourser les prêts du FMI -, entend, en contrepartie, mettre la main sur une liste d'entreprises privatisables.

«Loukachenko sait très bien qu'après avoir vendu les bijoux de famille aux Russes ceux-ci le jetteront comme un Kleenex», explique une source proche du pouvoir. Du coup, pour échapper à l'emprise de son parrain historique, le président biélorusse se rapproche de la Chine. Pékin vient d'ouvrir une ligne de crédits de 16 milliards de dollars, dont 5,5 milliards sont déjà investis dans des projets énergétiques. Au risque, s'inquiète un député, de voir la Biélorussie «devenir une province chinoise». «L'art de notre chef de l'État, c'est de préserver les équilibres», veut croire Sergueï Rigarev, l'un des idéologues du régime. En attendant, probablement, l'heure de vérité.




Par Pierre Avril