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Une nuit en France : angoisses, déceptions et espoirs des électeurs

le 23 Avril 2012 à 11:09 | Lu 645 fois

A 18 h 15, la rumeur commence à enfler dans Saint-Pol-sur-Mer (Nord) : "Marine Le Pen serait en tête dans trois bureaux de la ville." "Dans mon bureau, elle est à 35 %", confirme bientôt un assesseur, arrivé à la mairie où se sont regroupés des militants de gauche. Une demi-heure plus tard, les résultats définitifs sont affichés en mairie. La candidate du Front national dépasse 30 %, et talonne François Hollande, le candidat PS. Les mines se font graves. La performance du champion est éclipsée par la percée du FN.


Une nuit en France : angoisses, déceptions et espoirs des électeurs
C'est là une demi-surprise. Dans cette commune ouvrière, associée à Dunkerque, la désindustrialisation et la paupérisation faisaient bouillir les esprits depuis trop longtemps. Ce vote était à la fois redouté et attendu.

La fermeture de la raffinerie Total, une société pourtant assise sur des bénéfices dépassant l'entendement, a été ressentie comme une injustice de trop. Elle a fini de dégoûter. "Les ouvriers voient leurs usines partir les larmes aux yeux", résume Philippe Eymery, chef de file du Front national dans le Dunkerquois. "Nos habitants crient leur colère et leur déception", dit Christian Hutin, le député-maire de Saint-Pol, élu du Mouvement républicain et citoyen (MRC).

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La même onde de protestation froide a parcouru le pays. A Avallon (Yonne), dans la salle du conseil, la proclamation des résultats du premier tour n'a pas décrispé les visages. Dans cette mairie socialiste, François Hollande est largement en tête (31,75 %), mais c'est le score de Marine Le Pen (20,26 %) qui irrigue ce soir toutes les pensées.

Surtout celles de Bernard, âgé d'une soixantaine d'années, qui est assis dans un coin de la salle, la mine défaite. "Ça fait trente-trois ans que je suis sur le terrain, comme bénévole du Secours populaire. Comment voulez-vous que je n'explose pas en entendant ces résultats ? Nous, on aide les gens toute l'année. On ne fait pas de distinction. On essaie de les sortir de la galère. Et quand ils votent, ils font quoi ? Ils votent Le Pen ! Ils cherchent des solutions à leur misère mais ils ne trouvent pas la bonne. Parce que, ça oui, les militants du FN, ils sont super bons pour ameuter le peuple, pour crier plus fort que les autres pendant les élections, mais au quotidien, ils n'aident personne, personne !" A côté de lui, Simone approuve : "Ce soir, j'ai envie de baisser les bras."


Passe un homme, qui se faufile vers la sortie après avoir entendu les résultats. Bernard l'apostrophe. "Mais bon dieu, tu as pensé à tes enfants ! Tu rigoleras moins quand tu auras même pas 5 euros pour vivre ! A ce moment-là, tu viendras encore frapper à ma porte." L'homme s'échappe sans mot dire. Bernard souffle : "Je fais le jardin avec lui tous les jours, je l'ai défendu comme conseiller prud'homal. Et je sais qu'il vote Le Pen. Il me dit qu'on aide trop les Arabes. Ça me révolte, ça me révolte."

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A Paris, dans la salle Equinoxe, dans le 15e arrondissement, les militants du Front national ont compté et recompté ces votes de frustration venus de toute la France. Plus le temps passe, plus les sourires s'élargissent. Plus les langues se délient aussi. L'ambiance est à la victoire. Si certains se disent "déçus" de ne pas être au second tour, ils se consolent avec ce "résultat énorme". "C'est très très bon ! C'est la joie !", s'exclame Marie-Gabrielle Malacain. Au bonheur d'un score flatteur s'ajoute celui d'avoir relégué loin derrière Jean-Luc Mélenchon, dont chaque intervention à la télévision est huée.

L'enthousiasme amène parfois à quelques écarts. Un couple de sexagénaires se dispute. La femme s'énerve : "Tu te rends compte de ce que tu as dit ?! Tu vois Jany et tu lui dis : 'Je vais me marier avec vous' !" Le mari répond du même air excédé : "Oh ! Tu recommences, c'est pas possible !"

CRÂNE RASÉ

Il est encore des visages peu amènes, comme celui d'Axel Loustau, dont la société de gardiennage, Vendome Sécurité, est parfois employée par le FN. Cet ancien membre du GUD ne se prive pas de montrer l'étendue de son hostilité envers certains journalistes. Des militants de l'extrême droite italienne sont aussi là, tous avec le crâne rasé, l'un d'eux portant, sous une chemise largement ouverte, un pendentif en forme de marteau de Thor, signe païen très couru dans ces milieux.

A Saint-Pierre-des-Corps (Indre-et-Loire), dans le quartier populaire de La Rabaterie, Pascal Loulier ne peut retenir un "Merde !" de dépit quand le score de la candidate du Front national apparaît sur l'écran de télévision du salon. Tandis que l'électeur de gauche peste, Isabelle-Muriel, sa femme, se contente d'une moue. Elle a voté Marine Le Pen, l'explique du mieux qu'elle peut à son mari. Plusieurs fois dans la soirée, elle répétera qu'elle est bien "de gauche" aussi, qu'elle n'est "pas raciste", et que sa décision n'a été motivée que par une seule raison : "Le ras-le-bol".


Un sentiment diffus, complexe, dont les racines sont à trouver autant dans les incivilités qui sont monnaie courante dans leur quartier que dans leurs difficultés à joindre les deux bouts. Le couple ne fait plus ses courses à Carrefour, "trop cher" pour eux, n'arrive à la fin du mois que par le système D. "On est des serfs des temps modernes", assure Pascal Loulier. Les hommes politiques ? "Si ça ne tenait qu'à moi, je les emmènerais tous à la guillotine."

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A Gandrange (Moselle), on peut aussi en parler, de ceux-là et de leurs promesses. Dans cette petite ville de la vallée de la Fensch, le chef de l'Etat avait promis en 2008 de sauver les emplois de l'aciérie. Elle fermera un an après. Ce n'était qu'un faux espoir de plus : Gandrange est, depuis quarante ans, le symbole de l'impuissance du politique face aux intérêts du monde économique.

Alors les dupes, las de l'être, ont grondé fort, dimanche. Le FN talonne la gauche et a renvoyé Nicolas Sarkozy à ses serments oubliés. "J'ai pas honte de le dire, j'ai voté Marine Le Pen", confie Marine, une coiffeuse de 20 ans. "Trop de gens sont payés à ne rien faire dans ce pays alors que nous, avec un smic et un loyer, on s'en sort pas. En plus, c'est la seule que je comprends dans les débats à la télé", explique la jeune femme.

"LES JEUNES, ILS RAMENT"

Joseph, son père, employé dans l'industrie automobile, a voté Mélenchon mais dit "comprendre [sa] fille". "Les jeunes, ils rament. Et la Marine, elle ne dit pas que des conneries." "Il faut licencier Sarko", "Tout sauf lui !", "Qu'il retourne sur son yacht avec ses copains" : à la sortie des bureaux de vote, les commentaires sont souvent mordants. Sous le préau de l'école primaire Blanchet, dont il est aussi le directeur, Henri Octave, maire (PS) de Gandrange, pense que la sanction vise surtout le chef de l'Etat, et que François Hollande en profitera au second tour.

A Tulle (Corrèze), les militants socialistes rassemblés au centre sportif et culturel attendent François Hollande, mais le candidat socialiste prend son temps. Enfermé depuis 18 heures dans son bureau de l'hôtel Marbot, le siège de l'exécutif départemental, avec sa plume Aquilino Morelle, sa compagne, Valérie Trierweiler, et quelques membres du staff presse, il peaufine sa déclaration. Et, tout en ironisant sur les interventions télévisées des responsables UMP, attend les allocutions de Marine Le Pen, François Bayrou, et bien sûr, Nicolas Sarkozy.


Le député de la Corrèze aimerait avoir le dernier mot sur le président, comme lors de son discours de Vincennes, une semaine plus tôt. Mais le chef de l'Etat n'a toujours pas parlé et M. Hollande ne peut patienter davantage. C'est donc vers 21 h 20 qu'il fait son apparition. Puis il file vers l'aéroport de Brive, où l'attend un jet privé pour Le Bourget. Direction : son QG de l'avenue de Ségur, à Paris, où il planchera jusque tard dans la nuit sur sa profession de foi.

A Paris, rue de Solférino, la foule rassemblée devant le siège du PS a oscillé toute la soirée entre enthousiasme et frayeur. Il y a là beaucoup de jeunes, avec des drapeaux européens ou bannières frappées du sigle François Hollande 2012. De nombreux curieux aussi, venus pour sentir le parfum de la victoire. Violaine, directrice des ressources humaines de 59 ans, avoue "être ravie de sentir enfin un souffle comme pas senti depuis 1981". "On retrouve la même ambiance, les gens sont heureux", glisse-t-elle, intimidée dans la cohue.

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Ils sont là, devant l'écran géant dressé au milieu de la rue, quelques-uns déjà une rose à la main. Et puis tombent les premiers résultats et le score de Marine Le Pen. "La fête est un peu gâchée", avoue Aurélien, 27 ans, fonctionnaire territorial. "Faudra se souvenir de ces 20 %, mais ça ne change pas la fin : la gauche va gagner", veut-il croire.

"C'est le mandat de Sarkozy qui favorisé le terrain pour le FN", lance Sébastien, jeune communiquant de 26 ans. "Il y a un gros boulot à faire pour convaincre dans le milieu rural : c'est là qu'il y a un gros vote FN", assure son ami Jean, 37 ans, militant associatif venu de la campagne de Compiègne.

LA COMMUNICATION, BATAILLE DE L'UMP

A Paris, dans le camp du président de la République, les mauvaises nouvelles tombent, mais on continue pourtant d'y croire. Les conseillers ont reçu le vote de l'outre-mer, qui montre une baisse du candidat de l'UMP et un excellent score de François Hollande. Ils ont réceptionné les sondages de plusieurs instituts qui dévoilent l'avance du candidat socialiste. "En 2007, ils plaçaient Ségolène Royal devant", se rassure l'un d'eux.

Guillaume Peltier, l'étoile montante de l'UMP, lui, prépare déjà sa contre-offensive médiatique. Les sondages donnent Jean-Luc Mélenchon faible et Marine Le Pen haute. La bataille, ce soir, sera celle de la communication. A 18 heures, Jean-François Copé réunit au siège de l'UMP ceux qui porteront la parole du candidat dans la soirée. Les instructions sont distribuées : Nicolas Sarkozy ne sera plus seul face à neuf candidats, mais dans un face-à face.

GARDE RAPPROCHÉE

Pendant ce temps, le candidat de l'UMP convoque autour de lui sa garde rapprochée (Henri Guaino, Patrick Buisson, Pierre Giacometti, Jean-Michel Goudard, Franck Louvrier). Ils sont rejoints vers 19 heures par les ministres qui prennent leurs éléments de langage avant de défiler sur les plateaux : François Fillon, Bruno Le Maire, François Baroin, Rachida Dati, Valérie Pécresse, Nadine Morano. Puis ce petit monde s'égaille sur les ondes, et Nicolas Sarkozy s'attelle à la rédaction de son discours avec MM. Guaino, Buisson, Louvrier et Lambert, son directeur de campagne.


Les seconds couteaux débarquent à la Mutualité, où plusieurs centaines de militants UMP s'entassent. Lorsque s'affiche sur écran le verdict du premier tour, un immense râle s'échappe de la foule. Anne, militante de 77 ans, retient surtout que "Mélenchon n'a pas fait le trou". Quant aux électeurs de Marine Le Pen, "ils sont plutôt de droite", veut se rassurer la vieille dame. Il apparaît que la candidate est devenue incontournable, une mauvaise surprise pour l'UMP. "Ils vont certainement revenir sur l'immigration, mais je ne crois pas que cela soit le meilleur thème", glisse-t-il.

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A Sceaux (Hauts-de-Seine), ces électeurs de l'UMP s'attendaient à cette soirée maussade. Ils n'en feraient pas une maladie, avaient-ils promis. Mais à 20 heures, lorsque sont apparus les résultats sur France 2, un "Oh putain !" s'est échappé. Incontrôlable. Viscéral. Sur leur canapé, face à l'écran plat, Xavier et Estelle Tremblay accusent le coup : la seconde place de Nicolas Sarkozy les laisse cois.


Agés de 40 ans tous les deux, la même sympathie pour l'UMP, même si lui milite, est encarté, quand elle se contente de soutenir. Xavier est expert-comptable et commissaire aux comptes, codirigeant d'un cabinet d'une vingtaine de personnes sis à Boulogne. Estelle aussi fait dans l'expertise comptable, mais à la direction financière du Crédit agricole. Ils vivent dans une magnifique maison contemporaine toute neuve, meublée avec un goût sûr.

TANT D'INGRATITUDE

Ils sont sonnés par tant d'ingratitude de la part des électeurs. Eux n'ont pas été déçus par son quinquennat. "Pas mal de nos amis scéens ont un rejet épidermique de Sarkozy, ils votent Hollande par défaut. Ils ne supportent pas son côté un peu vulgaire, le fait qu'il ait choisi un top modèle pour femme."

Et le couple en convient lui-même, "la première semaine de présidence a été une catastrophe en matière de communication", il a "désacralisé la fonction au début, se comportant comme un ministre, pas comme un président". Mais la présidence ne s'est pas arrêtée là ! Lui : "Il a fait le mieux possible dans un quinquennat émaillé de crises, dans un univers mondialisé où les marges de manœuvre sont réduites."

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A Lyon, au siège de l'UMP, la deuxième place de Nicolas Sarkozy n'a en revanche pas entamé la bonne humeur de la trentaine de jeunes militants UMP scotchés devant l'écran TV installé à la fédération du Rhône. Plutôt taquins, ces jeunes gens scandent : "On vote Hollande, on veut Strauss-Kahn."

Le faible écart avec le candidat socialiste est salué comme une "bonne surprise", sous des vivats. Mêmes le score du Front national n'obère pas la joie de ces "Jeunes Pop", si jeunes que certains ne voteront pas à une présidentielle avant 2017. "Le Pen à 20 % ? C'est super", commente Eric, 23 ans, qui ne voit rien d'autre dans ce résultat qu'un "bon réservoir de voix pour Sarko". Le secrétaire départemental de l'UMP, Michel Forissier, s'en inquiète pourtant, et redoute le "risque" de triangulaires aux législatives de juin.

AUCUN DOUTE

A Nice, dans la permanence de l'UMP des Alpes-Maritimes, aucun doute n'effleure les militants: "On va gagner! " "Malgré l'anti-sarkozysme omniprésent, Nicolas Sarkozy talonne Hollande. Le bloc de droite devance le bloc de gauche", estime Jean-Sébastien Martinez. Christian Estrosi se félicite que le président-candidat "arrive très largement en tête dans les Alpes-Maritimes".

A Nantes, au siège de la fédération UMP de Loire-Atlantique, l'ambiance est plombée quelques secondes par les premières estimations des chaînes de télévision. "Je m'attendais un peu à ce résultat, mais je suis déçue que l'on arrive en deuxième position", dit Danielle, 66 ans, militante UMP depuis trois ans. "Pas catastrophique, rectifie François Pinte, conseiller régional, président de l'UMP dans le département. Ce soir, on n'a pas la démonstration que la France est à gauche. Une nouvelle campagne démarre."

"TOUT RESTE JOUABLE"

Il invoque la défaite de 1981 pour redonner du baume au cœur : "Giscard est arrivé en tête au premier tour avec le même score que Hollande, rappelle-t-il. Et il s'est finalement incliné face à Mitterrand. On est confiant, tout reste jouable." On étrille François Bayrou. "Le MoDem est mort", dit un jeune UMP.

A Paris, le candidat centriste a rejoint le siège de son parti, rue de l'Université, où les militants l'attendent. Une ancienne de l'équipe prévient : "Bayrou baisse toujours en cours de soirée." Elle a raison. Les résultats sont en dessous du score symbolique à deux chiffres. Lorsque les militants découvrent les résultats à la télévision, un grand silence sidéré et des mines déconfites accueillent la nouvelle.

Dans la salle de presse, les journalistes ont attendu longtemps les premières réactions. C'est le genre de soirée où les postulants ne se bousculent pas pour répondre aux micros. "C'est évidemment une déception", reconnaît Bernard Lehideux, fidèle de M. Bayrou. "Ce qui va maintenant nous intéresser, c'est ce que les autres vont dire sur les sujets qui nous semblent les plus importants. Nous souhaitons l'unité nationale, nous réclamons une moralisation de la vie publique, la lutte contre la dette, l'instauration de la règle d'or et nous attendons des prises de position sur le produire en France", ajoute le député du Tarn Philippe Folliot. A 21 heures, après la très brève allocution de François Bayrou -deux minutes et trente secondes -, les militants se dispersent.

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Atteindre un score à deux chiffres était aussi l'un des buts avoués de Jean-Luc Mélenchon et de ses partisans. Objectif atteint, mais la potion est amère pour la gauche de la gauche, galvanisée par l'enthousiasme de la campagne et par des sondages qui le donnaient à 13 %, 14 %, 15 %... voire 17 % des intentions de vote.

Place Stalingrad, à Paris, les partisans du Front de gauche y croyaient donc, en attendant les premières estimations. "J'ai fait un rêve dans lequel il faisait 24 %", raconte Marine, 25 ans, qui cherche du travail après des études de philosophie. "Quel que soit le score, ce sera une réussite par rapport au rassemblement que ça a créé. Mélenchon a embarqué des gens qui, comme moi, ne croyaient plus à la politique. J'avais décidé d'arrêter de voter mais il m'a redonné envie."


Quand les résultats tombent à 20 heures, c'est la déception. Les visages se ferment. Quelques larmes roulent sur les joues de ces sympathisants qui avaient l'espoir de damer le pion à Marine Le Pen. "Bien sûr, je suis déçue, lâche Héloïse, 20 ans. On s'attendait à un score plus haut. Je me suis fiée aux sondages, peut-être que je n'aurais pas dû." Le score de Marine Le Pen est copieusement sifflé. Le cri désormais rituel de "résistance" fuse.

"Honteux", lâche quelqu'un dans le public. Solène, Marion et Siméon sont stupéfaits. "C'est la pire nouvelle du premier tour", lâche Marion. "Ça interroge quand même, ajoute cette jeune psychomotricienne. Qui sont les électeurs de Marine Le Pen ? Des électeurs de Sarkozy qui ont encore décidé de voter plus à droite ou des électeurs contestataires qui auraient pu voter Front de gauche ? Ça fait quand même un sur cinq, c'est beaucoup!"

TROMBES D'EAU

Le 6 mai, Sabine glissera un bulletin PS dans l'urne. Comme la plupart de ceux qui sont rassemblés ce soir à Stalingrad. Pour Sabine, ce sera toutefois sans conviction: "Bien sûr que je vais voter Hollande, mais bon, la gauche molle, ce n'est pas très réjouissant." La foule se disperse. A 22 heures, la place est déserte, douchée par des trombes d'eau.

A Bordeaux, Anne-Sophie Novell, blogueuse écolo-militante, a accueilli deux amis dans son appartement pour commenter les résultats de ce premier tour. Elle ne comprend pas bien pourquoi d'autres "copains écolos" ont préféré glisser un bulletin Mélenchon dans l'urne plutôt qu'un bulletin au nom d'Eva Joly.

"C'est l'heure de la révolution", lui ont-ils répondu, ajoutant qu'ils "voteraient Verts aux législatives, et que la candidate écologiste ne leur revenait pas. Comme si on ne soutenait pas une équipe de foot parce qu'on n'aime pas le capitaine... Mélenchon, c'est quand même la planification, même s'il a été excellent en écologie", lâche, les bras en l'air, cette trentenaire, économiste de formation.

"QU'IL DÉGAGE"

"De toute façon, maintenant, il n'y a qu'un seul objectif", martèle Liliane Kamaliza, solennelle, drappée d'une écharpe chamarrée : "Que Nicolas Sarkozy dégage. Il a trop fait de mal à la France, trop divisé." Battre le président sortant, c'est aussi le vœu de Mme Joly. Quelques minutes après la diffusion des résultats, elle s'est exprimée depuis la salle parisienne du Bataclan. Sans surprise, elle a appelé à voter pour François Hollande.


Le Bataclan n'est pas plein. Les stars d'EELV - Cécile Duflot ou Jean-Vincent Placé - sont parties très tôt sur les plateaux de télévision ou, à l'instar d'Yves Cochet, ne sont tout simplement pas venues. En revanche, les jeunes militants sont là, infatigables. Ils l'ont accompagnée tout au long de la campagne ont tenu à être là jusqu'au bout.

"Eva" est une "femme debout", elle seule peut vraiment moraliser la vie politique, sa candidature est une "graine que l'on sème et dont on verra un jour les fruits", martèle cette jeune garde, menée par la députée européenne Karima Delli et par Julien Bayou, du collectif Jeudi noir.

"ALLER CHERCHER LES VOIX"

Le piètre score d'Eva Joly a moins surpris les amis bordelais que le score de Marine Le Pen. "Ca me flingue", souffle Liliane, assise sur le lit, en face de la télé. "On ne se doute pas qu'une personne sur cinq croisée dans la rue vote pour Le Pen", ajoute-t-elle, évoquant "un pote" de 23 ans, qui vote FN, justement. "Je sais que je ne pourrai pas le faire changer et Marine Le Pen a des mots, des concepts simples qui percutent dans la tête des gens", analyse, impuissante, cette informaticienne d'une PME du département.

A Paris, dans la salle de la Mutualité, les militants UMP le savent : pour gagner, il faudra ramener dans le giron de l'UMP ces Français qui ont choisi l'extrême droite au premier tour. "Il va falloir chercher des voix chez Marine Le Pen", reconnaît Jérôme Monnier, 38 ans, pâtissier. "Elle tient une grande partie des électeurs nécessaires en main. Nicolas Sarkozy avait fait venir les électeurs du Front à lui en 2007, est-ce qu'il peut recommencer en 2012?", interroge l'artisan. "C'est au candidat-président de promettre certaines choses et de les engager, notamment sur l'immigration clandestine", lance-t-il.

SOUS LES HOURRAS

A 21 h 42, Nicolas Sarkozy arrive afin de préparer ses troupes au combat de l'entre-deux-tours. Le président-candidat arrive sous les hourras de la foule. Dans un clin d'œil peu discret aux électeurs de Marine Le Pen, il jure que les "inquiétudes, les angoisses, les souffrances des Français face à ce nouveau monde qui en train de se dessiner", il les connaît et les comprend. Et de citer les thèmes qu'il abordera dans les 15 jours à venir : délocalisations, immigration, insécurité. Des sujets que Marine Le Pen n'a eu de cesse de décliner pendant sa campagne.

Au siège du conseil général des Hauts-de-Seine, beaucoup s'inquiètent de la course aux voix du FN. Près du buffet, un convive proche de la majorité s'alarme : "Un proche du président m'a dit : il va faire une campagne de néonazi !" Pourtant, ces derniers n'iront pas les yeux fermés glisser un bulletin Sarkozy le 6 mai. Selon l'IFOP, moins de la moitié des électeurs de Marine Le Pen se reportera sur Sarkozy. Quant aux autres... Ils voteront pour François Hollande ou rejoindront, le temps d'un scrutin, le parti des pêcheurs à la ligne.

"BIEN EMMERDÉE"

Isabelle-Muriel Loulier, elle, a déjà tranché : elle votera pour le candidat socialiste, comme son mari. A Sucy-en-Brie (Val-de-Marne), cette habitante qui a voté Marine Le Pen est, ce dimanche soir, dans l'embarras. "Je veux faire battre Nicolas Sarkozy, mais je n'ai pas envie de voter pour François Hollande qui est trop gentil avec les étrangers. Alors voter blanc, s'abstenir. Je ne sais pas quoi faire. A dire vrai, je suis bien emmerdée ce soir."