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Wade, la rue et la ruse

Depuis qu’Abdoulaye Wade est de retour au Sénégal, on assiste à un spectacle vaudevillesque entre un président déchu qui a besoin de résilience pour rebondir et reconquérir le terrain politique qu’il a perdu et un président en exercice qui, après 25 mois de magistère, veut conserver en toute quiétude son pouvoir jusqu’à la prochaine consultation populaire nationale.


Rédigé par leral.net le Dimanche 4 Mai 2014 à 09:00 | | 14 commentaire(s)|

Wade, la rue et la ruse
Wade l’a dit au micro de RFI, son retour est hautement politique. Aussi n’y a-t-il pas là une confusion des genres car on sait manifestement qui de l’ancien président de la République grincheux, du chef de parti amer ou du père revanchard est de retour au Sénégal.

A cet effet, il a élaboré toute une stratégie de communication politique pour capter l’attention des médias et galvaniser les foules. Quand l’atterrissage de son jet privé était annoncé à l’aéroport Léopold Sédar Senghor le 23 avril dernier, il a usé de ruse pour s’auto-bloquer à Casablanca et se victimiser aux yeux des Sénégalais.

L’effet galvanisateur qu’il cherchait au niveau de l’opinion nationale et internationale, il l’a eu puisque ce soi-disant blocage a fini par susciter l’intérêt des indifférents dont beaucoup ont décidé de l’accueillir pour compatir aux difficultés que l’actuel pouvoir lui aurait créées dans le but de l’empêcher de regagner tranquillement son pays.

Cette situation de blocage a suscité chez les partisans, les sympatisans, les simples curieux un regain d’intérêt sur l’arrivée mythifiée de Wade. Surtout que les différents ordres de presse ont amplifié cette venue du leader du Pds au point de lui donner une sur-dimension qu’elle est loin d’avoir.

Finalement, le 25 avril vers 21h, l’aéronef de Wade s’est posé sur le tarmac de l’aéroport Léopold Sédar Senghor de Dakar. Mais là, coup de théâtre, l’ancien président refuse les honneurs de la République dus à son rang. C’est de l’indécence qui trahit l’ignorance des valeurs républicaines dont un président même déchu doit être imbu.

La décence républicaine est celle qui a trait à une certaine idée de la fonction présidentielle, au respect de certains principes, à une certaine hauteur de vue et de comportement par rapport à l’Etat. L’ancien chef de l’Etat a fait montre de cette indécence quand les portes du salon d’honneur lui ont été ouvertes et une escorte mise à sa disposition.

Un refus des honneurs qui pue la mauvaise foi, la politique politicienne-spectacle. Wade est calculateur. Il est populiste. C’est un refus de loin comparable à ceux de ces grands de l’histoire comme Jean-Paul Sartre qui déclina le Prix Nobel parce que "cela m’aurait élevé sur un piédestal alors que je n’avais pas fini d’accomplir des choses, d’agir, de m’engager".

Même la RTS, qui est une télé nationale et dont il s’accommodait alors qu’il était président, en a pris pour son grade. La logique boudeuse voudrait qu’il renonce aussi aux 9 700 000 FCFA de salaire mensuel alloués aux anciens présidents. Puisqu’il martèle avec force démagogie que Macky Sall a retiré tous les avantages qu’il avait donnés aux étudiants, en bon père-providence, il aurait pu distribuer mensuellement en guise de compassion ce pactole à 554 étudiants dépourvus de demi-bourse.

Avant de fouler le sol national, il s’est emmitouflé dans sa toge d’opposant des années 80 pour annoncer successivement sur RFI et France 24 que, s’il voulait prendre le pouvoir par un coup d’Etat, il aurait enjoint depuis Marianne à ses ouailles de passer à l’action.

De tels propos lui auraient valu la prison pour le reste de sa vie dans certains pays d’Afrique et l’asile dans certains pays européens. En écoutant Abdoulaye Wade, président déchu, donner des leçons de démocratie et indiquer une voie à suivre au président Macky Sall, président en exercice, on se dit qu'il n’y a plus de limites à l'indécence républicaine.

Il se plait à dire qu’il ne marcherait jamais sur des cadavres pour aller au palais. Pourtant, c’est cet "apôtre" auto-proclamé de la paix et de la démocratie qui avait donné le coup d’envoi à une marche inopinée à la fin de sa communication lors d’un meeting organisé par la défunte Coordination des forces démocratiques (Cfd), le 16 février 1994.

Une horde incontrôlable de sicaires s’était alors déchaînée sur six policiers qu’ils tuèrent froidement à l’arme blanche. Si Wade pousse le ridicule jusqu’à dire qu’il veut restaurer les libertés publiques qu’il a inscrites dans la Constitution, on doit se demander si ce n’est pas lui et son caudataire Ousmane Ngom qui interdisaient les rassemblements pré-électoraux à la place de l’indépendance et à l’Obélisque.

On se souvient encore de ces images ignominieuses du candidat Ibrahima Fall tabassé par des policiers enragés, de Cheikh Bamba Dièye rudoyé, de Mamadou Diop et de Fodé Ndiaye lâchement assassinés parce que les libertés auxquelles ils ont droit leur avaient été confisquées par un régime honni, banni et fini.

Cette indécence se poursuit quand le Vieux, enivré par un accueil populaire triomphal pour un président chassé du pouvoir il y a de cela deux ans seulement, défie et attaque un président démocratiquement élu pour le pousser éventuellement à des compromis voire compromissions pour faire libérer son enfant incarcéré pour cause d’enrichissement.

Il l’a déclaré : la bataille pour libérer Karim n’est plus judiciaire mais hautement politique. Cette indécence républicaine est poussée à son paroxysme quand le président de la rue publique entame une tournée hypocrite dans les familles religieuses pour quémander un soutien pour l’élargissement de son fils.

Ces prochains jours, selon des informations venant de son entourage, Abdoulaye Wade, à la fin de ses pérégrinations dans les capitales religieuses, devrait déclencher l’Acte I de l’opération "Libérez Karim !" en rendant visite à son fils pour la première fois depuis son incarcération le 17 avril 2013.

Mais cette visite sera spéciale puisque le chef du Pds compte se faire accompagner par toute une foule dont certains pontes libéraux, Serigne Modou Kara, un fils de Cheikh Béthio Thioune, des membres de mouvements dits citoyens et autres alliés politiques. Mais une chose est sûre, les autorités du ministère de l’Intérieur et celles des forces armées, qui prennent déjà cette visite au sérieux, ne comptent pas laisser Wade venir à Rebeuss par une marche bleue.

Maintenant, quid des autres prisonniers libéraux dont l’origine de leur embastillement serait lié à des détournements de deniers publics ? Wade ne parle jamais de son conseiller en TIC, Thierno Ousmane Sy, ni d’Abdoul Aziz Diop, ni de Tahibou Ndiaye, encore moins d’Aïdara Sylla tous emprisonnés à cause directement du système prédateur et corrupteur du défunt régime.

On apprend qu’il profitera de sa visite à Karim pour prendre des nouvelles des autres embastillés. Quant à Aïdara Sylla, libéré, Wade est allé le saluer dans son fief de Thilmakha où un accueil chaleureux lui a été réservé.

On pourrait ainsi multiplier à l’envi les exemples de cette indécence wadienne. Elle se symbolise aussi par une gesticulation quasi-permanente sur la souffrance des Sénégalais et les remèdes-miracles qu’il détiendrait pour la soigner, tout cela aux antipodes de la hauteur exigée par la fonction présidentielle qu’il exerçait et que savaient pratiquer ses prédécesseurs.

Aujourd’hui, les alchimistes libéraux veulent transformer l’accueil ou les tournées populistes de Wade en victoire sur celui qui l’a terrassé, il y a de cela deux ans. Comme disent les Latins "Vae victis". Que d’honneurs pour un looser dont le magistère, quoique ponctué par des réalisations infrastructurelles de qualité, a plongé le Sénégal dans les abysses de la corruption et de la prédation généralisées.

Aujourd’hui, l’Antéchrist dit avoir entendu les cris de souffrance de son peuple. Des cris qui étaient assourdissants, pourtant, quand lui et sa valetaille, tous impliqués dans des scandales financiers, se sont accaparés des richesses du pays, enferrant les Sénégalais dans une pauvreté extrême. Si le pays était au vert quand Abdou Diouf quittait sa tête, il a viré au rouge quand Abdoulaye Wade cédait à son corps défendant la place à Macky Sall. Lui-même avait averti les Sénégalais sur la situation économique catastrophique du Sénégal hypothéquant le paiement des salaires des fonctionnaires dans les mois qui suivraient sa fin de mission forcée.

Par conséquent, venir après tout cela témoigner son empathie à la souffrance des Sénégalais qu’il a crucifiés impitoyablement pendant douze longues années, c’est faire preuve de sado-machiavélisme. A présent qu’il a perdu le pouvoir et que son fils croupit en prison, Wade pense que seules la ruse et la rue lui donneront ce que le peuple lui a retiré : le pouvoir.

Mais qu’il sache que les Sénégalais, dans leur grande majorité, ne sont pas amnésiques. Si se faire accueillir par des milliers de Sénégalais partisans, sympathisants, curieux est synonyme de retour aux affaires, il n’a qu’à déchanter. Les prétendus deux millions de personnes qui l’ont accueilli en octobre 1999 après un séjour en France ne se sont pas traduites dans les urnes au premier tour de la présidentielle de 2000.

Abdou Diouf, qui faisait l’objet d’une détestation populaire, avait alors recueilli plus de voix (690 917) que son adversaire (518 740). C’est le second tour avec les 16,77 % de Niasse (280 538) qui avait été décisif pour terrasser Diouf et les 7,08 % (118 484) de Djibo Kâ.

Aujourd’hui Wade, en homme du passé qui veut encore jouir de nouveau des ors du pouvoir, doit savoir que ses mobilisations-pressions populaires sur le régime d’Abdou Diouf sur fond de chantage ou de compromissions ne prospèrent plus.

Nous sommes en 2014, les mentalités ont évolué, la démocratie a beaucoup évolué. Le peuple sénégalais n’a plus besoin d’un mentor pour sortir dans la rue et réclamer son dû. Le 23 juin 2013 en est illustration.

Aussi Wade doit-il méditer sur ces propos de Thucydides pour changer son comportement pathologique : "la manifestation du pouvoir qui impressionne le plus les gens est la retenue". Et de la retenue, le président Macky Sall en fait preuve, justement.


PAR SERIGNE SALIOU GUÈYE

LE TEMOIN






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