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«Touche pas à ma Grande Mosquée !»


Rédigé par leral.net le Samedi 1 Août 2015 à 11:01 | | 18 commentaire(s)|

La Collectivité Léboue ne sera jamais suffisamment redevable à celui qui, en dépit de ses charges administratives de maire de la Commune de la Médina, aura su continûment imposer un style original et une prégnance avérée à la politique communicationnelle de cette communauté traditionnelle ancestrale de la «Presqu’île du Cap-Vert». Ses réparties caustiques, mais pertinentes et souvent teintées d’humour, résonnent certainement encore dans l’oreille de nombre de journalistes. Lesquels se plaisaient à le pousser jusque dans ses derniers retranchements pour lui tirer les vers du nez. Mais c’était compter sans la réactivité de ce Médinois trapu, Lébou bon teint, à la noirceur d’ébène, abhorrant la langue de bois. Il assénait ses vérités crues sur cette Collectivité Léboue qu’il chérissait tant et dont il maîtrisait admirablement l’histoire, au point d’en avoir fait quasiment sa raison de vivre ! Je veux nommer feu El Hadji Ameth Diéne.

C’est à l’orée de l’année 1998 qu’il m’échut l’honneur de faire plus ample connaissance avec ce grand dignitaire coutumier à la mise simple, au sourire en coin séduisant, et surnommé à juste raison de «mémoire ambulante de la culture léboue». La Collectivité Léboue était en plein préparatifs des traditionnelles «Sarakhou Ndakaru» (cérémonies annuelles de prières et d’offrandes pour la Paix). Et les audiences se succédaient à un rythme infernal au siège de la Collectivité Léboue, à la Zone A, où le Grand Serigne de Dakar El Hadji Bassirou Diagne recevait jusqu’à des heures très tardives. El Hadji Ameth Diéne était venu voir son mentor El Hadji Bassirou Diagne - lequel aura, en 27 ans de sacerdoce, porté la bannière de Chef Supérieur de la Collectivité Léboue à un niveau de dignité et de respectabilité jamais atteint - pour lui faire part de son intention de passer le témoin du «parolat».

El Hadji Ameth Diéne estimait que, sous le poids de l’âge, ses forces vitales commençant à lui fausser compagnie, «diokhé lingué-yi diotna» (qu’il était temps de passer le témoin) à la génération suivante. Conformément à la vieille maxime léboue enseignant que «Rak topeu mak, mak topeu baay» (que le cadet se range derrière l’aîné et que celui-ci se soumette à l’autorité paternelle). C’est au terme d’un long «exposé des motifs» qu’il parvint à convaincre El Hadji Bassirou Diagne de l’autoriser à se décharger de la fonction de Porte-parole, pour se limiter à celle de Conseiller spécial du Grand Serigne de Dakar.

Alors que, sur instruction d’El Hadji Bassirou Diagne, j’achevais de transcrire leur entretien pour en dresser procès-verbal, je sentais le regard pesant, quasi-inquisiteur, que les deux dignitaires portaient sur ma modeste personne. Je sentais surtout le Grand Serigne m’interroger du regard (il fut inspecteur de Police dans l’administration coloniale !), avant de me signifier tout de go, séance-tenante (tradition orale oblige !) que je porterai désormais la parole de la Collectivité Léboue ! Etant donné le ton péremptoire utilisé pour m’assigner cette lourde charge et m’instruire des obligations de résultats y afférant, je fus naturellement acquis à l’idée que les deux vieux «complices» lébous n’avaient nullement besoin de recevoir mon avis, car ils passèrent aussitôt à un autre sujet de discussion.

Sans se préoccuper d’un quelconque consentement ou d’un éventuel désistement de ma part. Ce fut presque une consigne martiale ! Tout au plus, El Hadji Ameth Diéne, taquin devant l’Eternel, se contenta-t-il de me lancer un «balle-ba takana, diarbaat»! (Le "bissap" est tiré, il faut le boire, mon neveu !). Le sobriquet «diarbaat» (neveu), usité familièrement par les Anciens n’était pas innocent, la Sagesse ancestrale léboue ayant toujours accordé une importance vitale à la filiation matrilinéaire, jusque dans les accommodements successoraux et la transmission du Savoir (El Hadji Bassirou Diagne étant le frère cadet de ma mère Adja Fatou Diagne Mariéme Diop).

Durant les 15 années qu’il me revint de me frotter à cette délicate charge coutumière, sous l’autorité toujours plus exigeante du Grand Serigne de Dakar El Hadji Bassirou Diagne, il était fréquent que je nourrisse une pensée pieuse et respectueuse à l’égard de ce maître de la parole à la générosité de cœur irréprochable, que fut El Hadji Ameth Diène. Jusqu’à son rappel à Dieu le 3 février 2010 (il avait 78 ans), cette source intarissable du Savoir traditionnel m’aura permis de capitaliser une modeste portion du vécu et de l’évolution de cette communauté traditionnelle turbulente et rebelle, qu’est la Collectivité Léboue (sur laquelle nous nous étendrons davantage dans un ouvrage en préparation). Un hommage mérité devrait au demeurant être rendu à son fils, Baye Demba Diène, forgé à l’école de son vaillant père et maître, dont il s’emploi à perpétuer, avec une irréprochable loyauté, la mémoire, en assumant présentement la fonction coutumière de «Ndiambour» (élu local) au «Pinth» (circonscription) de Santhiaba, de la Médina, où il siège comme plénipotentiaire de l’actuel continuateur de l’œuvre du Grand Serigne de Dakar El Hadji Bassirou Diagne.

«Bou kenn laal sama diakka-ji !»
"Touche pas à ma Grande Mosquée", a été le célèbre cri de cœur du défunt Grand Notable lébou de la Médina, El Hadji Ameth Diène. C’était au plus fort de la crise de l’Imamat. Les Lébous récusaient la tutelle de Tivaouane, sous laquelle on voulait placer la Grande Mosquée de Dakar. Et cette posture de défiance s’exacerbait sous l’effet de rumeurs persistantes de velléité de mesure administrative conservatoire de fermeture de ce lieu de culte, qu’envisageait le régime Senghorien, escomptant ainsi faire s’estomper les passions !

Au sujet justement de cette mosquée - qui a récemment défrayé la chronique consécutivement au sermon délivré le jour de l’AId-el-Fitr par l’Imam ratib, demandant, du haut de la «minebar» (chaire), au chef de l’Etat, M. Macky Sall, de se dédire relativement à son engagement électoral de réduire son mandat de 7 à 5 ans -, certains esprits s’étaient enflammés au point d’avancer que ce lieu de culte, et particulièrement l’Imamat, était le patrimoine exclusif d’une ethnie !

La Grande Mosquée de Dakar a un statut particulier, par rapport aux autres mosquées du pays. Elle a certes été bâtie sur un ancien cimetière lébou, mais elle n'a pas pour autant été construite par les Lébous. Après la signature du décret de transfert de la capitale du Sénégal, de Saint-Louis à Dakar, le 11 juin 1958 (Journal officiel), Dakar avait besoin d'un prestigieux édifice religieux islamique, comme on en trouve dans toutes les grandes métropoles des pays musulmans. On y accueille volontiers les hôtes de marques mahométans, lors de leurs visites officielles. Aussi, lors de la pose de la première pierre, le 19 juin 1960, tout le gratin de notre État nouvellement indépendant était présent : du Chef de l’État Léopold Sédar Senghor au président de l'Assemblée nationale Me Lamine Guèye, en passant par le président du Conseil (Premier ministre) Mamadou Dia, et le président de la Fédération du Mali Modibo Keïta.

Après cette cérémonie de lancement, il fallait trouver les fonds nécessaires à la construction de ce prestigieux lieu de culte musulman de la République du Sénégal, qu’est la Grande Mosquée de Dakar. Une campagne nationale de souscription fut lancée. La contribution la plus consistante fut celle du Khalife général des Mouride Serigne Fallou Mbacké, qui avait décaissé la somme de 10 millions de francs cfa (un montant énorme à l’époque!). Mais face au résultat mitigé des souscriptions, le Président Senghor, qui tenait à ce projet, se résolut à écrire officiellement au Souverain Chérifien, le Roi Assane II du Maroc. Celui-ci accepta de prendre en charge l'intégralité du financement, et confia le chantier au célèbre architecte français Gustave Collet, en lui enjoignant de veiller à ce que l’édifice réponde au style de l'architecture islamique.

Après trois ans de chantier, la Grande Mosquée de Dakar fut livrée à celui qui en avait fait la commande, c'est-à-dire le Royaume chérifien, qui remit à son tour les clés au gouvernement du Sénégal. Et la Grande Mosquée fut inaugurée le 27 mars 1964 (un vendredi) en présence du Roi du Maroc, Assane II (qui était accompagné de notables traditionnels berbères et de chefs religieux kabyles), du Khalife de la Famille Omarienne El Hadji Thierno Seydou Nourou Tall, du représentant du Khalife des Mourides Serigne Cheikh Gaïndé Fatma, du Khalife général des Tidjanes Mame Abdou Aziz Sy Dabakh, qui dirigea, le même jour, la première "Salaatul jumah" (voir photo).

La Grande Mosquée est donc un lieu de culte et une institution religieuse officielle de l’Etat du Sénégal, qui l'a d’ailleurs inscrite (au même titre que l'île de Gorée, l'ancien bâtiment du Palais de justice, les îles Madeleines, etc.) sur la liste des sites et patrimoines historiques classés, par arrêté ministériel n° 1941 du 27/03/2003. Presque toutes les familles confrériques du Sénégal ont participé financièrement à sa construction (la plus consistante étant, comme sus-indiquée, celle du Khalife Serigne Fallou Mbacké de Touba). La Grande Mosquée de Dakar n'est donc la propriété d'aucune "tarikha", encore moins d'une ethnie quelconque. Elle est un patrimoine culturel et religieux commun à tous les Sénégalais. Il est donc très dangereux de développer, sous quelque prétexte que ce soit, la thèse de sa prétendue appartenance à une ethnie. Cela pourrait être source de dissensions inutiles dans la société Sénégalaise, qui a besoin de préserver sa paix, sa stabilité et sa cohésion sociale légendaire.

Au demeurant, Allah ne dit-il pas dans le Saint Coran (sourate Djinni 72, verset 18):
«Wa innal Massajida LI-LAH»: "Les Mosquées appartiennent à Dieu". Mais, Dieu ne dit nulle part dans le Coran : «Wa innal Massajida li LEBOU» ! Alors attention aux pièges du paganisme et aux démons de l'ethnicisme!

Mame Mactar Guèye
Chargé de la Communication
de la Collectivité Léboue
mamemactar@yahoo.fr






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