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Vatican : questions autour d'un scandale

le 25 Août 2012 à 11:37 | Lu 658 fois

Le livre qui a causé la chute du majordome du Pape est publié en France, alors qu'à Rome l'enquête progresse.


Vatican : questions autour d'un scandale
Trois mois après sa sortie en Italie, le livre de Gianluigi Nuzzi, Sa Sainteté, scandale au Vatican (nos éditions du 26 mai 2012), est publié en France (Éditions Privé). L'édition française ajoute un chapitre sur une actualité allemande touchant la maison d'édition Weltbild et connue depuis 2008. Quand Weltbild a fait l'acquisition à 50 % de Droemer & Knaur, une maison d'édition dont le catalogue contenait des titres à caractère érotique et ésotérique, certains évêques allemands se sont opposés à cet achat mais il a fallu attendre l'intervention publique de Benoît XVI le 7 novembre 2011 - ce qu'oublie de dire le livre de Nuzzi - pour que cesse ce qui fut un scandale public en Allemagne. L'ouvrage de Gianluigi Nuzzi vaut surtout pour les correspondances confidentielles souvent complexes et techniques, effectivement volées par Paolo Gabriele, l'ex-majordome du Pape, sur le bureau de son secrétaire particulier. Première étape de ce «VatiLeaks» qui a connu cet été de nouveaux rebondissements à Rome (procès annoncé de l'ex-majordome et d'un complice présumé, révélations des propos tenus par le premier devant les enquêteurs) et dont les trois questions clés commencent à trouver un début de réponse.

Un double scandale?
La table des matières du livre offre quatre genres d'affaires qui sont parfois éclairées par des correspondances ou des notes confidentielles destinées au seul Pape. Les scandales connus mondialement: Légionnaires du Christ, l'évêque intégriste et négationniste Williamson, la banque du Vatican. Les affaires italo-italiennes: Dino Boffo, Communion et Libération à Milan. Les querelles internes au Vatican: l'éviction de Mgr Vigano, la cabale anti-Bertone, le numéro deux du Saint-Siège. Enfin, des constantes vaticano-italiennes: liens étroits entre Église et politique, surfacturation, dons en liquide pour obtenir une faveur. Le tout, dans une culture de la discrétion qui fait la marque du Vatican mais qui est aussi une structure administrative où la jalousie, l'ambition, les luttes de pouvoir existent comme partout, sans tout expliquer… Le livre occulte cette réalité objective répandue à tous les niveaux du personnel du Vatican: sens du devoir, probité, conscience d'œuvrer pour une entité d'ordre spirituelle. L'autre volet du scandale est le vol effectif et la publication de documents totalement réservés, souvent écrits en conscience et en confidence pour la seule connaissance du Pape. Les auteurs de ces lettres retrouvent ainsi publiées, sous leurs noms, des considérations privées livrées au Pape en toute confiance pour tenter de résoudre des problèmes.

Paolo Gabriele a-t-il agi seul?
L'auteur du livre affirme dans l'édition française que de «nombreuses personnes» l'ont aidé. Il s'étonne que Paolo Gabriele ait été arrêté en raison du «simple fait» d'avoir transmis des documents à un journaliste. Neuf délits sont pourtant retenus contre lui. Le principal étant le «vol aggravé» mais aussi celui de «violation du secret» et de «délit contre l'État». Le 13 août, le Vatican a révélé le nom d'un complice, Claudio Sciarpelletti, informaticien à la secrétairerie d'État, le gouvernement central de l'Église. Dans cette même enquête officielle, plusieurs autres individus apparaissent, désignés par une simple lettre. Beaucoup sont des témoins mais d'autres pourraient être impliqués. À côté de cette enquête judiciaire, Benoît XVI a confié à une commission de trois cardinaux le soin de mener une investigation. Elle pourrait apporter des nouveautés. En attendant, seul Paolo Gabriele qui semble bien avoir joué un rôle central et décisif - il le reconnaît lui-même - sera jugé fin septembre.

À qui profite le crime?
L'ex-majordome connu pour son sérieux professionnel et sa religiosité explique qu'il en est arrivé là pour aider le Pape en dénonçant les basses fosses du Vatican (lire encadré). De fait, le livre donne l'image d'un Benoît XVI gouvernant bien plus près qu'on ne le dit et d'une machine vaticane peu maîtrisable. Le cardinal Tarcisio Bertone, secrétaire d'État, donc numéro deux du Pape, est systématiquement attaqué dans un chapitre intitulé «L'ambition du pouvoir». Beaucoup parient sur sa fin, le 2 décembre prochain, jour de ses 78 ans. Mais d'autres, et pas des moindres, assurent qu'il sera reconduit car il a la confiance de Benoît XVI. À Rome, paradoxalement, «VatiLeaks» apparaît en bonne partie résolue. Le Vatican entend même rebondir. Il a publié - du jamais-vu - tout le rapport du juge comme s'il voulait dire qu'il n'y a rien à cacher. Et pourrait publier, à l'automne, l'enquête interne menée par les trois cardinaux.

«Le Saint-Père était mal informé»
Le Vatican a publié le 13 août le réquisitoire du juge où Paolo Gabriele, l'ex-majordome, explique pourquoi il a fini par voler ces documents confidentiels. «Même si je ne savais pas jusqu'où aurait pu aller mon initiative, j'ai ressenti la motivation de faire quelque chose qui, d'une certaine manière, permette de sortir de la situation qui se vivait à l'intérieur du Vatican (…) ; je voyais dans la gestion de certains mécanismes du Vatican une raison d'obstacle et de scandale pour la foi. Je me rendais compte que sur certaines choses le Saint-Père n'était pas informé ou était mal informé. (…) J'ai été influencé par des circonstances internes, en particulier par la situation d'un État dans lequel sont réunies les conditions qui déterminent un scandale pour la foi, qui alimentent une série de mystères non résolus et qui suscitent un mécontentement généralisé. (…) Je précise que voyant du mal et de la corruption partout dans l'Église, je suis arrivé, dans les derniers temps, ceux de la dégénérescence, à un point de non-retour où mes freins inhibiteurs se sont réduits. J'étais sûr que le choc, même médiatique, aurait pu être salutaire pour remettre l'Église dans sa voie juste. Je pensais en quelque sorte que ce rôle dans l'Église est précisément celui de l'Esprit-Saint, dont je me sentais d'une certaine manière infiltré.»


Par Jean-Marie Guénois