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WikiLeaks : l’Afrique vue par les diplomates américains

Rédigé par (Plus d'informations demain sur leral .net) le 16 Décembre 2010 à 15:02 | Lu 1255 fois

Des inquiétudes de la montée de la corruption au Sénégal et en Tunisie aux confidences de Laurent Gbabgo sur l’ancien Premier ministre français Dominique de Villepin, en passant par les appétits US sur les anciennes colonies françaises, les derniers câbles de WikiLeaks sur le continent africain sont riches en révélations. Morceaux choisis.


WikiLeaks : l’Afrique vue par les diplomates américains
L’arrestation pour viol du co-fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, n’empêche pas les fuites de se poursuivre. Les mémos des diplomates américains, qui passent en France par le filtre du quotidien Le Monde (l’un des cinq journaux partenaires de WikiLeaks pour la diffusion des documents diplomatiques américains), sont riches en enseignements s’agissant du continent africain.

Dans les dernières livraisons sur la diplomatie américaine en Afrique : le rôle joué par la France et les Etats-Unis pour écarter l’encombrant capitaine Moussa Dadis Camara du pouvoir en Guinée, devenu renégat international depuis le massacre par des militaires de la garde présidentielle d’au moins 156 opposants à Conakry, le 28 septembre 2009 ; les inquiétudes américaines de la montée de la corruption au Sénégal et en Tunisie ; l’intérêt porté au « cas » Charles Blé Goudé chef des « Jeunes patriotes » en Côte d’Ivoire récemment nommé ministre par le controversé président Laurent Gbagbo ; les confidences du même Laurent Gbagbo selon lesquelles Dominique de Villepin lui aurait demandé d’intervenir auprès de président Chirac pour qu’il le nomme Premier ministre en 2005 ; les appétits américains suscités par la volonté de « rupture » affichée par le président français Sarkozy avec la « Françafrique », entre autres.

Wade et la corruption

Les télégrammes fuités par WikiLeaks montrent que le Sénégal est un vrai dilemme pour les Américains. Il est, en effet, difficile d’aider les Sénégalais qui « ont perdu espoir face à un chômage de masse », sans aider « Wade et son entourage, immergés dans des scandales financiers. ». Le pays d’Afrique de l’Ouest est décrit comme « une démocratie faiblissante ».

Lors d’un long tête-à-tête, dont rend compte un télégramme du 18 février 2010, Marcia Bernicat, l’ambassadrice américaine au Sénégal, tente de convaincre le président Wade, 84 ans, de prendre des mesures contre la corruption. « L’impression selon laquelle la corruption est répandue est aujourd’hui devenue [au Sénégal] une réalité qui ne peut être combattue que par des mesures concrètes », prévient la diplomate. Le président Wade martèle qu’« aucun cas de corruption n’a été récemment porté devant la justice ».

L’ambassadrice est venue faire pression à travers le crédit de 540 millions de dollars sur cinq ans accordé par les Etats-Unis dans le cadre du « Millenium challenge corporation ». Elle menace : « Le Sénégal pourrait perdre » ce financement si la lutte contre la corruption ne faisait pas de progrès. Le président finit par reconnaître la nécessité d’agir contre la corruption, après « un gloussement », relève le télégramme.

Abdoulaye et Karim Wade, révèlent les mémos relayés par Le Monde, sont plus occupés à « ouvrir la voie à une succession présidentielle dynastique » qu’à « s’attaquer aux problèmes urgents » que constituent « le prix élevé des denrées de première nécessité, les coupures électriques fréquentes ou la périlleuse émigration des jeunes vers l’Espagne ».

Un successeur pour Camara

Devenu infréquentable depuis le massacre par des militaires de la garde présidentielle de plus de 150 opposants à Conakry, le 28 septembre 2009, Français et Américains cherchaient à écarter le capitaine Moussa Dadis Camara du pouvoir en Guinée. La tentative d’assassinat dont est victime le chef de la junte précipite les choses. Grièvement blessé à la tête, le 3 décembre, il est évacué au Maroc. « Bien qu’il ait été chassé de la scène violemment plutôt que par des moyens constitutionnels, il serait mieux pour la Guinée qu’il ne rentre pas dans son pays », écrit l’ambassadrice américaine en poste à Conakry, Patricia Moller, dans un des télégrammes diplomatiques obtenus par WikiLeaks et révélés par Le Monde. Pour ce faire, Paris et Washington insistent auprès des Marocains pour qu’ils le gardent « pendant longtemps ».

Des mémos de l’ambassade américaine au Maroc avertissent des éventuelles conséquences du retour du chef de la junte. « Dadis a recruté des mercenaires sud-africains et israéliens qu’il a regroupés, au côté de ses propres hommes, à Forecariah, (…) dans l’ouest du pays. (…) Sa milice compte 2 000 à 3 000 hommes dotés d’armes en provenance d’Ukraine. Le risque de conflit et de déstabilisation menace toute la région », écrit l’ancien numéro deux de l’ambassade américaine, Robert P. Jackson. Le 12 janvier 2010, le roi Mohamed VI prend « la décision abrupte », selon les Américains, d’expédier Dadis Camara au Burkina Faso.

Paris et Washington cherchent, pendant ce temps, un successeur au capitaine guinéen. « Au regard des fréquentes discussions entre Hillary Clinton et Bernard Kouchner et de l’unité de vue entre les deux capitales, [Sekouba Konate] offre le seul véritable espoir pour une transition politique », estime un télégramme. Début janvier 2010, le général Konate rentre à Conakry et pose les jalons de la transition vers le pouvoir civil à travers l’organisation des élections.

Charles Blé Goudé, de chef de milice à homme d’Etat

Laurent Gbagbo l’a nommé, ce lundi, au poste de ministre de la Jeunesse et de la Formation professionnelle au sein de son nouveau gouvernement, à l’issue d’une victoire largement contestée à la présidentielle du 28 novembre. Charles Blé Goudé est le fondateur du mouvement des « Jeunes patriotes » en Côte d’Ivoire, qui organisa plusieurs manifestations violentes contre les forces armées étrangères et les ressortissants étrangers, lors de la crise de 2004 notamment. Son « cas » intéresse depuis quelques années la diplomatie américaine.

Dans un câble daté de juin 2008, il est précisé que Charles Blé Goudé « a adopté un profil bas depuis qu’il a été frappé par des sanctions ». Depuis quelques temps, notent les diplomates américains, ce dernier tente de « transformer son image de chef de milice en celle d’homme d’Etat ». Il a été condamné le 7 février 2006 par l’Onu « pour des déclarations répétées appelant à la violence contre des installations des Nations unies, des personnels des Nations unies et des étrangers, mais aussi pour avoir organisé et participé à des actes de violences commis par des milices de rue, incluant des passages à tabac, des viols et des exécutions extrajudiciaires », énumère le télégramme américain relayé par Le Monde.

Le télégramme note cependant : Blé Goudé « semble ne plus avoir l’autorité [sur les masses de jeunes] qui était la sienne il y a quelques années, mais il peut toujours mobilier ses fidèles ».

Un coup de pouce pour de Villepin

Toujours à propos de la Côte d’Ivoire, il y a aussi cette étonnante révélation qui montre l’ambigüité des relations entre la France et ses anciennes colonies : Laurent Gabgbo aurait aidé Dominique de Villepin à devenir Premier ministre en 2005. Reçu à l’ambassade américaine à Abidjan, ce dernier « a révélé, raconte un télégramme, que de Villepin lui avait demandé d’intervenir auprès du président Chirac pour qu’il le nomme premier ministre [en 2005], et Gbagbo s’était exécuté. Chirac avait réagi en disant que de Villepin était du genre nerveux, mais Gbagbo avait donné la garantie à Chirac que de Villepin était la personne parfaite pour cette fonction ». Pourtant, Laurent Grbagbo ne cessait de « s’engager dans des digressions pour s’emporter contre le gouvernement français », précise le même télégramme.

La volonté de « rupture » affichée par l’actuel président Nicolas Sarkozy avec la « Françafrique » dévoile, en outre, les appétits des Américains sur les anciennes colonies françaises. Cela pourrait « donner aux Etats-unis des occasions d’étendre leur influence en Afrique sans rencontrer de résistance », s’enthousiasme un télégramme diplomatique américain.

La Tunisie et la « quasi-mafia » familiale

Dans leurs mémos, les diplomates américains décrivent le plus souvent la Tunisie comme un pays gangréné par la corruption, laquelle est organisée par l’entourage familial du président Ben Ali, qualifié de « quasi-mafia ». Sans omettre de souligner sa bonne santé économique (5 % de croissance en moyenne depuis dix ans), le statut avantageux de la femme par rapport à d’autres pays de la région, un télégramme passe en revue, à l’été 2009, les « gros problèmes » de la Tunisie. « Le président Ben Ali prend de l’âge, son régime est sclérosé, et il n’y a pas de successeur avéré, indique le mémo. Beaucoup de Tunisiens sont frustrés par le manque de liberté politique et en colère contre la corruption de la famille de la première dame, le taux de chômage élevé et les disparités régionales. L’extrémisme reste une menace. Confronté à ces problèmes, le gouvernement n’accepte ni critique ni conseil, qu’ils viennent de l’intérieur ou de l’extérieur. A l’inverse, il ne cherche qu’à imposer un contrôle plus strict, souvent en s’appuyant sur la police. Résultat : la Tunisie est à la peine et notre relation [avec elle] également ». Un constat sans appel.

Les fuites révèlent en outre des inquiétudes quant aux mauvais traitements que pourraient subir les prisonniers Tunisiens transférés de Guantanamo. L’ambassadeur américain Robert F. Godec raconte dans un mémo daté du 23 juin 2009 les dessous des négociations secrètes que la Tunisie menaient avec la France, l’Allemagne, le Canada et l’Italie, pour les persuader de n’accueillir aucun détenu tunisien de Guantanamo sur le sol. « Il n’existe aucune garantie absolue contre les mauvais traitements », écrit le diplomate, souhaitant que Washington demande des « mécanismes de contrôle et de suivi » si elle se résout à transférer des détenus Tunisiens de Guantanamo en Tunisie.

Bakchich au Maroc

Les notes diplomatiques américaines accablent également le pouvoir au Maroc dans des affaires de corruption. Dans une note secrète de décembre 2009, révélée par le journal espagnol El-Païs, le conseiller commercial américain raconte l’histoire d’un homme d’affaires dont les démarches pour investir dans un projet immobilier au Maroc se trouvent bloquées parce qu’il refuse de s’associer à une société appartenant à la famille royale. Un cadre marocain affirme en outre que les « principales décisions en matière d’investissement sont prises par trois personnes dans le pays : Fouad Ali al-Himma, à la tête d’un parti politique et proche du roi, le chef du secrétariat particulier du roi, et le roi lui-même ».

Les Etats-Unis survolent l’Algérie

Des rapports de l’ambassade américaine à Alger, rédigés entre 2008 et 2010, indiquent que la coopération entre l’Algérie et les Etat-Unis dans la la lutte contre le terrorisme s’est accrue depuis 2007. Les notes montrent la volonté des dirigeants de la région menacés par Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb Islamique) de coopérer discrètement mais sérieusement avec Washington, selon Le Monde. Début 2010, Alger a ainsi donné son accord pour des « survols de surveillance » américains . L’Algérie est le troisième pays du Sahel à autoriser de tels survols américains, qui entrent dans le cadre de la lutte contre les réseaux d’Aqmi, après la Mauritanie et le Mali.

Kadhafi soutient Julian Assange

Embarras, gêne, colère, aucun des dirigeants africains n’a jusqu’ici réagi aux révélations de WikiLeaks. Sauf le sulfureux guide de la révolution libyenne, Mouammar Kadhafi, dont des documents américains ont pourtant dit qu’il ne voyageait jamais sans son infirmière ukrainienne « blonde à la poitrine voluptueuse », ou encore qu’il avait provoqué une alerte nucléaire fin 2009 en retardant l’envoi en Russie de matériaux radioactifs, s’estimant humilié de la manière dont il avait été accueilli peu auparavant à New York. Le dirigeant libyen a estimé que WikiLeaks avait un rôle « très utile » pour mettre à nu « l’hypocrisie américaine » dans des déclarations publiées mercredi par l’agence libyenne Jana. Il a affiché son soutien à Julian Assange au nom de la liberté d’expression…

Source : Afrik.com