CHEMINS D UNE ALTERNANCE MENTALE AU SENEGAL

 TOURE BOYE
Mercredi 11 Août 2010

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POUR UNE ALTERNANCE MENTALE AU SENEGAL

MON CHER FRERE
Tu seras peut être d’accord avec moi, qu’en ce moment, chez nous,au Sénégal, nous ressemblons plutôt à des êtres culturellement culpabilisés, c’est à dire, des êtres qui font plus apparaître leurs défauts que leurs qualités.
Partout, dans les familles, sous l’arbre à palabre, sur les routes, au bureau, à l`usine, au marché, chacun cultive la manie de critiquer chez les autres ce qui le dépasse, mais se garde bien de juger le peu dont il est capable.
Chacun veut jouir d’une grande paix, mais ignore qu’il n’a aucune chance de vivre en paix s’il n’a pas appris à ne pas se dépenser au-dehors, c'est-à-dire, à ne pas se mêler de ce que disent et de ce que font les autres, à ne pas s'immiscer dans les affaires d'autrui.
Chacun projette ses doutes, ses peurs, ses angoisses, son mal être et ses échecs sur les autres comme si la faute leur incombe, mais refuse d’entreprendre le travail d’introspection nécessaire à sa propre croissance.
Chacun se méfie du travail maléfique de l’autre, du collègue, du voisin ou d’un proche parent, justifie souvent ses échecs comme les conséquences désastreuses d’un «mauvais sort», d’un «mauvais œil» ou d’une «mauvaise langue», mais ne se rend pas compte, qu’en réalité, il ne fait que rejoindre la longue chaîne de la superstition.
Chacun cherche coupables à son infortune et à ses malheurs, mais ne se doute, à aucun moment, que c’est la projection de ses propres contradictions qui provoque, certainement, d’aussi tristes dénouements.
Chacun cherche les moyens de se défendre ou de se protéger de l’autre, sans savoir qu’il ne fait rien d’autre que de perpétuer ses sensations de menace et de proclamer que ses peurs sont réelles et ses terreurs justifiées.
Chacun s’évertue à cultiver ses relations spéciales afin de se prémunir de la pénurie, mais refuse de reconnaître qu’il n’existe pas de repas gratuits et que la nature ne tolère pas ceux qui, à long terme, ne font rien pour elle.
Chacun semble attendre devant sa porte le bon moment sans entreprendre quoi que ce soit, mais ignore que le bon moment n’arrive jamais et que ce n’est qu’en se mettant à l’ouvrage avec les outils dont on dispose qu’on peut en trouver de meilleurs.
Chacun semble exiger la réussite à tout prix, mais refuse d’accepter qu’elle est, en soi, une récompense rare et qu’on ne peut que la mériter.
Chacun cherche à prendre n’importe où un petit peu de gratifications, de bénédictions, de protections et de richesses, sans savoir que les tentatives frénétiques de cupidité n’entraînent que des frustrations et que ce n’est qu’en refusant sa misère intérieure qu’on peut s’enrichir.
Chacun s’efforce de tirer son semblable dans son propre trou afin que celui-ci partage son impuissance et son inertie, ou, à défaut, manigance contre lui pour ôter de ses mains braves et généreuses le peu qui lui reste.
La plupart d’entre nous, animés par un insatiable désir de posséder tout ce qui leur plait, les honore et les valorise, ont préféré s’engouffrer sur les chemins de l’arrivisme, de l’aversion, de la jalousie, de la malveillance, de l’avidité, de la convoitise et du mensonge.
Mentir en permanence et de façon astucieuse, tromper à la moindre occasion et de façon émotionnelle, sont devenus choses tellement courantes, qu’on peut se demander, des fois, si nous ne sommes pas entrain de batir une société où les individus seraient mieux à l’aise dans le mensonge que dans la vérité
Tout se passe, comme si un manque profond de vérité intérieure avait rongé tous les rapports, et même si l’amour des hommes, la droiture et la moralité sont toujours proclamés extérieurement comme des idéaux élevés, intérieurement, l’envie et la cupidité empoisonnent tout.
C’est, aujourd’hui, dans l’air du temps, de ne plus hésiter à nuire aux intérêts d’autrui pour parvenir à ses fins, de se réjouir des malheurs des autres, particulièrement, de ceux que nous estimons nous faire de l’ombre, et de cultiver les jugements dévalorisants et diffamatoires.
Nous ne voulons pas reconnaître que la force est toujours au-delà de notre capacité de détruire et l’accepter en échange est à notre portée.
En vérité, nous continuons de semer des graines vénéneuses et nous nous étonnons ensuite que la récolte soit mauvaise.
Nous sous estimons les répercussions de nos actes, de nos pensées et de nos paroles et nous nous étonnons d’être si souvent surpris.
Nous aimons souvent raconter des histoires concernant les conséquences d’une action qui ont mûrit au fil du temps, et qui, plus tard, sont retombées sur celui ou celle qui l’a accomplie, et nous ne faisons pas suffisamment attention à ce que nous cultivons en nous-mêmes.
Nous aimons parler de problèmes sociaux, alors que les problèmes ultimes, reposent, muets, au plus profond de nous mêmes.
Nous aimons parler de protection de l’environnement ou plus récemment de développement durable, alors que le plus grave et le plus urgent, reste, sans aucun doute, la dégradation de l’homme environné par d’autres hommes.
Nous refusons toujours de nous soumettre à cet examen méthodique et fécond qui conduit forcément à s’apercevoir que les causes profondes de notre « mal être » et de nos dysharmonies ne proviennent pas de l’extérieur, mais prennent naissance en nous-mêmes.
Nous semblons tellement habitués depuis si longtemps à nos défauts, qu`ils nous collent à la peau, que nous avons un mal fou à imaginer la vie sans eux.
Sous prétexte que la perfection n’est pas de ce monde, nous les avons si soigneusement conservé que nous avons fini par croire que les défauts ne sont plus des défauts et les mérites ne sont plus des mérites.
Nous prenons un malin plaisir à mettre les jeunes au cœur de la société en perdition, à leur reprocher leur violence, leur stupidité, leur désobéissance, leur manque de patriotisme, leur sexualité irresponsable et leur amour de l’argent, alors qu’ils ne font rien d’autre que nous restituer ce qu’ils ont mémorisé, donc, ce qu’ils ont appris, et de faire ouvertement ce que nous dissimulons.
Parce que nous avons été incapables, par l’intermédiaire des médias, d’imaginer et de créer nos propres images de rêves, qu’ils se sont tournés vers des images et des modèles à suivre, vers les fantasmes et les représentations qu’ils reçoivent en permanence de téléfilms et qu’ils considèrent comme les leurs.
Sans pudeur aucune, nous parlons de changement alors que le ciel du changement nous donne le vertige.
Sans retenue aucune, nous parlons d’émergence alors que nous avons toujours la tête au fonds du puits.
Sans conviction aucune, nous parlons de renaissance alors que la renaissance est l’acte par lequel on corrige ses faux pas précédents en allant de l’avant, le mécanisme par lequel on se libère du passé en avançant, la correction des erreurs passées qui permet d’éviter à revenir constamment sur ses propres pas sans espoir de retour.
Renaître, c’est déjà abandonner le passé et contempler le présent sans condamnation pour libérer le futur ; c’est reconnaître, que le passé, le présent et le futur sont les cycles d’une même énergie, les aspects d’une même vérité.
Renaître, c’est être apte à regarder avec un œil neuf, un œil dont la fonction est d’éviter d’anticiper sur ce qu’il examine; c’est déjà reconnaître, qu’on ne peut pas aborder le monde à travers des moi usés en espérant que celui-ci se renouvelle pour nous.
Renaître, c’est déjà abandonner le passé et contempler le présent sans condamnation pour libérer le futur ; c’est reconnaître, que le passé, le présent et le futur sont les cycles d’une même énergie, les aspects d’une même vérité.
Renaître, c’est être apte à regarder avec un œil neuf, un œil dont la fonction est d’éviter d’anticiper sur ce qu’il examine; c’est déjà reconnaître, qu’on ne peut pas aborder le monde à travers des moi usés en espérant que celui-ci se renouvelle pour nous.
Malheureusement, nous nous sommes tellement accoutumés à la croyance que la mémoire ne contient que le passé, qu’il nous est difficile de concevoir et d’admettre qu’elle est, pourtant, une habilité qui retient le message qu’elle reçoit, qui le consigne dans ses coffres, qui attend d’être commandée et qui fait ce qui lui est donné à faire.
Les maux qui nous accablent, et qui, pourtant, peuvent faire l’objet de mesures préventives parce qu’ils trouvent leur source dans nos propres têtes, sont toujours là, en très forte progression: l’indiscipline, le gaspillage, l‘ignorance, l’intolérance, le fanatisme, la mendicité, l’assistanat sous toutes ses formes, le manque de civisme, les troubles personnels, les compétences latentes, les frustrations, les talents cachés, les aptitudes à la perfection et au plaisir demeurées inexploitées sont légion .
Nous sommes de plus en plus nombreux à vivre mal, chaque jour encore 'plus bas', 'plus stériles', 'moins profonds', 'plus répandus au dehors', 'plus séparés de nous mêmes', 'plus rusés avec nous mêmes' , ' moins immédiats avec nous mêmes'.
Nous sommes de plus en plus nombreux, à force de grimaces, de célébrations, de résignations et de paradoxes, à vivre mal, toujours déguisés, avec des schèmes déterminés et des calques, à ne pas penser pour nous-mêmes, à bâtir des châteaux dans les airs sans ajouter de fondations à nos châteaux, à ignorer profondément ce qu’est le potentiel de l’être, même si certains le pressentent.
C’est à croire, parfois, que John Locke pensait sincèrement à nous, lorsqu’il écrivait dans ses Essais sur la Loi de la nature, « que la plupart des gens se sentent peu concernés par leur devoir; ils sont moins guidés par la raison que par l`exemple d`autrui, ou par la coutume et l`usage traditionnels qui règnent dans le pays, ou finalement par l`autorité de ceux qu`ils estiment bons et sages ».
Au lieu de restituer à la pensée son plein pouvoir et de déployer davantage le potentiel qui existe à l`état latent chez chacun d’entre nous, nous n’avons rien trouvé de mieux que de nous rendre à des autorités anonymes à qui nous avons conféré le pouvoir de régler de plus en plus les attitudes et le devenir de la société.
La plupart d’entre nous, convaincus que la nature à elle seule ne suffit pas à combler leurs désirs, rattachent l’essentiel de ce qui leur arrive à des phénomémes incontrolables, des pouvoirs surnaturels et magiques, seuls susceptibles d’intervenir là où la confiance, la volonté, la détermination, la persévérance et le courage ne suffisent pas.
Séduits par la magie et la sorcellerie au détriment de l’ethique et de la connaissance du monde, nous avons peuplé l’imaginaire de nos enfants et de nos proches de cauchemars, de mauvais esprits, d’etres malfaisants et sataniques qui continuent de hanter leurs nuits et de leur tenir compagnie le jour.
Convaincus que ce que les hommes redoutent on ne peut pas ne pas le craindre, nous continuons, obstinément, de chercher chez les autres, en d`autres lieux, dans les « gris-gris », les talismans, les cauris et les astres, de cultiver des personnalités empruntées sans essayer « d’entendre ce qui bruit dans notre propre sang ».
Loin d’être rebutés par « le diable », qui est, pourtant, un concept très effrayant, la plupart d’entre nous semblent de plus en plus être attirés par lui, prêts à lui vendre leurs âmes en échange de ses dons, de ses distinctions, de ses faveurs particulières, de ses possessions et de ses royaumes.
La plupart d’entre nous, ont choisi de nier leur propre expérience en faveur de ce qu’on leur a toujours dit de penser, comme si nous étions trop indifférents ou peut être trop paresseux pour juger par nous mêmes de la réalité.
Nous préférons deviner au lieu de réfléchir, réciter au lieu de comprendre, constamment occupés à justifier l’injustifiable.
Nous préférons adopter des opinions toutes faites sur lesquelles nous fondons des appréciations artificielles.
Nous passons la plus grande partie de nos vies à chercher la meilleure façon de nous rendre, de vénérer, d’obéir, d’imiter et de nous créer à partir de l’expérience des autres.
Nous croyons avoir des opinions, nous acceptons de les «chérir», alors qu’elles ne sont pas vraiment les nôtres.
Dans la plupart des cas, nous n’osons donner tort ni à nos croyances, ni à nos opinions, ni à nos enseignements, ni au conditionnement religieux de notre enfance, comme si, pour nous, les examiner, les réviser ou les réformer, c’est risquer de les démanteler et de perdre ainsi la structure de notre vie.
Nous avons du mal à admettre que les valeurs que nous avons incorporées dans nos vérités ne sont rien d’autre que des jugements, des affirmations et des décisions, que la plupart d’entre elles ont été prises par quelqu’un d’autre et qu’il y en a très peu qui appartiennent à notre propre expérience.
Le comble, l’ironie suprême, c’est que nous nous contentons d’accorder beaucoup d’importance aux « Paroles de dieu », à ses «portes paroles» et à ses «lieux d’apparitions», et si peu, sinon rien, à l’expérience.
La plupart d’entre nous, s’imaginent que la foi consiste, tout simplement, à égrener son chapelet, à prononcer le nom de dieu en vain ou à laisser quelqu’un d’autre penser à notre place, comme si on pouvait obtenir beaucoup en retour, pour si peu.
Nous continuons toujours de croire que pour arriver à destination, pour accomplir un vrai pèlerinage, il faut forcément nous éloigner de l’endroit où nous nous trouvons et tenter de dérober l’amour coupablement là où nous pensons qu’il est, alors qu’il est en nous.
Nous n’avons jamais voulu accepter que rien n’est plus ridicule que de se vouloir en d`autres lieux, d`autres temps, qu’il ne s`agit nullement d‘aller chercher à prix d’or ce qui est en dehors de nous ou quelque chose située à des milliers de kilomètres d`ici, mais quelque chose qui est déjà là, à l`intérieur de nous-mêmes.
Nous ne voulons pas reconnaître que le voyage vers dieu que nous voulons accomplir coûte que coûte, vaille que vaille, est le simple réveil de la connaissance de ce que nous sommes, donc un voyage sans distance, jusqu’à une ligne d’arrivée, qui, pourtant, n’a jamais changé.
C’est à croire, que, parfois, nous souffrons, en réalité, d’une triste et douloureuse perte de mémoire, et que nous n’avons pas le courage d’admettre, qu’aucune civilisation ne peut être au dessus de notre propre réalité, et que ce sont d’autres races, d’autres nations, d’autres cultures, « ces étrangers de la mer et du désert » qui se sont crus plus élevés, plus éveillés, plus séparés du reste de l’humanité, qui, avec leurs armes ultimes d’exclusion, ont accaparé la structure de l’autorité divine et ses prétendus commandements, nous ont ôté l’obligation de penser afin de rendre légitime leur mission civilisatrice et leur pouvoir sur les autres
En fait, nous ne laissons pas de traces, tellement, nous adorons marcher sur les pas des autres
C’est à croire, que notre sentiment d’insuffisance, de faiblesse et de retard vient de notre énorme investissement dans le principe de manque chronique qui nous gouverne et dans l’incapacité que nous avons eu de proclamer nos propres « révélations ».
C’est à croire, que notre espace mental et spirituel est si peu enrichissant qu’il nous soit toujours indispensable de chercher, ailleurs, de quoi alimenter notre vie
Aujourd’hui, Il ne fait plus aucun doute, que la société, plus inquiète, plus malade que jamais, s’ingénie tous les jours à inventer, avec une imagination débordante, une multiplicité de consolations et de repères mystiques sans cesse répétés qui n’ont aucun autre effet que de déclencher une forme d’anesthésie de la pensée.
Il ne se passe pas un jour, sans que des communautés religieuses, de « nouveaux mouvements religieux », des groupements quelconques, en collaboration avec des communicateurs traditionnels et sous le haut patronage d’hommes publics, ne battent le rappel de leurs troupes.
Dans les zones urbaines touchées par la pauvreté, le désarroi, la drogue et la prostitution galopante, on trouve une « foi » particulièrement ardente entretenue par des « guides » qui excellent dans l’art de soulager des blessures, de tranquilliser les jeunes pour leur survie, tout en intensifiant en même temps leur besoin de protection et en les maintenant dans leur rôle d’enfants.
Sachant que le Démon fréquente volontiers les « lieux secs et arides » et que l'Esprit de vénération s'enflamme merveilleusement dans la misère et le désespoir, ils tissent leur toile, en toute sérénité, en se servant du mystère, ce mot étrange que nous manipulons volontiers pour tromper les autres et leur faire croire que nous sommes plus profonds qu’eux
Pour cela, ils continuent de leur raconter des histoires terrifiantes, des histoires de trépassés qui se baladent sous forme d’esprits, alors qu’ils ont déjà si peur.
Ils continuent de leur annoncer que le monde est dangereux, menaçant et vit dans le péché, alors qu’ils ont plutôt besoin de croire à un monde qui encourage la croissance personnelle et où les prises de conscience peuvent s’avérer fécondes.
Ils continuent de leur dresser une liste infinie de pêchés, alors qu’ils ont plutot besoin de comprendre que le « péché » est un manque d’amour, ce qui signifie, en clair, que si l’amour est la seule chose qui soit, le péché est donc une chose à corriger plutot qu’un mal à punir.
Ils continuent de leur promettre des formes subtiles de récompense comme « l’accueil d’anges froufroutants jouant de la harpe sur des petits nuages », les délices paiens du paradis comme « les belles jeunes filles vierges et dociles », « les eternels banquets », « l’eau de fontaines », « le vin qui coule en riviéres », « le parfum ennivrant des fleurs », « les superbes ephébes », « les confortables et superbes couches », alors qu’ils ont simplement envie de moins d’enfer dans leur vie quotidienne.
Ils continuent de leur parler de l’enfer, de tourment perpétuel, de feu éternel, « de feu qui ne s’éteint pas », « de fournaise ardente », « de douches d’eau bouillante », « de coups de batons sanglants », « d’arrachage d’entrailles » et de châtiment, alors qu'ils devraient plutôt les aider à comprendre que l'enfer n'est rien d'autre que l'expérience du pire résultat de leurs choix, jugements, décisions et créations, la peur de l’avenir, la douleur qu'ils endurent à cause d'une mauvaise façon de penser, le contraire de la joie, l'absence de plénitude. Car qu'est-ce que l'enfer si ce n'est être ' enfermé ' ; enfermé en soi-même, enfermé dans ses mémoires, ses cris, ses craintes, ses rancunes, ses ressentiments, ses refus, ses peurs, ses culpabilités ?
Ils ne cessent de promettre à tous ceux qui ne croient pas à leurs Signes, « d’etre bientôt jeter dans le Feu », et comme si cela n’était pas suffisament atroce, « de leur donner une autre peau chaque fois que leur peau sera consumée », alors qu’ils devraient plutot les aider à comprendre que tous les chatiments, quels qu’ils soient, c’est dans la vie qu’on les trouve, car 'c'est ici bas que la vie des sots devient un véritable enfer ».
Ils ne se lassent jamais de leur parler de damnation, de leur rappeler ce lieu de torture sans fin comme initiative divine, plutôt que leur faire comprendre que les damnés de la terre sont ceux qui s’infligent des châtiments à eux mêmes en refusant obstinément l’amour et la vie, ceux qui ignorent que nulle peine n’est divine sauf celle qu’on s’adjuge à soi-même.
Ils continuent de leur vendre un dieu non apaisé, un dieu nerveux et insatisfait, un dieu passionné de troc, un bourreau qui les a bouté hors du paradis et qui exige que leur trajet de retour soit méritant, très méritant.
Ils ne cessent de leur rappeler les foudres de dieu pour, sans doute, justifier ce qu’ils ont eux-mêmes inventés, à savoir : « qui aime bien châtie bien », comme si l’amour pouvait abriter un soupçon de haine, qu’ « il faut se méfier de l’eau qui dort », comme si la douceur pouvait tourner parfois à l’attaque, que « toute patience a des limites », comme si la patience pouvait faillir.
Ils ne cessent de leur rappeler l’éternelle demeure, alors qu’ils devraient plutot leur chanter ce lieu de repos en soi, inchangeable, si proche, si calme, où nul intrus ne peut pénétrer, où tout peut être oublié et où ne subsiste nulle mémoire de péché et d’illusions
Ils ne cessent de leur parler de la mort comme d’une sorte de vie qui continue, alors que la mort est la mort, donc, l’absence de vie.
On pourrait penser que s’'ils avaient témoigné autant d'ardeur pour extirper les vices et pour progresser dans la vertu, il y aurait moins de scandales, moins d’égarés, moins de relâchement dans les maisons religieuses, moins de gouvernements sans droiture. Sans nul doute, la droiture ne serait pas devenue une erreur et le bien ne serait pas devenu perversité.
On ne compte plus, aujourd’hui, le nombre d'ambassadeurs auto proclamés de dieu plus prompts à s’éloigner de l’esprit, à renforcer la lettre, à éveiller la vocation d’exaltés, qu’à aider d’établir une calme chapelle à l’intérieur de soi.
Nous assistons, impuissants, à une flagrante mystification de la connaissance et une véritable stratification de la société qui n`ont pour résultats, qu’un fatalisme beat, une forme accrue d’hypocrisie et de déresponsabilisation ainsi qu’une effroyable absence de but.
L’immense majorité d’entre nous, rongée par la soif de certitudes et de permanence, semble avoir perdu la tête, en donnant à la voie qu’elle suit, aux rites qu’elle observe, aux dogmes qu’elle chérit, une importance plus grande et plus noble qu’au salut désiré par elle.
Nous avons accordé tellement d’importance au rite, à la morale étroite et à l’énumération des pêchés, que nous avons fini par négliger le don de soi et la nécessité de désacraliser.
Nous avons choisi de ne pas en savoir plus et de laisser la place à des 'érudits' ennuyeux et rébarbatifs qui n'ont aucune autre ambition que de nous dire exactement ce qui a été dit les siècles précédents, des 'érudits' qui veulent nous faire croire qu’on peut limiter la vérité à une forme finie, des « érudits » qui ne veulent rien nous faire comprendre des Ecritures à part des prétentions, des conjectures et de perpétuelles répétitions.
Nous avons préféré suivre des chemins sectaires, ces chemins sinueux, isolés et étroits, où se fomentent des enseignements rigides qui prétendent que leurs contenus sont l’unique vérité absolue hors de laquelle il n’ y a point de salut, des enseignements qui font le terreau du fondamentalisme et qui, par refus de varier, finiront par devenir des prisons et l’expérience de l’enfer.
Nous avons préféré créer des demi univers, des demi vérités qui contredisent, condamnent, rendent mauvais et détruisent tout ce qui s’oppose à eux.
Nous avons tellement voulu faire éclater la connaissance en d’insignifiants petits morceaux comme des plumes livrées au vent, accepter à sa place de folles substitutions, fragmenter, diviser, subdiviser, donner de minuscules différences de formes et fractionner maintes et maintes fois, qu’il nous est devenu maintenant presque impossible de concevoir que, jadis, elle fut une et qu’elle est encore ce qu’elle était.
Nous avons oublié, à force de cultiver le superflu, que le problème immédiat et essentiel, le seul salut auquel nous pouvons aspirer, c’est d’être sauvés, ici même, dans le présent, de la peur, de la superstition, de la pauvreté, de la maladie, du blasphème--le blasphème en tant que négation de sa propre identité-, de l’ ignorance- cette forme d’ignorance intelligente qui, loin d’être de la stupidité, consiste à réagir uniquement à ses propres projections au lieu de voir simplement ce qui est,- l’ignorance, qui est le seul péché, l’ignorance et toute la souffrance qu’elle engendre.
Nous nous sommes tellement résignés à des croyances qui enseignent la peur, la dépendance et l’idolâtrie, que nous avons fini par oublier que de telles sociétés ne peuvent donner forme qu’à ce qu’elles craignent le plus.
Nous croyons mordicus que dieu a des secrets et qu’il nous a conduit dans un monde de misères et de désolations en attendant de nous dire à la fin du voyage pourquoi il nous a fait cela...'.
EXTRAITS de lettre à un jeune africain ou chemins d'une alternance mentale. Paris: ed L'Harmattan.2009
TOURE BOYE
SOMONE
toureboye57@hotmail.com

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