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Syrie: les rebelles lancent des raids jusqu'au cœur des villes

le 20 Juillet 2012 à 10:43 | Lu 533 fois

REPORTAGE - Les hommes de l'ASL poursuivent les combats et tiennent les campagnes dans le nord du pays, entre Alep et la frontière turque.


Syrie: les rebelles lancent des raids jusqu'au cœur des villes
De notre envoyé spécial à Anadan (Syrie)

Les insurgés syriens d'Anadan ont installé leur quartier général dans une extravagante villa à clochetons avec perron à double escalier, fontaine de faux marbre et jardin clos de murs, dont le propriétaire est parti à l'étranger. Avec quelques chats étiques qui errent dans les rues, les rebelles sont les seuls occupants de cette banlieue cossue du nord d'Alep. La population a fui vers le centre-ville ou vers les camps de réfugiés en Turquie.

Les nostalgiques de Lawrence d'Arabie et de thés sous la tente seraient déçus. Les révolutionnaires syriens ont les cheveux gominés, portent des jeans griffés et tripotent leurs téléphones portables comme des jeunes gens modernes. Leur chef, le colonel Abou Riyad, est vêtu d'un survêtement Adidas et reçoit dans la cuisine Ikea de la villa.

Ancien chef de bataillon dans un régiment d'infanterie mécanisée de l'armée syrienne, Abou Riyad a fait défection il y a sept mois pour rejoindre la rébellion. «Ce régime vous donne toutes les raisons de déserter: il bafoue la religion, la patrie, l'humanité», dit le colonel.

Abou Riyad commande à présent une partie des bandes de l'Armée syrienne libre (ASL) qui tiennent les campagnes entre Alep et la frontière turque. Ces insurgés s'articulent en une nébuleuse de groupes locaux réunis sous le nom d'Aigles du Nord. Chaque groupe a pris pour nom une partie du corps de l'oiseau: les serres, le bec, l'œil, l'aile. Composée de volontaires et de déserteurs de l'armée régulière, l'ASL harcèle les troupes de Bachar el-Assad dès qu'elles stationnent quelque part, tend des embuscades le long des routes et lance à présent des raids de plus en plus audacieux jusqu'au centre des villes.

L'embuscade comme un sport un peu risqué

Manquant d'armement lourd et de munitions, leur équipement se limite encore à des kalachnikovs et des lance-roquettes pris à l'armée régulière. «Si on avait des missiles antichars et antiaériens, on aurait déjà fini cette révolution, dit Abou Riyad. Quand j'entends dire que les Américains ou les pays du Golfe nous livrent des armes, j'ai envie de rire. On n'a jamais rien reçu. Notre principal fournisseur, c'est l'armée de Bachar.»

Les troupes d'el-Assad tiennent le centre d'Alep et s'accrochent encore à la ville d'Azaz, verrou qui contrôle la route de la frontière turque, à une soixantaine de kilomètres vers le nord. Mais les rebelles se sont portés massivement dans Azaz et encerclent les positions de l'armée dans le centre-ville depuis des semaines. Le ravitaillement ne passe presque plus et la chute d'Azaz n'est plus qu'une question de jours. Les roquettes et les obus explosent jour et nuit dans la ville. L'autoroute qui relie Azaz à Alep est la cible favorite des rebelles, qui pratiquent l'embuscade comme une sorte de sport un peu risqué. Des carcasses de chars calcinées jalonnent cet axe routier.

L'une des bandes d'insurgés est celle d'Abou Hamid. Cet ancien vendeur d'électroménager a rassemblé dans sa troupe une vingtaine de ses neveux. Âgés d'une vingtaine d'années, les cousins font le coup de feu en famille. «La semaine dernière, on a attaqué le poste de police d'Haritan, raconte Ali, l'un des cousins, un blondinet en polo Ralph Lauren. Certains d'entre nous n'avaient même pas de kalachnikov. On a eu cinq tués et sept blessés, mais les policiers se sont enfuis».

Entre deux raids, les cousins boivent du thé assis sur des tapis et fument cigarette sur cigarette dans un immeuble en construction d'Anadan. Les téléphones portables sont en charge comme un troupeau à l'abreuvoir, les fusils sont posés à côté de la télévision.

Une guerre cruelle, vicieuse, méchante

Commencée il y a un an et demi par des manifestations pacifiques, la révolution syrienne s'est transformée, depuis des mois déjà, en une guerre contre-révolutionnaire, cruelle, vicieuse, méchante. Le gouvernement tient les grands centres urbains, s'efforce de maintenir ouvertes les principales routes et de tenir les frontières du pays. Les insurgés, eux, quadrillent les campagnes et disputent le contrôle des agglomérations aux forces du gouvernement.

Les deux adversaires ont des avantages diamétralement opposés. L'armée régulière bénéficie de l'écrasante supériorité matérielle d'une armée moderne et peut se rendre en force à peu près partout. Sa principale faiblesse est le manque d'unités fiables. Commandée par des alaouites, la secte ésotérique dont est issu le clan el-Assad, la troupe est, en revanche, à l'image du pays, en grande majorité sunnite. Cousins et parents des insurgés, ces conscrits sont peu fiables, et ils désertent de plus en plus massivement.

Comme des pompiers débordés par des incendies qui reprennent aussitôt éteints, les troupes de Bachar el-Assad doivent maintenant intervenir dans toute la Syrie. Elles ont de plus en plus recours à leurs armes à longue portée, artillerie, roquettes et hélicoptères, pour terroriser la population et tenir les rebelles à distance. Les chabiha, bandes d'écorcheurs en civil qui accompagnent l'armée régulière, complètent cette politique de terreur par le viol, les meurtres à l'arme blanche et les massacres.

Les rebelles, eux, bénéficient du soutien de l'arrière-pays, majoritairement sunnite et acquis à la révolution. Les campagnes du nord d'Alep, pays agricole de champs de blé et de patates, sont presque entièrement du côté des insurgés. Rassemblés par familles ou par villages, ces chouans musulmans ont longtemps été limités à l'action clandestine, armés parfois de simples fusils de chasse, improvisant même pendant les premiers mois du soulèvement des frondes géantes pour lancer des cocktails Molotov.

«La peur est de leur côté»
La politique de terreur et l'utilisation des blindés ont d'abord permis au régime de Bachar el-Assad de maintenir une sorte de match nul sanglant. Depuis des mois, aucun des deux camps ne semblait avoir la capacité de l'emporter. Mais, petit à petit, l'équilibre est en train de basculer en faveur des insurgés. Selon la règle de la guerre révolutionnaire, le régime perd quand il ne gagne pas, alors que les rebelles gagnent quand ils ne perdent pas. Mieux organisés, palliant leur manque d'équipement par leur motivation, les combattants de l'Armée syrienne libre ont maintenant pris l'initiative.

«Toute la population est de notre côté, assure le colonel Abou Riyad, le gouvernement ne contrôle que les endroits où stationnent ses chars et rien d'autre. Nous circulons librement entre Alep et Idlib et jusqu'à la frontière turque. Les officiers d'el-Assad dorment dans des abris. La peur est de leur côté.» Incapable de reprendre le contrôle des campagnes, l'armée syrienne est à présent contrainte de défendre les centres des villes. La révolution syrienne n'a pas encore triomphé, et les ressources militaires du gouvernement demeurent redoutables. Mais les jours du régime de Bachar el-Assad semblent dorénavant comptés.


Par Adrien Jaulmes

Par Service infographie du Figaro