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Une insurrection syrienne plus conservatrice qu'extrémiste

le 31 Juillet 2012 à 10:50 | Lu 521 fois

Le soulèvement contre le régime reste avant tout celui de la Syrie musulmane sunnite, pieuse, conservatrice et majoritaire, qui se dresse non seulement contre une dictature sanglante, mais aussi contre un clan familial, celui des el-Assad.


Une insurrection syrienne plus conservatrice qu'extrémiste
De notre envoyé spécial à Alep

Les révolutionnaires syriens partent à l'attaque des chars de Bachar el-Assad en criant «Allah Akbar!»,«Allah est grand!». Le même cri leur sert à saluer leurs morts, à célébrer leurs vic­toires et à rallier leurs troupes. Leurs véhicules sont décorés de drapeaux arborant la Chahada, la profession de foi des musulmans.

Les insurgés syriens sont dans leur immense majorité des musulmans sunnites. Ils assurent qu'il y a dans leurs rangs des chrétiens, et même des alaouites. C'est peut-être vrai, mais on n'en voit pas beaucoup.

Le soulèvement contre le régime de Bachar el-Assad reste avant tout celui de la Syrie musulmane sunnite, pieuse, conservatrice et majoritaire, qui se dresse non seulement contre une dictature particulièrement sanglante, mais aussi contre un clan familial, celui des el-Assad, appartenant à une minorité religieuse schismatique et méprisée: les alaouites.

La défense de l'islam constitue une puissante motivation dans le combat des rebelles. Les histoires de profanations de mosquées par les chabiha, les nervis du régime, spécialistes du viol et du meurtre, sont colportées dans leurs rangs et déclenchent des réactions ­indignées. Toutes les horreurs, bien réelles, commises par ces écorcheurs, se mêlent dans l'esprit des insurgés aux préjugés stigmatisant cette secte ésotérique apparentée de loin aux ismaéliens et aux chiites.

Ferveur religieuse
«Les alaouites ne sont pas des musulmans», assure Ayman H., un jeune professeur d'anglais de la région d'Alep, rallié à la révolution. «Ils ne croient pas en Dieu et ignorent que Mahomet est son Prophète. Ils n'ont aucune morale et leurs femmes vont la tête découverte. Ils boivent de l'alcool et n'observent aucune règle de comportement.»

Le courage des insurgés, qui combattent un ennemi équipé de tanks avec des kalachnikovs et des lance-roquettes, est alimenté par cette ferveur religieuse. On s'échange comme des faire-part les photos et les vidéos des martyrs tombés au combat. «On se fiche de mourir», disent les rebelles.

L'influence des Frères musulmans, si elle n'est pas directe, reste aussi présente dans les rangs du soulèvement. Beaucoup d'insurgés sont les fils de victimes de la grande répression des années 1980 lancée par le père et l'oncle de Bachar el-Assad contre l'organisation islamique.

Pour ces combattants, les mots de «liberté» et de «démocratie» n'ont pas forcément une signification libé­rale. La liberté? «Mais c'est la liberté de pratiquer notre religion, dit Ayman H., sans que l'on puisse offenser nos croyances. Ce qui existe actuellement en Tunisie, où l'on peut caricaturer le Prophète, est le contraire de la liberté.» «Ouais, on se bat pour la liberté, dit en rigolant un rebelle entré dans Alep, mais parmi nous, plus encore se battent pour la religion.» Quant à la démocratie, c'est une revendication qui, dans un pays dont la population est à 70% sunnite, revient à réclamer le pouvoir.

Une chouannerie version musulmane
Le régime de Bachar el-Assad s'est empressé de présenter les révolutionnaires comme des islamistes apparentés à al-Qaida, meilleur moyen de stigmatiser n'importe qui, en Occident comme en Orient.

L'accusation, en tout cas pour le moment, est fausse. Dans les campagnes, la révolte ressemble plutôt à une chouannerie version musulmane, avec des bandes regroupées par villages ou familles étendues, sans beaucoup de contenu idéologique. Ces musulmans conservateurs et pratiquants ne sont pas extrémistes. Ils représentent la majorité silencieuse dans la plupart des pays de la région.

Pour le reste, les combattants de l'insurrection fument comme des cheminées et n'observent pas très rigoureusement le jeûne du ramadan. Les étrangers sont bienvenus, et tout le monde se met en quatre pour être à la hauteur de la réputation d'hospitalité syrienne. Rien à voir avec la paranoïa xénophobe et bornée de certains milieux sunnites irakiens, par exemple.

Prédicateurs itinérants
Mais l'isolement de la rébellion, dépourvue de soutiens extérieurs, la rend vulnérable à des influences d'organisations musulmanes extrémistes venues du Golfe et d'Arabie saoudite.

On aperçoit parfois dans les zones rebelles de mystérieux prédicateurs itinérants saoudiens, Coran en main, qui viennent prêcher une version nettement plus politique et radicale de l'islam que celle pratiquée localement.

L'abrutissement de quarante ans de dictature, où tous les maux du pays étaient attribués par le pouvoir à des complots de l'étranger, occidentaux et sionistes, la déception face à l'inaction des pays occidentaux, États-Unis, France et Grande-Bretagne, constitue un terreau favorable aux idées fondamentalistes.

«Personne ne nous aide. Plus la révolution continuera, plus el-Assad nous tuera, plus nous resterons isolés, plus nous allons voir ces extrémistes prospérer, explique Mohammed K., un volontaire rebelle du Nord. On a déjà dans la région d'Idlib des combattants étrangers venus d'Angleterre ou du Pakistan. Des membres d'al-Qaida arrivent du monde entier. Ça ne va pas aller en s'améliorant.»

Comme dans une terrible prophétie autoréalisatrice, le régime de Bachar el-Assad, acculé, pourrait bien laisser en héritage après sa chute un pays travaillé en profondeur par des forces extrémistes qu'il prétendait combattre. Et laisser les minorités syriennes qu'il prétendait protéger, chrétiens et alaouites en particulier, aux prises avec un islam dominateur qui pourrait vite mettre fin à la très ancienne et très fragile mosaïque confessionnelle qui constitue l'une des principales richesses de la Syrie.




Par Adrien Jaulmes