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Syrie : «Il est trop tôt pour parler de tournant», estime Fabrice Balanche

le 17 Juillet 2012 à 19:47 | Lu 868 fois

Alors que les rebelles lancent une offensive d’envergure contre le régime de Bachar el-Assad, l’opposition évoque un tournant dans la révolte commencée il y a seize mois. Ce n’est cependant pas l’avis de Fabrice Balanche, géographe spécialiste de la région et auteur de L’Atlas du Proche-Orient arabe. Selon lui, le pouvoir peut encore s’appuyer durablement sur une armée fidèle et sur les alliés de poids que sont la Russie et la Chine.


Syrie : «Il est trop tôt pour parler de tournant», estime Fabrice Balanche
Que se passe-t-il depuis lundi à Damas ?
L’armée syrienne tente de reprendre le contrôle des quartiers périphériques de la ville. Cela a commencé il y a déjà trois semaines avec la ville de Douma qui se trouve au nord-est de Damas, un foyer de la rébellion qui a été repris et qui est aujourd’hui vidé de ses habitants et des rebelles qui s’y trouvaient. Donc, vous avez des poches de résistance qui sont dans la périphérie de Damas. Et c’est la 4e division de Maher el-Assad (l’armée qui a repris le quartier de Baba Amr à Homs en février dernier) qui est chargée de cette tâche, de manière à desserrer l’étau autour de Damas avant le ramadan. Parce que le régime s’attendait évidemment à ce qu’il y ait une offensive très forte contre ses troupes au moment du ramadan.

Que représentent les quartiers de Midane et Tadamoune pris par les rebelles ?
Ce sont des quartiers qui échappent depuis plusieurs mois au contrôle du régime, des quartiers sunnites traditionnels avec une forte identité. Ils ont expulsé tous les informateurs qui s’y trouvaient et ils vivent quasiment en autonomie par rapport au pouvoir syrien. Evidemment, ce sont des lieux idéaux pour que les rebelles puissent s’y cacher. Ce qui est gênant pour le régime, c’est que ces quartiers sont à l’intérieur de Damas, à l’intérieur du périphérique et proches de la vieille ville. C’est pour ça que l’armée met tant de hargne à les reprendre.

Nawaf Fares, l’ex-ambassadeur à Damas, a déclaré dans une interview que Bachar el-Assad n’hésiterait pas à employer des armes chimiques s’il se sentait menacé, qu’est-ce que vous en pensez ?
Je pense que c’est de l’intoxication. Il ne faut pas oublier qu’on est à la veille d’un vote à l’ONU sur une nouvelle résolution contre la Syrie. Dans la même interview faite au Qatar, où il s’est réfugié, Nawaf Fares déclare également que c’est le régime syrien qui a organisé les attentats très meurtriers de ces derniers mois en coopération avec al-Qaïda. Il perd de sa crédibilité en affirmant des choses pareilles. Je vois vraiment mal le régime syrien s’associer avec al-Qaïda pour faire exploser des bombes devant le siège de la police ou dans une caserne des services de renseignements qui lui sont fidèles.

Kofi Annan est aujourd’hui à Moscou et Ban Ki-Moon à Pékin, y a-t-il la moindre chance que l’évolution actuelle fasse bouger les Russes ou les Chinois ?
Non. Les Chinois et les Russes ont clairement affirmé qu’ils mettraient un véto demain (mercredi, ndlr) à la résolution proposée par la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis sur la Syrie. Il n’est pas question qu’ils changent de position.

Les récentes désertions sont-elles selon vous un signe que le pouvoir est train de s’affaiblir ?

Beaucoup de généraux et d’officiers ont effectivement déserté vers la Turquie mais il s’agit exclusivement d’officiers sunnites et pas de hauts gradés. Le régime préfère que ces gens-là s’en aillent et partent en Turquie parce qu’ainsi, cela évite d’avoir des régiments qui vont se soulever et provoquer des coups d’Etat dans certaines régions du pays. En ce qui concerne Manaf Tlas, il était général dans la Garde républicaine mais c’était un poste honorifique. C’est un « golden boy », un fils à papa. Il a refusé de prendre le commandement d’unités pour aller réprimer la population. Donc c’est quelqu’un à qui le régime ne pouvait pas faire confiance et on a préféré qu’il s’en aille. La famille Tlass est mise de côté car d’autres membres ont intégré l’Armée syrienne libre.

Et la défection de Nawaf Fares ?

Celle-là est plus intéressante. Avant d’être ambassadeur à Bagdad, il avait été gouverneur de Latakieh et gouverneur de Soueda. Il a eu une longue carrière de militaire, de policier. Il faut savoir qu’être gouverneur en Syrie, c’est quelque chose de très important, même plus important que ministre. Ce sont vraiment des gens que l’on considère comme des fidèles. Bagdad, c’était un poste très sensible. Le fait qu’il fasse défection, c’est un coup dur pour le régime. Cela montre que les élites sunnites pensent que le régime ne va pas forcément tenir, qu’elles n’ont plus confiance dans la capacité du régime à reprendre la main. Il pourrait entraîner une partie de l’armée à faire sécession, à déserter, ou en tout cas à ne pas appliquer les ordres. Cette défection est donc un risque pour le régime

L’armée peut-elle se retourner contre Bachar el-Assad ?

Non, car les postes-clefs sont tous tenus par des alaouites, vraiment des fidèles du clan Assad. Tant qu’on n’aura pas un officier supérieur alaouite, type général de division ou maréchal qui fait défection et qui entraîne vraiment une cassure au sein du régime, on peut dire que l’armée restera globalement fidèle au régime. Vous aurez des désertions, vous aurez des officiers qui vont passer en Turquie, mais ça ne va pas détruire l’organisation militaire syrienne, et cela ne va pas aboutir à une sécession de l’armée syrienne comme on a pu le voir en Libye l’année dernière.

L’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) parle d’un tournant. Est-ce le cas à votre avis ?

Un tournant dans quel sens ? Est-ce que cela veut dire que les rebelles prennent l’offensive et vont faire tomber Damas ? On sait que l’OSDH n’est pas un observatoire indépendant car il prend fait et cause pour la rébellion syrienne. Donc, évidemment, il va dans le sens des rebelles. Je ne sais pas si on peut parler de tournant, c’est vraiment difficile à dire. On a une armée syrienne qui tente de reprendre les quartiers périphériques. La question c’est : est-ce qu’elle va y parvenir ? Ou bien est-ce que l’on va avoir encore cet espèce de statu quo, c'est-à-dire Damas-centre toujours tenu par l’armée syrienne et les quartiers périphériques qui échappent - peut-être définitivement - au contrôle du régime syrien ? Dans ce dernier cas, on pourrait parler de tournant car cela voudrait dire que le régime est incapable de reprendre le terrain.

Il est donc encore trop tôt pour employer ce terme ?

Oui, car on est plutôt dans un processus d’effritement du régime syrien, pas de dislocation. Cela va durer encore des mois, voire des années avant qu’il s’effondre véritablement. Et c’est à condition que, d’ici-là, il n’ait pas réussi à reprendre la main sur le territoire avec l’aide de ses alliés.


Source:Rfi