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Visé par la traque des biens mal acquis: Pourquoi Abdoulaye Baldé est imprenable

Avec Baldé, l’Etat du Sénégal ne peut pas se payer le luxe de reproduire le procès fleuve qui l’oppose à Karim Wade. Le maire de Ziguinchor tire de ce postulat une assurance personnelle qui renforce ses ambitions politiques.


Rédigé par leral.net le Dimanche 19 Octobre 2014 à 10:15 | | 3 commentaire(s)|

Visé par la traque des biens mal acquis: Pourquoi Abdoulaye Baldé est imprenable
On lui a offert une tribune en or. Abdoulaye Baldé, président de l’Association des maires du Sénégal, n’a pas raté l’occasion de montrer qu’il est debout. Traqué par la Cour de répression de l’enrichissement illicite (Crei), l’homme est apparu fringant le 15 septembre sur la scène du Grand théâtre, lors du "dialogue des territoires". Baldé ne s’est pas fait prier pour endosser un costume de professeur. Il a surtout déchiré en quatre le dossier majeur de la gouvernance Sall : l’acte 3 de la décentralisation.

Du manque de transfert des moyens aux élus locaux, à l’absence de dialogue, le maire de Ziguinchor a dézingué le mauvais jeu de l’Etat sur la délégation de ses problèmes insolvables au niveau des terroirs. L’acte 3 de la décentralisation, une opération de refilage de patate chaude ?

Il y a, en tout cas, dans le (dis) cours magistral de Baldé une phrase surlignée au feutre rouge : "La mise en œuvre des projets de développement fondés sur ces principes fait appel au sens de l’éthique", a enjoint le maire de Ziguinchor. Les propos de Baldé, spécialiste en finances publiques sur la nécessaire réforme fiscale, un sujet sur lequel l’Etat semble faire la sourde oreille, sonnent comme une petite leçon de gouvernance.

D’où la réponse de Macky Sall, cinglante, où pointe l’agacement et l’orgueil politique: "L’Etat ne peut pas se dessaisir, cela n’a pas de sens. L’Etat doit transférer davantage et nous le ferons. J’ai été maire, je connais les difficultés et je serai à vos côtés, mais il faudra définir le périmètre des dépenses obligatoires. Il s’agira de renforcer la part d’investissement public au niveau central et au niveau décentralisé, parce que les bases de calcul ne sont pas appropriées. Vous êtes des experts, mais vous ne tenez compte que de peu de chose".

Provocation ?

Faut-il le rappeler, Abdoulaye Baldé est sous contrôle judiciaire. Pendant qu’il envoyait ses philippiques, les enquêteurs s’imprégnaient davantage du dossier de mille pages qu’il a déposé à la Crei. Le maire de Ziguinchor est accusé d’avoir acquis illicitement une fortune totale évaluée à cinq milliards de FCFA. Répondant à sa mise en demeure par Aliou Ndao, procureur spécial près la Crei, Abdoulaye Baldé, a produit le 11 août dernier un épais document pour défendre son patrimoine.

Plusieurs fois annoncé à Rebeuss, le maire de Ziguinchor a non seulement déjoué les pronostics qui l’envoyaient en prison. Mieux, il fait son show au Grand théâtre. Provocation ? Baldé n’a fait que tenir un rôle protocolaire que lui confère son statut de président des maires du Sénégal. Sa sortie a été suffisante pour réveiller les rancunes apéristes.

Selon L’As du 15 septembre 2014, Baldé est de nouveau dans la ligne de mire du parti au pouvoir. Des responsables de l’Alliance pour la République (Apr) sont en train de multiplier les manœuvres pour l’éjecter de son fauteuil de président de l’Association des maires du Sénégal (Ams). Selon le journal, "un maire apériste proche du Président Macky Sall est en train de faire des pieds et des mains pour prendre sa place. Depuis quelques jours, il est en train d’appeler les maires de son parti pour les convaincre de provoquer une assemblée générale afin de destituer l’actuelle équipe et l’installer", révèle le quotidien.

Samuel Sarr, en rôle de substitution

Le député maire de Ziguinchor doit son sursis à un contexte socio-politique particulier. Les assauts répétés d’Idrissa Seck, la tension dans les universités sénégalaises, portée à son paroxysme avec la mort de l’étudiant Bassirou Faye, les problèmes de la Sénélec, les perturbations dans la distribution de l’eau, sans oublier la menace (pour le moment contenue) de la maladie Ébola. Tous ces ingrédients se sont constitués en bouclier autour de la personne de Baldé, que le procureur Ndao était pourtant près d’envoyer au gnouf.

Mais, l’Etat n’a pas voulu contribuer à faire monter la fièvre sociale. L’emprisonnement de Baldé aurait créé un effet de saturation. Et Samuel Sarr, envoyé le 18 août en prison pour avoir spéculé sur la fortune (via facebook) du chef de l’Etat, a comme joué un rôle de substitution avec son ancien frère libéral en le précédant à Rebeuss.

Dans l’affaire Baldé, l’Etat est décidé à ne pas répéter les mêmes erreurs que dans le cas Karim. Erreurs qui ont mis à mal, aux yeux de l’opinion, la légitimité de la traque des biens mal acquis. Avec Baldé, l’Etat y va avec beaucoup plus de pondération. L’accusation d’enrichissement illicite porte sur des échelles de valeurs beaucoup plus raisonnables.

Les sommes reprochées à Baldé – cinq milliards de FCFA en tout – n’ont rien à voir avec les montants astronomiques mentionnés sur le dossier initial de Karim (600 milliards de nos francs) revus depuis à la baisse par l’accusation. A la surprise générale, Baldé est ressorti libre le 26 août dernier de son face-à-face avec le procureur Aliou Ndao. Il est rentré chez lui, prenant le contrepied de ceux qui lui avaient aménagé une cellule à Rebeuss !

Epée de Damoclès, et galon de présidentiable

Les choses étaient pourtant mal parties pour l’ancien ministre de la Défense sous Wade. Le pouvoir avait entamé l’affaire sur les chapeaux de roues. En février 2013, sous la commande de l’Exécutif, l’Assemblée nationale avait été convoquée en session d’urgence pour enlever l’immunité parlementaire des députés Abdoulaye Baldé, Oumar Sarr et Ousmane Ngom, tous visés par la traque des biens mal acquis. Les choses se sont vite tassées.

Et juste avant les élections locales de juin, le procureur spécial refit signe de vie. Aliou Ndao était alors sur le point de mettre en demeure Baldé, avant de décider in extremis, sous la pression de l’Exécutif, de tout renvoyer jusqu’après les élections locales, laissant ainsi le maire sortant de Ziguinchor la latitude de poursuivre sa campagne électorale. Baldé a gagné les Locales avec une épée de Damoclès sur la tête et un galon de présidentiable sur les épaules. D’aucuns estiment que cet "acharnement" a valu au maire de Ziguinchor sa victoire sur les listes de l’Apr – ou y a largement contribué.

A la guerre comme à la guerre. Baldé est décidé à ne pas être une victime expiatoire. Il a musclé son discours politique et contre-attaque sur tous les fronts. On se souvient de sa fameuse saillie : "Dites au procureur, Aliou Ndao que, s’il veut la guerre il l’aura", avait-il lancé. Le vrai destinataire de cet avertissement n’est personne d’autre que Macky Sall.

Connu pour sa retenue et son économie en paroles, le patron de l’Union des Centristes du Sénégal (UCS) n’hésite plus à dézinguer son adversaire désigné. Lors d’une rencontre avec le maire de Thiès, en mai dernier, Baldé avait décoché une flèche acérée : "Idrissa Seck n’est pas un homme sournois. Il n’est pas comme Macky Sall, qui peut vous sourire dans la journée et vous poignarder dans le dos le soir". Entre les deux hommes l’animosité ne date pas d’aujourd’hui. Baldé, alors secrétaire général de la Présidence, en garde gros sur le cœur contre un Macky Sall nouvellement arrivé à la Primature avec la ferme volonté de le chasser du Palais, sous prétexte qu’il était une "taupe" de son prédécesseur, Idrissa Seck .

Karim immunise son jumeau

Baldé, sorti vainqueur des Locales de juin devant les partisans de Macky Sall, porte sereinement ses ambitions présidentielles. L’idée d’une alliance entre Khalifa Sall, Abdoulaye Baldé et Idrissa Seck, même si elle est loin de se matérialiser, est plus qu’une hypothèse d’école que les Etats-majors politiques prennent en compte dans leurs schémas pour 2017.

Le statut de présidentiable a conféré à Baldé une certaine immunité. Si demain il est mis en taule, on reprocherait à Macky Sall de vouloir écarter un potentiel rival politique. Mais ce qui risque de sauver Baldé, c’est la fatigue de la machine politico-judiciaire. Même dans le camp du pouvoir, on en appelle vivement à ce qu’une fois clos le dossier Karim, il soit mis fin à cette atmosphère de traque qui plombe les investissements.

Une chose est certaine dans la tête de Baldé : le procès à l’usure qui oppose l’Etat du Sénégal à Karim Wade ne se répétera avec lui. Le pouvoir de Macky Sall n’a ni le temps, ni les moyens, de reproduire une affaire qui lui a tant coûté. Et le procureur Aliou Ndao a été très modéré dans ses accusations : 1,4 milliard "jugé illicite", trouvé dans les comptes du maire de Ziguinchor ! Le juge est revenu de loin. Karim risque d’être le meilleur vaccin de "son jumeau" Baldé contre la traque des biens dits mal acquis.

La Gazette






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