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Wade, le personnage et le style


Rédigé par leral.net le Dimanche 1 Mars 2015 à 20:03 | | 9 commentaire(s)|

Wade, le personnage et le style
Pendant longtemps, le Sénégal fort de ses traditions démocratiques, riche de ses réflexions doctrinales, tissées au cours de son Histoire et perpétuées après son indépendance, a fait école et exception en Afrique. Partout, on parlait d’un modèle sénégalais fondé sur le dialogue, le consensus et la tolérance. Mais, la réussite résidait en grande partie dans le comportement vertueux et ingénieux de son peuple et de ses dirigeants.

SENGHOR, premier Président de la République avait tout laissé derrière lui, une marque profonde et indélébile : le prestige, l’autorité, la durée et même les circonstances qui trans- formaient les orages en destin. Il avait accompli son œuvre à savoir une certaine idée du Sénégal qu’il portait orgueilleusement. Abdou DIOUF, son successeur, imprima à sa manière pour l’avenir du Sénégal toujours cette cohérence.

Mais par l’épuisement d’une certaine politique, par l’assèchement des hommes et de la génération et par un enferment d’un pouvoir sans imagination, une alternative est devenue soudain possible. Elle faisait revenir tous ceux qui se sentaient en dehors du jeu politique, qui n’avaient pas voix au chapitre, qui étaient frappés par les politiques d’ajustements structurels (1981-1986).

Le 19 mars 2000 posait un jalon de notre histoire commune. Ce fut la conjonction rare dans le continent africain de la nécessité de l’alternance et de la possibilité d’une alternative.

La loi du balancier s’imposait. L’Histoire entrait par la grande porte. Le Sénégal réalisait sans heurt et dans la sérénité l’alternance politique.

Après les batailles électorales perdues durant des années pour conquérir le pouvoir, Abdoulaye WADE devenait enfin le troisième Président du Sénégal.

L’homme du changement (Sopi) à force de persévérance héritait de la République. L’appel rimbaldien « à changer la vie» allait se mettre en marche.

Très vite, ce peuple qui avait accueilli l’homme de l’alternance comme un prodige s’est aperçu qu’il n’était pas sans défaut.

Dès lors le 19 mars 2000 est apparu comme un soulagement plus qu’un renouveau. La trop longue attente a conduit aux ambiguïtés, à la constitution d’un système partisan et courtisan autour d’hommes et de femmes parfois peu préparés à assumer les responsabilités du pouvoir.

Ainsi l’alternance n’aura pas eu la politique de sa pensée, l’idée de l’attente qui était dans de nombreux sénégalais n’intimidait plus, ni n’accablait par l’espoir que l’on mettait en elle.

En une décennie seulement, le modèle sénégalais s’est dissout dans les sables. De par sa personnalité, sa méthode et son style de gouvernance, Wade a réussi à banaliser une certaine idée du Sénégal dans l’Afrique et dans le monde alors qu’on nous acceptait original.

Le Sénégal qui se distinguait dans l’Afrique par un caractère curieusement personnel est devenu malheureusement plein de contrastes.

Excès personnels, débauche médiatique, le style Wade incompatible avec les institutions écrase, personnifie, cristallise, incarne.

Sa méthode de communication davantage horizontale que verticale ne l’aide guère.

Peut-il écouter une fois le conseiller qui se refuse à le flatter au péril de sa vie, l’ami qui lui dit ce qu’il n’aime pas entendre ou le citoyen qui, comme sous l’agora n’a pas peur de dire ce qu’il pense ?

Par nature, Wade n’aura jamais assez la distance et la solennité nécessaires à la fonction présidentielle. Il est tenu par cette démesure que de Gaulle appelait : « la passion d’étendre coûte que coûte, sa puissance personnelle au mépris des limites tracées par l’expérience humaine, le bon sens et la loi. »

Est-il capable de changer ? Vraiment. Mais qui le croit encore ? S’imposer comme l’arbitre des élégances républicaines ?

Rien ne s’arrange avec le temps. Et l’hyperactivité se fait brouillonne.

C’est bien la peine de s’acharner à prendre de la hauteur à condition de ne pas revenir à sa nature. Certains disent qu’il s’était pourtant appliqué. Afin de se représidentialiser.

Il prétendait s’arracher à la mêlée après sa défaite. Très vite, les moments d’efforts et de contention ascensionnelle sont irrémédiablement retombés.

Le revoilà en ces temps troublés où les horizons se dérobent devant ce mot d’équilibre : la sagesse (signe et sens) faisant abstraction de tout et agissant comme d’habitude en électron libre pour balancer des propos odieux à l’encontre de son successeur.

Ces déclarations inqualifiables de Wade heurtent le Sénégal dans son histoire, la société sénégalaise dans ses valeurs et la démocratie dans ses fondements. Subsidiairement, elles posent le débat sur l’avenir de son parti.

Gardons-nous d’anathèmes pour ne pas aggraver la situation. Car le mépris est le plus souvent à l’origine du totalitarisme.

Ce Sénégal ne doit pas être en proie à une crise de bêtise, de crédulité et de bestialité trop évidente. La vérité est trop sévère. Déjà, le pays était surréaliste. Sous le règne de Wade, il ressemblait à un théâtre de boulevard où la politique n’était que comédie. On y alternait tous les rôles. Le peuple amusé attend désormais : d’être gouverné avec sérieux et respect.

Les invectives et les injures sont flétrissables, elles ne servent à rien sauf à dégrader davantage la personne qui les prononce. Ne fallait-il pas mieux faire sienne, cette sagesse bien de chez nous « le silence murit l’homme et la parole le révèle ».

Le cracheur de haine feint toujours de s’émouvoir devant le retour de flammes

Fort heureusement, les Sénégalais n’ont pas perdu leur capacité d’indignation à savoir leur part d’humanité devant la violence de tels propos. Des paroles profondes ont été prononcées jusque dans son proche entourage pour dire : « trop, c’est trop. »

Car si notre pays a su encore rester un havre de paix , il le doit à l’intelligence et à la vigilance de tout son peuple. Ainsi le moindre renoncement à ces principes nous sera préjudiciable.

Aujourd’hui on est réduit à rappeler au Lauréat du Prix de la Paix Houphouet BOIGNY, à celui qui était hier censé garantir notre unité nationale et la cohésion sociale d’avoir une attitude irréprochable dans ses interventions.

Pourquoi vouloir maintenant semer un monde de haine ? Cultiver un champ de mine ? Pour espérer quoi ? Récolter les fruits de l‘atome ?

Le Sénégal est une idée qui s’incarne dans la volonté de vivre-ensemble avec un projet et une histoire.

Cela requiert un fonds commun : l’attachement aux valeurs de respect, de tolérance, de liberté et de démocratie, quels que soient les changements de majorité politique.

Lorsqu’on a des valeurs communes, on doit construire et partager ensemble.

Il est temps de maîtriser ses irritations pour que chaque espérance ne devienne pour lui un purgatoire, chaque tentative, une humiliation.

L’idéal serait de le faire comprendre de manière définitive que l’Histoire est un cycle et que nous sommes arrivés à la fin de ce cycle ouvert par l’alternance en 2000. Le moment est venu après l’échec de 2012 de partir avant d’être tard.

Cincinnatus, homme politique romain du Vème siècle avant JC et deux fois dictateur, fut un modèle de vertu et d’humilité pour son peuple en se retirant de la politique pour retourner cultiver son champ.

Aujourd’hui, il nous appartient tous ensemble d’apprécier ce qui se passe dans notre pays, de prendre la mesure de notre intervention, de notre utilité, de son sens.

Nous devons donc faire preuve d’un humanisme de refus qui introduirait la raison en politique avec ce ton qui sonne comme un élément de charge à ceux qui, actuellement sous nos yeux, infantilisent nos institutions, distillent la culture du mépris, de peur et de force.

Si nous restons amorphes avec un bandeau sous les yeux se contentant de parlottes éternelles, notre système de valeurs reculera à l’échelle du continent, qui depuis longtemps voyait en nous un modèle d’exception.

Il est encore temps de revenir à une perception d’une République sereine et consensuelle, d’une République fraternelle qui n’a pas peur d’elle-même, ni de son avenir, ni de ses talents, ni de son envergure.

Une République démocratique, vertueuse, humaniste, plus grande, plus forte, plus sûre d’elle-même puisqu’elle aurait plus rassemblé que divisé ses enfants.

Le plus grand malheur qui pourrait donc arriver au Sénégal, à ses valeurs et à sa morale, du fait des politiques, des intellectuels, des républicains, de tous les patriotes, serait que par intérêt ou par dégoût, par une sorte de remords et de pusillanimité aussi, d’avoir mal usé de sa liberté, le Sénégal se laisse doucement enfermer dans un silence insensé.



Mamadou DIALLO

Avocat au Barreau de Paris

Docteur en droit

Auteur des Eclats du Temps (Poésie)







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