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REPORTAGE : DARSALAM CHERIF, BANY ISRAEL… Ces cites religieuses aux routes “briseuses” de grossesses

Une boucle de 16 kilomètres seulement qui constitue un risque d'avortement pour les femmes au cours de leur transfert vers les structures sanitaires de Diouloulou. Cette piste de l'arrondissement de Kataba 1 contourne la commune et dessert plus d'une vingtaine de villages où résident des dignitaires religieux de la famille chérifienne installée dans cette zone du Naran Est vers la fin du 19e siècle. Coupées presque du reste de la route nationale n°5, les populations de ces localités voient leur avenir suspendu à l'état de dégradation des routes. Leurs productions ne pouvant pas être écoulées, elles peinent à affirmer leur sénégalité.


Rédigé par leral.net le Jeudi 8 Décembre 2011 à 01:34 | | 0 commentaire(s)|

REPORTAGE : DARSALAM CHERIF, BANY ISRAEL… Ces cites religieuses aux routes “briseuses” de grossesses
Des routes qui brisent des grossesses et tuent des malades au cours de leurs évacuations. Cette triste réalité est vécue par les populations de cités religieuses du Sud du pays comme Darsalam Chérif, Bany lsraël... Résultat : ces populations se sentent plus proches de la Gambie que du Sénégal. Ici, le phénomène de la «Gambianisation» n'est pas un vain mot. 80% des véhicules qui osent s'y aventurer sont des 4X4 immatriculées en Gambie sans parler des motos Jakarta...
Ce lundi 28 novembre, en empruntant cette boucle de Kataba 1, nous nous soucions déjà du parcours du combattant qui se dressait comme pour décourager le simple visiteur à arriver à destination. En se rendant dans les villages de Darou Khaïry, Darsalam Chérif, Bany Israel, Koba Aynoumane, Badionkoto, Missirah, nous avons compris pourquoi Malang Thiam, maire de la commune de Diouloulou, nous posait ces questions : «De quoi l’Etat a-t-il peur de réaliser ces routes prioritaires ? Devons-nous ce triste sort pour rejoindre nos capitales religieuses ?»
Face aux routes impraticables qui retient ces différentes localités chérifiennes, seuls des véhicules Jeep, Land Rover, immatriculées en Gambie, bravent ces pistes. La proximité avec la frontière aidant, on se sent plus dans ce territoire voisin que dans le pays de la Téranga.

Routes criminelles, «briseuses» de grossesses et d'espoir

Darou Khaïry, nous avons rencontré le descendant de Cheikh Mahfouze Aïdara, Cheikh Khatab Aidara, un guide religieux effacé des choses de ce bas monde. Dans son domicile, il nous a retracé devant le maire de la commune, sa relation avec le défunt Lamine Guèye.
«C'est mon père, alors établi à Saint-Louis, et moi qui avons participé à son ascension sociale. Cela, avant même 1957 lorsque la capitale sénégalaise fut transférée à Dakar Nous avons soutenu plusieurs hommes politiques, mais dans notre cité religieuse, nos talibés de la sous ¬région peinent a venir aux ziarra que nous organisons. Ce, à cause de l’état des routes», déplore le guide religieux, «Pourtant, les talibés viennent de la Gambie, de la Guinée-Bissau, du Mali... pour bénéficier des bénédictions des différents chefs religieux», rappelle un disciple de Cheikh Khatab Aïdara. S'en remettant à Dieu, le religieux continue de croire que c'est à l’Etat qui a le pouvoir d’aider les populations à circuler librement ».
Entre deux escales avant d’arriver à Bany Israel, le maire nous parle de ces routes comme étant à l’origine de plusieurs cas d'avortements et de décès. «Beaucoup de malades sur ces routes meurent lors de leur évacuation sans compter les femmes qui font de fausses couches ou qui succombent avant même de subir une intervention chirurgicale. Cette boucle, je la nomme la briseuse de grossesses. C'est à bord de motos, de vélos ou de charrettes que sont acheminés les malades vers les structures hospitalières de la commune. Et ils arrivent souvent trop tard, à cause du retard accusé sur ces pistes», se désole l'édile.
En hivernage, pas question d'emprunter ces pistes. Ainsi, «elles restent fermées pendant la saison des pluies et aucune circulation par voiture ou par d'autres moyens de transport n'est possible. Les populations sont donc coupées du reste du monde pendant cette période», regrette Malang Thiam.

« Comme des prisonniers, nous ne pouvons pas sortir d'ici »

En arrivant à Bany Israël, quelques pâtés de maisons seulement sont visibles à cause de la densité de la nature. Des fromagers géants et d'autres arbres centenaires forment une voûte et empêchent les rayons de soleil d'atteindre le sol. Au pas de la porte, Prosper Preira, le chef de village, nous accueille. «Nous ne pouvons pas sortir d'ici. C'est comme si nous étions des prisonniers. Nous aussi nous voulons aller à la rencontre d'autres populations, se mouvoir pour nous permettre de vendre notre production d'agrumes dans la commune », martèle le chef de village. Qui poursuit : «Le gouvernement du Sénégal doit nous aider en construisant la route afin que les femmes enceintes et les malades ne perdent plus la vie au cours de leur évacuation. C'est là une forme de lutte contre la pauvreté dans laquelle nous vivons malgré les richesses que nous possédons dans notre village.»
A quelques jets de pierres de là, des cantonnements de combattants du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (Mfdc) de la zone de Diakaye. Ces derniers circulent librement sur cette voie, mais vivent en parfaite harmonie avec les populations. Ici, pas de traces de cantonnements militaires. Et les contrebandiers ne se privent pas de profiter du vide laissé par les soldats de l'Economie pour trafiquer tout ce qu'ils peuvent, sans être inquiétés. La frontière gambienne n'étant pas loin, « ce no man's land» est une réalité causée par l'inaccessibilité, mais également par l'hostilité de la nature luxuriante. Toutefois, les populations qui président n'ont pas le chois et vivent sur la terre de leurs ancêtres en exploitant les ressources agricoles, mais sans pouvoir autant les écouler, faute de moyens de transport. Prosper Preira, le chef de village, le visage émacié, se demande encore à quand la fin du calvaire des populations de Naran Est.
Le maire de Diouloulou se veut rassurant et confie : «Même si on parle d'insécurité dans la zone, vous voyez, nous ne sommes pas morts mais vivants. Et ces populations le sont aussi. Donc, c'est l'état de cette route qui ne favorise pas le renforcement de la paix et de la sécurité.»
Bany Israël, est un de ces villages qui se trouvent dans cette situation de blocage causée par cette boucle de seize kilomètres, seule ouverture vers le monde extérieur. Cet enclavement dont souffrent les enfants de cette localité «empêché l'exploitation des ressources naturelles, le contact entre les peuples et renforce le sentiment des populations de ne pas appartenir au Sénégal». D'ailleurs, certains habitants parlent de discrimination faite entre les différents foyers religieux sénégalais.

La «Gambianisation», une réalité qui influe sur le quotidien des populations

Au-delà de la commune de Diouloulou où on se rend vite compte de l'influence de la Gambie à travers les marchandises et les véhicules, dans les villages de la communauté rurale de Kataba 1, ce phénomène appelé la «Gambianisation» est encore plus frappante. Tous les véhicules rencontrés, sont immatriculés en Gambie alors que ce sont des Sénégalais bon teint qui en sont les propriétaires. Des Jeep, Land Rover et des 4X4 de tout acabit arpentent ces pistes impraticables et tortueuses pour d'autres catégories de voitures, avec un grand risque de tomber en panne.
Le désenclavement, nous dit un conseiller rural, «nous permettra de lutter contre l’emprise de la Gambie dans nos villages respectifs, proches de la frontière. En dehors de cette boucle, il faut songer à développer le transport fluvial notamment entre les localités de Diouloulou, Kabiline, Mlomp, Thibon et les îles Karones.
Dans plusieurs villages comme Koulobory Karipa, Mandina Daflé, Touba, les marchandises en provenance de la Gambie sont vendues au vu et au su de tout le monde. Des localités isolées économiquement du Sénégal au grand bénéfice de la Gambie d'où viennent les motos Jakarta, les véhicules, les denrées alimentaires achetées de l'autre côté de la frontière. Mieux, les parents n'hésitent pas à y inscrire leurs enfants dans les écoles gambiennes, plus accueillantes et accessibles.
Les différentes populations rencontrées sont convaincues que le désenclavement reste l'unique gage de paix, de sécurité et d'unité nationale. L'électricité n'étant pas encore ici une priorité, la construction de ces «routes assassines» va permettre l'essor d'activités économiques liées à l'exploitation des ressources agricoles et naturelles. Et elle donnera un nouveau souffle à ces populations qui vivent dans une zone estampillée «rouge ».

SOURCE : Walf Grand Place Boubacar SOW






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