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WASIS DIOP : “LA MUSIQUE, LE CINÉMA ET MOI”

Ses débuts de stage photographique au journal Le Soleil, son expérience musicale avec le West African Cosmos (WAC), la relation entre l’image et le son dans sa démarche artistique, son succès auprès du public sénégalais et à l’étranger, son penchant pour le Bouddhisme ou encore sa relation avec son frère, le cinéaste Djibril Diop Mambéty. Ce sont entre autres les grandes lignes qui ont rythmé les échanges à bâton rompu entre le musicien sénégalais Wasis Diop et la rédaction du quotidien Le Soleil dont il était l’invité lundi 13 octobre 2008. Nous vous proposons en grand format, la rencontre avec cet artiste au talent immense qui refuse d’être enfermé dans un registre musical.


Rédigé par leral.net le Jeudi 16 Octobre 2008 à 08:39 | | 0 commentaire(s)|

WASIS DIOP : “LA MUSIQUE, LE CINÉMA ET MOI”
« Je suis impressionné, j’ai la pression, mais en même temps je pense que cette pression est relative. Mais c’est curieux, il n’y a pas de coïncidence dans la vie parce que le journal Le Soleil est une publication qui fait partie de mon propre parcours. Je me souviens, avant d’aller en France, je suis venu faire un stage au Soleil parce que j’étais passionné par le photo-journalisme. Je suis venu, j’étais bien accueilli, à l’époque c’était avec le beau et gentil Bara Diouf qui m’avait permis de faire ce stage d’un mois. Je me souviens aussi de Guy Carrages, patron de ce journal à l’époque, avec sa belle voiture allemande et son chauffeur. J’avais à peine une vingtaine d’années. C’est vous dire que j’ai vraiment connu cette maison, et surtout les photographes avec qui je travaillais. Dans cette salle je reconnais d’ailleurs quelques visages. C’est pour cela que je me sens vraiment chez moi. Il y a aussi le film La petite vendeuse de Soleil de mon frère aîné Djibril Diop Mambéty qui vous dit sans doute quelque chose. Je pense qu’il y a une relation entre ce journal et les artistes que nous sommes. Je suis vraiment honoré de votre accueil. C’est quelque chose que je n’oublierai pas. Et puis il y a ce garçon (notre confrère Modou Mamoune Faye, ndlr) que je croise souvent dans les aéroports avec une valise, en partance quelque part. Nous échangeons souvent sur mon actualité.

En tant qu’artiste, mon frère (Djibril Diop Mambéty, ndlr) encore plus que moi, je m’efforce tout simplement de perpétuer, de rendre ce que le Sénégal m’a donné quand j’étais enfant. Je sais qu’ici on parle de beaucoup des difficultés. Moi quand j’étais petit j’avais aussi des difficultés que j’ai vécues plutôt comme un facteur absolument positif. C’est dans la difficulté que les gens se révèlent, que le combat est possible. Sans difficulté on n’a pas grand-chose. Mon frère et moi, on a bataillé pour réaliser ce que l’on voulait faire et je tiens à le souligner. Et grâce au travail de journalisme que vous faites, cela nous donne, nous artistes, une idée de ce que nous sommes et de ce nous faisons. J’ai la pression en étant devant vous, mais je me rends compte que j’arrive à parler. Je dois donc me sentir un peu chez moi ».

DÉBUTS AVEC LE WEST AFRICAN COSMOS : « Il y a toujours des fondations dans une maison. On ne peut pas construire des murs dans le vide. Moi-même il m’arrive d’oublier le . Il faut qu’on me pose des questions pour que je me mette à en parler. Ce groupe constitue mes fondations même sur le plan musical et je suis resté complètement fidèle à cette appellation. C’est un groupe que j’ai connu avec Emmanuel Gomez plus connu sous le nom de Umban Ukset et qui était le premier grand chanteur solo du Star Band de Dakar. Je me rappelle quand j’étais petit, j’étais fan du Star Band et surtout de ce chanteur qu’on appelait Emma. Et le hasard a fait que qu’après mon stage au quotidien Le Soleil, qui était très important pour moi car je voulais devenir photographe professionnel, je suis parti à Paris pour faire un autre stage à Kodak et dans des agences de photo. Il se trouve que j’ai croisé la musique tout à fait par hasard. J’ai rencontré Umban Ukset et tous les deux nous avons commencé à travailler ensemble. Moi, j’avais ma guitare. C’est comme cela qu’est né le West African Cosmos. Pendant quelques années, Umban et moi avons évolué en France dans le flux de l’énergie, mais aussi de la naïveté parce que nous étions très jeunes, sans souci, sauf le souci de devenir quelque chose parce que nous étions des étrangers dans ce pays. Et Dieu sait qu’en tant qu’étranger nous envisagions de revenir chez nous et de porter quelque chose qui nous tenait à cœur et qui était pour moi le Sénégal. Le nom de West African Cosmos a été trouvé avec Umban. Nous étions assis et nous nous disions qu’il fallait trouver un nom. Moi j’ai dit West African, je me suis arrêté, je ne pouvais pas aller plus loin, lui m’a regarde et a dit Cosmos. C’est une belle histoire. Pour vous dire à quel point l’idée d’englober l’Afrique dans cette initiative était présente dans nos esprits. Déjà, nous étions dans le panafricanisme dans cette évocation du WAC si l’on sait que le cosmos englobe une globalité non négligeable. Très tôt, nous voulions faire de la musique africaine, mais pas uniquement de la musique sénégalaise parce que pour nous cela n’avait pas de sens. Nous nous définissions comme des gens qui voulaient sortir des sentiers battus de la musique africaine, qui était une musique de danse, et nous inscrire dans une perspective un peu plus large, c’est-à-dire une musique qui s’écoute. C’est vraiment ce qui m’a fondé et jusqu’à présent, il y a des chansons que j’ai faites dans mon dernier album dans cet esprit. Par exemple avec le titre « Juddi Bek » c’est vraiment la musique du WAC. C’est tout simplement mon école de musique. C’est là où j’ai appris à formater l’idée de la composition, de la rigueur musicale et surtout de la recherche. Souvent la musique africaine moderne était perçue par les étrangers, en dehors des musiques traditionnelles, comme une musique d’ambiance. Et nous avions le souci de montrer que l’Afrique était une terre de réflexion, de sentiments profonds et qu’on pouvait l’exprimer dans la musique moderne ».

L’EPHEMERE EXPERIENCE DU WAC : « Avec le West African Cosmos dont l’expérience n’a duré que cinq ans, nous avons été rattrapés par notre inexpérience, par notre jeunesse. Nous manquions complètement de sagesse et étions peut-être grisés par notre succès car notre album qui s’appelait aussi West African Cosmos (sorti en 1975) produit à l’époque par CBS qui était l’une des plus grosses maisons au monde de production au monde. C’est là-bas où Miles Davis enregistrait ses disques. Avoir était accueilli dans une major comme celle-là représentait déjà une satisfaction et c’est peut être cela qui nous a fait perdre la tête. C’était quand même assez gratifiant. Et je pense que nous avons été tout simplement victimes de notre inexpérience du fait que nous étions jeune et que nous pensions qu’après cet album chacun de nous pouvait faire valoir sa dimension personnelle. C’était sûrement une erreur. Heureusement que ce groupe a laissé des traces. Le master du premier album est toujours là. En toute modestie, je n’ai rien entendu d’équivalent depuis ce disque. Et aujourd’hui quand nous écoutons cet album, nous sommes étonnés par la dimension musicale et l’ambition qui soutenaient cette entreprise. Pour vous dire à quel point nous sommes partis en Europe en ayant absorbé tant de choses essentielles. Parfois les autres nous regardent comme des pays pauvres, mais la pauvreté existe pour celui qui se définit comme étant pauvre. Je n’ai jamais vécu la difficulté comme étant une pauvreté, j’ai toujours vécu comme un terrien qui se permettrait peut être de toujours vouloir aller plus haut. Et le fait qu’on ait vraiment fait ce disque était tout à fait quelque chose qui s’inscrivait dans une dynamique révolutionnaire Nous étions très avant-gardistes quand même car nous faisions une musique qui n’était pas habituelle à une époque où les gens écoutaient et dansaient plutôt de la pachanga. C’était l’époque où Miles Davis a sorti ses plus beaux albums. C’était également l’époque de Jimmy Hendrix et en tant que Sénégalais nous ne pouvions que nous inscrire dans la vague du moment. Nous n’avions pas peur d’aller dans cette direction de l’Afro jazz. Nous pensions que c’était notre avenir et que notre vocation n’était pas de faire de la musique pour faire danser les gens, mais plutôt de leur ouvrir d’autres perspectives. Et comme moi je suis de Dakar, je suis un peu Lébou, mon enfance a été bercée par les cérémonies que ce soient le « ndeup » (séance d’exorcisme), les chants religieux ou les grandes voix du Sénégal comme celle de Badara Mbaye Kaba que j’entendais lorsque je rampais déjà. Je me rappelle des nuits où nous étions traversés par des événements portés par le vent parce Dakar n’était pas encore cette agglomération un peu agressive avec les bâtiments et la circulation des automobiles. Les nuits étaient vraiment des nuits noires et l’atmosphère était paisible. A des kilomètres à la ronde, on pouvait entendre quelqu’un chanter. J’étais vraiment porté par ce vent. C’est ce que le Sénégal m’a donné. C’est cela mon ouverture musicale qui m’a permis inlassablement de ne jamais quitter le West African Cosmos et de m’inscrire sur mon propre label personnel. Mais je continue de faire de la musique du WAC ».

INFLUENCES ET RUPTURES : « Je ne pense pas qu’il y ait eu des ruptures, parce que si l’on écoute ensemble les expériences, vous verrez que sur les plans harmonique, des atmosphères et du climat, ce n’est pas très éloigné parce que c’est le même rêve. Sauf que le WAC englobait des entités très fortes. Nous étions à peu près on était sept musiciens et moi je suis resté complètement dans cet état d’esprit. Bien entendu je ne suis pas un conservateur car je sais qu’on doit s’ouvrir, explorer des voies nouvelles, la musique doit changer et chercher des connexions nouvelles ».

ENTRE DEUX ALBUMS : « En réalité ceux qui me font l’amitié de m’écouter savent que mes musiques sont marquées par les images. Donc, j’en reviens aux images toujours. Pour vous dire à quel point que le quotidien Le Soleil m’a marqué, le stage que j’y ai effectué m’a confronté aux réalités du journalisme. Et je me rappelle avoir rencontré le président Senghor lors d’un reportage. Avec mon appareil photo, j’ai flashé et en voulant prendre une autre photo, un de ses gardes du corps m’a presque donné un coup de genou en me disant que j’avais déjà eu ma photo (rires). C’était à l’Assemblée nationale et j’ai des souvenirs comme ça parce que j’étais si près du président. Ce sont toutes ces choses qui sont essentielles pour moi. Moi je suis quelqu’un de très spirituel et quand je parle de la spiritualité, je ne fais pas allusion à la religion mais plutôt à la culture.

Nous sommes nés sur une terre culturelle. Nos plus grands initiateurs, nos plus grands professeurs, ce ne sont pas ceux que l’on a rencontré sur les bancs de l’école, mais plutôt des professeurs anonymes que nous avions croisés quand nous étions petits et qui étaient de grands poètes qui portaient une détermination, une culture de la vie absolument essentielle. En tous cas, j’ai eu le privilège d’être né au bon moment et d’avoir croisé tous ces vecteurs de pensée et de sagesse qui ont de fait moi ce que je suis devenu et qui me permet d’exprimer aujourd’hui des choses qui semblent être en adéquation avec ce que les gens attendent ».

RELATION ENTRE L’IMAGE ET LE SON : « C’est exactement ce que je disais par rapport au journalisme photographique, au cinéma, le voisinage avec mon frère Mambéty. Je me rappelle quand j’étais tout petit, mon frère venait me faire sécher les cours pour aller tourner ses films. C’est incroyable. Quand je venais à l’école, les gens croyaient que j’étais en classe alors que je tournais des choses avec mon frère. J’ai été toujours dans les images et c’est comme cela que j’ai rencontré vos prédécesseurs au quotidien Le Soleil. Les images pour moi c’est la musique. Il arrive souvent que de grosses productions américaines achètent mes chansons pour illustrer des scènes où je chante en wolof. Cette vision panoramique de la vie est le cadrage qui caractérise en général tout ce que je fais. Et cela, je le tiens de mon frère en tant que cinéaste et de moi-même en tant que musicien. Pour vous dire que ma visite au Soleil a été déterminante pour tout ce que l’on est en train de dire ».

SUCCÈS AUPRÈS DES SÉNÉGALAIS, PLUS HABITUÉS AU MBALAKH : « J’ai la prétention de dire que j’’ai fréquenté un passeur qui s’appelait Djibril Diop Mambéty et a qui fait de moi, sans le savoir, un passeur. C’est-à-dire que je n’ai jamais été un nationaliste, quelqu’un qui est refermé sur lui-même et qui n’évoquait que les choses de sa propre maison. Je pense que c’est la dimension spirituelle dont je parlais tout à l’heure. Notre idée de la culture et de l’art, c’était la même motivation avec le premier Festival mondial des Arts nègres tenu à Dakar en 1966. Pour moi, rien ne relève du hasard et rien ne se perd. Ce grand festival accueillait quand même un grand baron du jazz comme Duke Ellington qui foulait le sol sénégalais pour la première fois. Il fallait vraiment avoir des oreilles averties pour comprendre qu’il se passait quelque chose de très important. C’était cela le message du Festival mondial des Arts nègres. J’ai eu le bonheur, bien qu’étant très jeune à l’époque, d’avoir été là et ce sont des choses essentielles et fondamentales. Je pense que la vie est un programme de transmission et je me considère comme un passeur. A l’aune des quatre concerts que mon groupe et moi avons donné à l’Institut français Léopold Sédar Senghor et au Just 4 You (les 10 et 11 octobre 2008) à l’initiative du promoteur culturel Aziz Fall, je me rends compte qu’en réalité l’artiste doit aller à l’avant-garde, ne pas être emprisonné par la nécessité du grand public qui demande ceci ou cela. Je pense qu’un artiste doit faire ce qu’il a faire. C’est une question de temps et les gens comprendront tôt ou tard et le rejoindront un jour. La musique que je fais, c’est presque cet écho qui commence à résonner dans l’oreille des gens. Si je suis satisfait, cela me fait plaisir de savoir qu’il faut toujours suivre le même chemin et ne pas obéir aux modes et aux sirènes qui veulent vous faire faire des choses qui ne vous enchantent pas ».

« JE NE SUIS PAS PRISONNIER D’UN SYSTÈME » : « Il y a plusieurs façons de faire de l’art. Soit on fait un art commercial et ceux qui font du commerce doivent être devant leurs stands tous les jours pour vendre. Moi, je mets beaucoup de temps avant de sortir un album puisque j’ai besoin de temps et que j’ai un respect pour les gens qui me font l’amitié de venir vers moi. Et là vous dépendez d’eux et ils sont exigeants et vous attendent au tournant. C’est important de continuer à prendre du temps pour faire bien les choses. Le temps de la réflexion, le temps de trouver des choses. Moi, j’étais prêt à ne plus faire de disque parce que je ne suis pas prisonnier d’un système. J’aurai pu essayer de tenter d’autres expériences. Ce sont tout simplement des histoires personnelles que je n’arrive pas à justifier. Je fais les choses quand je sens vraiment que je peux les faire, avec toute la spiritualité ».

« IL M’EST DIFFICILE DE DÉFINIR CE QUE JE FAIS » : « Je crois vraiment aux génies de la vie. Cela ne fait pas de moi un génie. Je n’en suis pas un. Il y a des choses qui ne s’expliqueront pas. Je n’ai pas la prétention de définir moi-même tous les aspects de mes faits et gestes. Je sais que je suis né à Dakar, dans une famille portée dans la tradition de ce que j’appelle l’écologie première. Je me rappelle que ma mère me défendait de jouer trop brutalement sur le sol parce qu’elle disait que la terre était sensitive, qu’elle pouvait souffrir de nos gestes. Finalement tout ce que l’on a pu faire, toutes nos relations, nous en souffrons d’ailleurs aujourd’hui parce que nous sommes envahis par une mondialisation sauvage qui n’a qu’une préoccupation, celle de flatter notre propre avidité. J’ai vu à Dakar des gens qui ont trois portables et dont le but est que les trois appareils sonnent en même temps (rires). Nous sommes victimes d’un tas de choses qui nous déconnectent complètement de ce que nos aînés ont voulu nous faire comprendre sur la vie. Je m’efforce de prendre en compte ces facteurs qui sont très importants et j’essaie de véhiculer cela dans mes chansons ».

CONTENTIEUX AVEC LA CHANTEUSE YANDÉ CODOU SÈNE : « Yandé Codou s’est plaint une fois dans la presse. Et puisque je suis soucieux et connecté dans des choses vraies, j’ai décidé d’apporter des éclairages. Cette chanteuse, je l’ai connue à travers mon frère Djibril Diop Mambéty. C’est une idée que j’avais car je voulais intégrer de la polyphonie sérère dans la musique du film Hyènes. Je voulais vraiment, sous le sceau des souvenirs, entendre cette voix absolument extraordinaire de la polyphonie qui est pour moi l’une des formes musicales les plus énigmatiques du Sénégal. J’ai entendu les mêmes polyphonies ailleurs qu’au Sénégal. Si vous avez mon album, vous verrez dans la présentation du disque qu’il est indiqué en noir et blanc que toutes les chansons sont écrites par Wasis Diop à l’exception de celle de Yandé Codou Sène.

Après avoir déposé ses chansons à la SACEM (les droits d’auteur français), j’ai entendu dire qu’un article est sorti dans un journal pour dire que j’ai pillé Yandé Codou Sène. Quand j’ai rencontré cette dame, elle était dans des conditions sociales pas assez faciles à dire. Je l’avais trouvée dans son village, assise sous un manguier. Elle s’apprêtait à aller à un baptême pour y chanter et avoir de l’argent. Personne ne parlait plus d’elle, elle était complètement oubliée depuis que le président Senghor avit quitté le pouvoir. Moi-même je croyais qu’elle ne vivait plus. J’ai vraiment été à l’origine de la résurgence de cette dame. Quand j’ai appelé la SACEM, ils ont regardé dans les archives et m’ont dit que toutes les œuvres de Yandé Codou ont été déposées. Ils m’ont envoyé une lettre que j’ai remise à un animateur de la télévision nationale sénégalaise et dans laquelle il est stipulé que tous les droits étant liés à Yandé Codou ont été versé au Bureau sénégalais des droits d’auteur (BSDA). J’ai appelé cette structure où l’on m’a confirmé l’information. Ainsi, Yandé Codou Sène percevait de l’argent et ne savait même pas d’où cela venait.

En France, les droits d’auteur sont très stricts. Yandé Codou croit que je suis son éditeur et que je dois lui payer de l’argent. Elle est auteur-compositeur et doit toucher de l’argent directement sur ce qu’elle a fait sans que cela passe par moi. Elle est venue chez ma famille à la Sicap pour se plaindre.

D’ailleurs j’aurais pu faire plus pour elle, mais j’ai tout arrêté. Il y a de l’argent qui sortent de mes œuvres qui viennent de la SACEM et qui sont versés au BSDA pour elle. Et si elle ne connaît pas l’origine de l’argent qui arrive dans son compte, je n’y peux rien ».

RELATION AVEC LE BOUDDHISME : « Mon père était l’imam de la mosquée de Colobane. Je suis né au cœur même de la spiritualité musulmane.

Au Sénégal, il y a l’Islam mais aussi l’animisme et les deux pratiques arrivent à se mêler. J’aime bien le réalisme des Sénégalais qui parviennent bien à allier les deux. C’est peut-être une façon d’être plus riche spirituellement. Je peux vous réciter tous les versets du Coran que vous voudrez parce que j’étais toujours battu par de mon père qui voulait que je retienne les leçons de la vie. Etant parti de mon pays, j’ai été beaucoup plus frappé et lié à la tradition philosophique.

Mon père m’enseignait l’Islam, mais aussi autre chose qui était beaucoup plus liée à la culture africaine. Des choses qui, en tant qu’artiste, m’ont touché et bouleversé. Si je me suis intéressé au Bouddhisme, je le tiens à l’imam El Hadj Abdourahmane Diop, mon père, parce que son enseignement était vaste, si vaste qu’après être parti du Sénégal, je commençais à m’intéresser à l’Inde, à la culture hindoue, à la spiritualité universelle. J’ai appris au Sénégal, de la part de mon père, toute la force de la tradition, de la notion de l’offrande, de l’inséparabilité entre les hommes et leur environnement parce que c’est quelque chose d’essentiel dans notre culture. Nous sommes vraiment l’extérieur de notre propre reflet. Si nous ne sommes pas contents de ce que nous voyons, nous devons nous en prendre qu’à nous-mêmes.

Ce sont des choses que Gorgui Abdourahmane Diop nous a enseignés. Pour moi, le Bouddhisme c’est cela. Ce n’est pas une religion, mais une philosophie. Je n’ai jamais été autant Sénégalais sur le plan du cœur, de ce que je ressens dans le cœur en tant qu’être humain depuis que j’ai rencontré le Bouddhisme. Pour moi, le Bouddhisme existe au Sénégal. C’est tout simplement notre relation avec l’environnement. C’est une grande philosophie qui permet de créer des valeurs d’aller vers ce que Senghor appelait la Civilisation de l’universel. C’est là mon chemin, le chemin de l’universel ».

WASIS DIOP ET LE CINÉMA : « J’ai fait des films en tant qu’acteurs, mais qui ne sont pas très connus. peut-être que j’ai été un peu frustré de ne pas avoir fait carrière dans le cinéma. J’aurais effectivement aimé faire un film. J’ai écrit d’ailleurs des scénarios dont un a eu le bénéfice d’une production qui s’est mobilisée autour du sujet qui est très intéressant de par son importance. J’avais signé un contrat, mais les aléas du cinéma sont un peu compliqués. Cela coûte beaucoup d’argent et il faut être très patient et savoir attendre. Je n’aime pas attendre. Je ne pourrais pas faire un film parce que je ne peux pas attendre de l’argent pendant sept ans, ce qui explique que c’est un secteur vraiment difficile. Non, je n’ai pas la frustration du cinéma parce que mon frère, même s’il n’a pas vécu longtemps, a fait suffisamment dans le cinéma pour que cela ne soit pas une frustration pour moi de ne pas l’avoir fait. Mais j’aurais adoré faire au moins un film ».

COLLABORATION AVEC DES ARTISTES SENEGALAIS : « Dans mon dernier album, j’ai repris une chanson de El Hadji Ndiaye qui s’appelle « Jiné Ji ». Pour vous dire que si quelqu’un raconte des choses qui vont dans chemin naturel, je suis preneur. Il faut mélanger des éléments qui peuvent aller ensemble. Le chanteur El Hadji Ndiaye a cette force de la tradition et exprime des choses exceptionnelles par sa voix et sa définition de la mélodie. Il a ce style assez particulier qui me renvoie aux kassak (chansons d’initiation) qui m’ont marquées. Un artiste comme Assane Ndiaye, qui faisait du kassak dans les années 1960 m’a beaucoup marqué. Je précise qu’il y avait deux Assane Ndiaye, l’un était très noir et l’autre était un peu clair. Je parle du premier car on les confond parfois. Je n’ai jamais entendu des chants aussi beaux que ceux des kassak. Sur le plan des textes, c’est étonnant. C’est de l’opéra. Et El Hadji Ndiaye me renvoie à cette musique complètement envoûtante, du genre a capela nocturne qui était chanté pour les enfants en initiation dans la case de l’homme La chanson « Jiné Ji » est si belle par le texte que je l’ai reprise. J’avais un projet avec El Hadji Ndiaye et nous avons failli travailler ensemble, mais c’était un peu difficile. Matériellement, c’était peu réalisable car nous n’arrivions pas à accorder nos mouvements. J’aimerais bien un jour revisiter le répertoire de Badara Mbaye Kaba (un grand chanteur de fanal dans les années 1950 - 1960). Avec le kassak, je suis triste de voir que nous perdons des choses essentielles car il était très rassurant pour un enfant d’être initié. C’est important qu’on lui allume des bûchers la nuit pour lui faire comprendre des choses pendant qu’il observe les étoiles ; qu’on le chante, qu’on le flatte et qu’on finisse par lui dire qu’il est devenu un homme. Ce sont des choses essentielles et importantes pour l’avenir des enfants. Aujourd’hui, nous n’avons d’attirance que pour la culture standardisée, mondiale. Je pense que c’est une catastrophe parce que nous n’aurons rien par nous-mêmes. Il nous faudra toujours importer du savoir. Pour moi le kassak est très important. Un exemple, au Japon ils font encore ce genre de cérémonies d’initiation au cours desquelles les enfants portent des habits qu’on appelle là-bas la toge de la virilité. Pourtant les Japonais sont à l’avant-garde du monde sur le plan économique et technologique. Pour vous dire que tradition et modernisme ne sont pas incompatibles. La tradition rationnelle, profonde et la modernité sont même compatibles avec la religion. La culture est également compatible avec la religion. Dans nos pays, on pense que tout ce qui n’est pas articulé en arabe devient un pêché. En tant qu’artiste, je le refuse ».

RELATION AVEC SON FRÈRE DJIBRIL DIOP MBAMBÉTY : « J’ai été marqué par Djibril. Il était mon grand frère et dans la famille sénégalaise il y a une tradition entre l’aîné et le cadet. J’étais le souffre douleur de Djibril. C’est moi qui portais son sac et quand il oubliait quelque chose, c’est moi qui allais le lui chercher. J’étais même son téléphone (rires), mais je l’acceptais. Traditionnellement, c’était comme ça. Je n’étais jamais frustré. Je peux dire j’ai de la chance d’avoir Djibril comme grand frère. Il était mon éducateur et c’était lui qui m’engueulait quand il me voyait une semaine sans lire. Il me disait : fais tout ce que tu veux mais tu dois lire tous les livres que tu vois, même si tu ne les comprends pas. J’ai grandi avec un grand frère qui était précoce et qui pensait que le savoir était dans des choses essentielles et la lecture en faisait partie. Il m’obligeait à lire des journaux, des livres, même si je n’étais pas suffisamment formaté intellectuellement pour comprendre ce que je lisais. Comme il était un homme d’une grande imagination, un homme sensible et de culture, il me disait ce que je devais faire. Une fois il m’a dit que je devais étudier du Droit parce que lui, il voulait que je sois président de la République. Je suis allé à l’Université me bourrer la tête avec toutes les leçons de Droit. J’ai même fait trois ans de Droit. J’ai étudié le droit administratif, public, privé, commercial. Quand je récitais mes leçons, les gens n’en revenaient parce que je les récitais bien. Je leur disais que mon frère voulait que je fasse du droit, sois disant pour que je vais être président de la République (rires). Pour vous dire à quel point lui et moi étions dans des rêves comme ça. C’était formidable parce que cela nous a permis de comprendre beaucoup de choses. J’avais un grand frère complètement disjoncté qui croyait qu’on allait révolutionner le monde. Pour parler de Djibril Diop, je dis simplement que mon frère était un génie, un enfant précoce. Pour dire la vérité, il a beaucoup souffert de cette précocité. Un enfant doit rester un enfant. Lui, il n’avait même pas besoin d’apprendre ses leçons car il les sait déjà. C’est vraiment un génie. Cela l’a beaucoup desservi sur bon nombre de plans. C’était un homme extrêmement merveilleux et très gentil mais il avait ce côté écorché vif qui faisait aussi la trame de son imagination. Mais il n’en demeure pas moins, malgré ses airs de seigneur, qu’il avait beaucoup de peine et cela se voit dans ses films où il n’a parlé que des petites gens, des gens du bas, de l’extrême, ces poètes de l’ombre que personne n’écoute. Les gens leur marchent plutôt dessus et, de temps à temps, leur jettent une pièce comme ça, surtout un vendredi, pour se donner bonne conscience. Toute l’œuvre de Mambety était articulée au tour de ce monde, de l’humanité, de l’humain. Voilà. La chanson « L’Ange Djibril - Hallelujah » (il récite les premiers mots de ce titre dans lequel il évoque le souvenir de son frère qui lui a fait une confession le jour du Tajabone). Pour moi c’est un livre. Cela traduit toute une philosophie d’existence. Quand Djibril me disait cela tout petit, je ne fais que raconter. Ce serait très compliqué de développer cela. Il faudrait avoir le courage d’écrire et comme je n’ai pas le talent d’écrivain, je n’écrirais jamais cela. Ce sont des vécus. Le wolof est une langue qui est très profonde et métaphorique. Dans une phrase, on peut exprimer plusieurs pensées. A travers une chanson que Léonard Cohen qui s’appelle Alléluia, j’ai rendu hommage à mon frère Djibril. Les musulmans vont dire pourquoi il chante Alléluia, mais c’est juste une adaptation et dans la chanson je dis In Cha Allah pour ne pas les frustrer et pour qu’on sache que ce n’est pas une chanson chrétienne, mais une belle mélodie ».

PLACE DE L’ACCORDÉON DANS SA MUSIQUE : « L’accordéon, pour moi, évoque le vent du Sahel. C’est un instrument qui a un soufflet. Il faut pousser pour que ça fasse du bruit. C’est la relation que j’ai avec l’accordéon. Quand j’étais petit et que les Dakarois n’étaient pas encore l’otage du chaos urbain qui existe aujourd’hui, je ressentais ce souffle qui, la nuit, portait loin les voix des chanteurs.

La situation s’est beaucoup améliorée parce que maintenant on a des routes extraordinaires et c’est formidable. Il y a un an, je me rappelle, quand on sortait à six heures, on croyait qu’on était en Irak. D’ailleurs, c’est comme ça que m’est venue l’idée de la chanson « Automobile mobile » parce que j’étais dans les embouteillages à Dakar. Les deux voitures qui étaient en tête de peloton étaient tombées en panne et il y avait plein de voitures qui suivaient derrière. Pour revenir à ma musique, j’ai commencé à composer quand je suis parti du Sénégal. J’avais accumulé suffisamment de choses et comme je le dis très modestement, je ne fais que perpétuer des choses que j’ai vécues. Comme étant petit j’avais les oreilles grandes ouvertes, cela m’a permis d’alimenter mon imaginaire musical ».

source le soleil






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