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Taylor, l'itinéraire sanglant d'un tyran avide et cruel

le 26 Avril 2012 à 15:58 | Lu 624 fois

L'ex-président du Liberia, condamné jeudi pour ses crimes commis en Sierra Leone, a eu recours à la pire terreur pour s'enrichir et se hisser au pouvoir.


Taylor, l'itinéraire sanglant d'un tyran avide et cruel
Paradoxalement, Charles Taylor n'a pas été jugé pour ses crimes dans son propre pays, le Liberia. C'est pourtant là que ce chef de guerre prédateur a inauguré sa méthode très personnelle pour gagner une guerre civile de huit ans, de 1989 à 1997: recrutement d'enfants soldats et mise en scène d'une terreur macabre et baroque. On vit des combattants de 10 ans drogués et vêtus de robes de mariée abattre leur famille sur ordre. On vit des barrages routiers sortis d'un film d'horreur, décorés d'intestins humains et de têtes fichées sur des piques.

Même en prison, celui qui avait réussi à se faire élire en 1997 faisait toujours peur au Liberia. Craignant la colère de ses partisans, ses successeurs n'ont pas souhaité porter plainte après sa chute en 2003, date à laquelle il a été chassé par une nouvelle rébellion militaire.

C'est donc pour son implication dans le conflit sierra-léonais que Charles Taylor a été jugé et condamné. Le Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL), situé à Leidschendam, dans la banlieue de La Haye, a pu établir que Taylor avait utilisé son siège de président libérien pour aider la guérilla sierra-léonaise du Revolutionary United Front (RUF) et son leader, Foday Sankoh, un ancien sergent de l'armée coloniale britannique. Sankoh n'a pas réussi à prendre le pouvoir et a fini par être, lui auss,i inculpé par le TSSL, mais il est mort avant la fin de son procès.

Massacres pour des diamants
L'alliance Taylor-Sankoh n'avait qu'un but: piller les diamants de la Sierra Leone. Selon l'accusation, Charles Taylor a reçu personnellement environ 5 000 pierres de différentes tailles.

Les combattants du RUF aimaient plaisanter. Ils proposaient à leurs prisonniers les «manches courtes» - le bras coupé au niveau du coude - ou les «manches longues» - le poignet tranché. Tout cela pour soumettre la population par la terreur et l'obliger à travailler dans les mines de diamant au profit des chefs rebelles et de Taylor lui-même.

Ce personnage de tyran africain n'est pas sorti d'un film hollywoodien, mais de la bourgeoisie libérienne. Son père appartenait à cette caste particulière d'Afro-Américains, descendants d'esclaves «rapatriés» des États-Unis pour fonder le Liberia dans le golfe de Guinée. Les nouveaux arrivants se sont empressés de dominer les ethnies locales, une faute originelle à la source des rébellions futures.

Comme bien des enfants de cette classe dominante, le jeune Taylor a été envoyé suivre des études aux États-Unis, avant de retourner au pays, où il devint fonctionnaire, chargé des achats extérieurs. Il utilisa ce poste pour détourner un million de dollars, fut renvoyé et s'enfuit en 1983 aux États-Unis. Il y fut embastillé dans une prison de haute sécurité en attendant son extradition pour le Liberia. Mais il s'en évada facilement en septembre 1985, et clama pendant son procès que sa fuite avait été organisée par la CIA.

Protégé de Kadhafi
Cet épisode ressemble à un roman d'espionnage, mais en janvier 2012 la Defence Intelligence Agency (DIA), le service de renseignement militaire américain, a reconnu que Taylor avait travaillé pour elle, confirmant les révélations du quotidien The Boston Globe.

La prochaine destination de Taylor pouvait intéresser la DIA: le prisonnier s'enfuit en Libye, où le colonel Kadhafi lui fournit un entraînement à la guérilla, comme aux «révolutionnaires» de tout poil qui affluaient à Tripoli. De là date un long soutien du Guide de la révolution libyenne, qui fournit Taylor en armes et en argent. Tout comme Foday Sankoh, le leader sierra-léonais, lui aussi protégé de Kadhafi. C'est en Libye que Taylor et Sankoh ont conclu leur pacte machiavélique.

Taylor s'installe ensuite en Côte d'Ivoire, où il fonde son mouvement, le National Patriotic Front of Liberia (NPFL). En 1989, il envahit le Liberia et déclenche la guerre civile. Au bout de 120.000 morts, il se fait élire en 1997 par une population terrorisée. Le slogan crié dans les rues par ses jeunes partisans résume sa campagne: «Taylor a tué mon père, il a tué ma mère, mais je vote pour lui.»

Son règne ne durera que trois ans. Chassé par une rébellion venue du Nord et soutenue par les États-Unis, déçus depuis longtemps, il quitte le pays et se réfugie au Nigeria. Qui finit par le livrer en 2006, sous la pression internationale. C'est la fin d'un dictateur narcissique et avide de publicité, qui téléphonait régulièrement à la BBC. Il avait entre autres déclaré sur les ondes britanniques que «Jésus-Christ, lui aussi, avait été accusé d'avoir tué beaucoup de gens».

Par Pierre Prier