LES COMMUNAUTES RURALES DE MONT-ROLLAND ET DE NOTTO GOUYE DIAMA :
LE SYNDROME DE MBANE GUETTE
Les villages des communautés rurales de Mont-rolland et de Notto Gouye Diama en veulent terriblement à un soit-disant petit-fils des Buhan et Teisseire. Ils reprochent à celui-ci de vouloir s'approprier une partie de leurs terres qui s’étend sur 800 hectares. La fin du mois de Mai dernier les habitants du village de Darou Alpha et ceux des villages environnants ont reçu un message du Sous-préfet de Pambal leur annonçant sa visite pour discuter d’un conflit foncier qui les opposerait à la famille cette européenne. Les villages concernés sont : Darou Alpha, Dagga, Keur Daouda, Pakhamkouye 1 et 2, Guidior, Tenguel, Tivigne Diassa, Keur Ibra Samb, Nguîk Fall, Séguel Thioune, Keur Pathé Khewar.
Les habitants se sont souvennent d’une visite, d’un Européen qui s’était présenté comme étant un petit fils des Buhan et Tesseire ; il y a plus de 2 ans de cela. Il venait, dit-il alors, s’enquérir des propriétés de ses ancêtres. Lors de cette visite, ce descendant des Buhan et Tesseire n’avait pas trouvé grand monde dans les villages et s’était contenté, muni de sa carte géographique, de faire le tour du coin accompagné d’un guide. Lors de cette visite, ce monsieur dit posséder huit cents hectares de ces terres. La nouvelle de cette visite se répandit comme une trainée de poudre. En effet, les habitants se souviennent des histoires racontées par les anciens. Il y’avait ici un Toubab qui se nommait « Banntessaire ». Il venait récupérer la gomme arabique, et pour ce faire il avait demandé la permission aux paysans dont cette activité ne gênait en aucune façon leur travail. Que ce Français puisse faire des papiers au temps colonial lui octroyant ces terres, cela allait de soi, vu qu’on était colonisés. Mais ça, les paysans ne le savaient pas. Quand le Toubab était venu pour exploiter la gomme, ils étaient déjà là, sur ces terres léguées par leurs aïeuls depuis des générations. Ils ont toujours travaillé sur ces terres, les héritant selon les règles traditionnelles établies, et ce du reste jusqu’aujourd’hui.
Le mardi 1er Juin donc, le message de la venue du Sous Préfet étant passé, les habitants ont attendu ce dernier de pieds fermes. La famille de Sérigne Alpha Thiombane fut aussi informée. Le Khalife de la famille, Sérigne Malick Thiombane a d’abord écouté le Sous-préfet en compagnie de ses frères Sérigne Djibril Thiombane et Mame Gor Thiombane. Le Sous-préfet parla tout d’abord d’un titre foncier que les Buhan et Tesseire auraient eu depuis 1910, et que ces derniers seraient venus, porteurs d’un projet qui bénéficierait aux paysans, s’ils récupèrent « leurs terres ». La famille de Sérigne Alpha Thiombane manifesta alors au Sous-préfet son refus à l’éventuelle mainmise sur les propriétés foncières. Un projet économique est toujours le bienvenu, mais n’a pas besoin d’un titre foncier colonial encore moins de 800 Hectares qui vise à exproprier les agriculteurs qui n’ont que la terre comme ressources pour survivre. Un tel projet ferait de nos compatriotes d’office des ouvriers agricoles au service des Buhan et Tesseire et compagnies déguisées en bons Sénégalais sous couverts.
La rencontre que le Sous Préfet eut par la suite avec les habitants des villages concernés suscita non seulement l’indignation générale, mais la colère. Car là, l’Etat est mis en cause. Faute de protéger ses citoyens, il est, à travers le sous-préfet, perçu comme complice de ce qui ressemble fort bien à une spoliation de ceux qui devaient être ses protégés. Ceci est un scandale et les habitants de Mont-Rolland et de Notto Gouye- Diama ne sont pas prêts à l’accepter. Ils s’y opposent de toute leur force et en appellent à la vigilance du Président de la République lui-même.
En plus, ceci est en contradiction avec la politique qu’il a annoncée, celle qui veut que les citoyens sénégalais retournent à la terre. S’il permet maintenant qu’un étranger « ôte le seul pain qui reste aux pauvres paysans » tant pis. Faudra t-il alors émigrer en Gambie, au Mali ou en Guinée Bissau afin de travailler la terre ? Mesure t-il déjà les conflits qui peuvent en découler ? Avant la pénétration de l’Islam et le Christianisme dans le pays ndut, il n’y avait pas de cimetière, les ceedo (animistes) étaient enterrés dans leur champ ce qui témoigne de l’attachement à la terre des hommes de cette zone devenue aujourd’hui objet de litige foncier. Autrement dit le français et ses complices devront marcher sur les cadres des populations de cette partie du Cayor pour obtenir un pouce de terre. Et les dégâts co-latéraux seront incommensurables si l’on sait que les sérères ndut et les diolas sont les seules sociétés égalitaires au Sénégal. Attention ! Le danger guette. « Les morts ne sont pas morts….ils sont dans l’arbre qui frémit, ils sont dans le bois qui gémit, …..ils sont dans la case, ils sont dans la foule. », disait Birago Diop.
C’est facile de vouloir s’accaparer des terres d’autrui dans son pays d’adoption si on n’en a pas chez soi, on les connaît, ces capitalistes. Vous vous rappelez certainement de L’Alsace et de La Loraine ? Ces deux terres étaient au centre d’un tiraillement franco-allemand qui aboutit à la première guerre mondiale. Plus récent et plus près de chez nous, on se rappelle d’une confrontation entre des paysans Maliens et Burkinabé qui a enregistré beaucoup de morts d’hommes de part et d’autres. Là aussi la cause était le foncier. Où devons- nous donc émigrer pour éviter de nous entretuer entre paysans en quête de terres après qu’on nous ait pris les nôtres ? Devrons nous aussi prendre le chemin de l’exil aux pays des Buhan et Tesseire et de mourir noyés dans les profondeurs des océans en cherchant à échapper à cette misère programmée dans notre propre pays ? Ils ne veulent même pas de nous là-bas. Alors, Messieurs les gouvernants, quel avenir voudrez-vous pour nous, pour nos fils et petits fils ? Faire de nous de simples ouvriers agricoles au service de ces cols-blancs ? Senghor a voulu éviter cela en créant la loi sur le Domaine national, pas pour autre chose. Combien de nous pourront-ils travailler dans les plantations des gros propriétaires terriens demain et être rémunérés conséquemment ? Où sont les usines pour absorber le reste de nos populations rurales ? Allons-nous devoir mourir de famine dans les campagnes ou bien devrons-nous aller quémander dans les villes ? Ou tout simplement voulez-vous réinstaller la colonisation ? Changez de méthode et de système. En effet, trois pour cents environ des Allemands sont des agriculteurs et arrivent à couvrir les besoins en produits agricoles de leurs compatriotes. Cela vous a peut être fait penser que nous n’avons pas besoins des petits exploitants et explorateurs pour notre GOANA nationale et qu’il nous faut le grand Capital pour produire massivement. Eh bien, vous oubliez que cette Europe que nous voulons copier ici est surtout industrielle. Moi qui y étais dans une « petite » usine qui produit 1050 véhicules par jour, je peux vous le dire. On est encore loin de là. Il nous faut d’abord réussir notre révolution industrielle ici, avant de faire une telle révolution agricole qui supprimerait les petits exploitants de subsistance.
Ce dont nous avons besoin dans le monde rural c’est de l’aide consistante en machines agricoles, des forages et des canaux d’irrigation. Nous savons travailler et voulons travailler, mais on nous aide si peu ou pas efficacement. Où sont les centaines de tracteurs indiens ? Tous les Milliards de la GOANA ne sont pas passés ici chez nous. On arrive à se croire être fautifs, alors qu’on est victimes d’une politique agricole qui semble cautionner ici la spoliation avec des raisons rocambolesques, même avec des papiers coloniaux comme celui-ci. Sinon, comment expliquer qu’un petit fils de colons revienne ici troubler notre paix et qu’un Sous-préfet de la République l’accompagne ? On se croirait au Nicaragoua au temps de Somosa.
Que cinquante ans après notre indépendance, que depuis un demi siècle nous vivons avec notre dignité retrouvée, qu’un descendant d’anciens colons débarque de France et veuille faire valoir ses droits d’anciens colons, ceci ne peut que susciter colère et révolte des paysans Sérères Ndut, de leurs compatriotes et voisins Wolofs de Ngîk Fall et des villages environnants, à qui on veut voler 800 Hectares de terres, les laissant avec une misère programmée. Nous disons non ! Maitre Wade, Président de la République, gagnerait à voir de près ce qui se passe dans ces coins ruraux. Qu’il se rappelle ce que Senghor disait : « L’homme doit être placé au début et à la fin du développement ». Tout développement qui ne l’implique pas est voué à l’échec. Et nous voulons tous que le Sénégal se développe pour le grand bonheur des Sénégalais, du moins on le dit.
Mame Gor Thiombane,
Ingénieur, fils de Sérigne Alpha THIOMBANE