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À toi, grand frère Abdallah Ce que je n’ai jamais dit assez fort (Mamadou Thiam)


Rédigé par leral.net le Mercredi 8 Avril 2026 à 22:35 | | 0 commentaire(s)|

Avec le Premier ministre Mahammed Boun Abdallah Dionne, lors d’une cérémonie officielle.
Dakar, le 5 avril 2025
Il y a des deuils qu’on porte longtemps sans les nommer. Pas par pudeur — par manque de mots qui disent la perte sans en faire un monument. Un an après ton départ, grand frère Abdallah, je choisis de parler. Non pour me faire entendre. Pour que tu le sois, toi, tel que je t’ai connu. Pas dans les notices officielles. Dans les détails vrais.
* * *
Début 2014. Le laboratoire.
C’est le président Macky Sall lui-même qui nous a présentés. Nous travaillions dans ce qui ressemblait encore à un chantier — le laboratoire vivant d’une vision que le Sénégal n’avait peut-être jamais portée avec cette rigueur : le Plan Sénégal Émergent. Tu n’avais pas encore de titre officiel. Tu avais quelque chose de plus rare : la capacité d’écouter vraiment, et de traduire sans jamais déformer.
Je t’observais travailler. Quelques mois après notre première rencontre — tu étais ministre en charge du PSE et moi ton conseiller technique numéro 01 — j’ai dit à voix haute ce que je voyais : « Vous serez le prochain Premier ministre. » Tu as souri. Ce sourire bref, presque intérieur, que tu réservais aux choses que tu savais déjà.
Tu n’as pas répondu. C’était inutile.
Tu étais au Palais presque chaque jour, et tu n’en revenais que tard. Pas de la courtisanerie — une forme de possession par le travail que les ambitieux ordinaires ne connaissent pas. Tu comprenais la vision du président dans ses moindres inflexions. Tu la déclinais sans la déformer, tu la rendais concrète sans jamais en trahir l’esprit. Le 6 juillet 2014, ta nomination tomba.
Personne ne fut surpris.
* * *
« Jeune frère. »
Tu ne m’as jamais appelé par mon prénom en privé. Tu disais « jeune frère » — et tu le disais avec une régularité qui a fini par me convaincre que ce n’était pas une habitude. C’était une décision. Ta façon de placer quelqu’un dans ta vie — pas sur le côté. Dedans.
Il y eut une journée au Secrétariat général de la Présidence que je n’ai jamais racontée. Tu m’avais reçu dans ton bureau. On devait parler de dossiers. Tu n’en as ouvert aucun. Tu as fermé la porte, tu t’es assis, et tu as parlé de toi — de ce que les années de haute fonction coûtent quand on les exerce avec conscience. Les silences qu’on accumule. Les renoncements qu’on ne comptabilise qu’après. Les amitiés qui s’effacent sans bruit. Tu parlais sans chercher ma pitié. Tu parlais comme quelqu’un qui a regardé ses propres blessures en face et choisi, malgré tout, de continuer à avancer.
Je me souviens de la lumière ce jour-là — oblique, un peu fatiguée de fin d’après-midi. Tu avais les coudes sur le bureau, les mains jointes. Tu ne cherchais pas tes mots. Ils venaient, posés, presque doux, comme si tu avais attendu longtemps l’occasion de les dire à quelqu’un.
Puis tu t’es arrêté. Tu as levé les yeux vers moi — pas comme un supérieur regarde un collaborateur, mais comme un homme regarde un autre qu’il estime en danger de douter de lui-même. Et tu as dit :
« Il faut que tu croies en toi. Crois d’abord, et fortement, en toi. Ne laisse jamais personne te faire douter de ton talent, de ta capacité, de ta compétence. Les génies ne sont pas souvent appréciés par la foule. J’ai foi en toi, jeune frère. »
Ces mots sont tombés sur quelque chose que je portais déjà sans encore savoir comment le nommer. Il faut apprendre à donner de votre absence à ceux qui n’ont pas compris l’importance de votre présence — cette phrase que j’avais lue et qui m’habitait sourdement depuis des mois, tu venais de la dire avec ta propre voix, dans notre propre langue. Pas comme une maxime. Comme une conviction que tu avais payée cher et que tu choisissais de me transmettre.
C’est ce jour-là que « jeune frère » a cessé d’être une expression pour devenir quelque chose que je porterai toujours.
* * *
Sur l’argent, et sur l’honneur.
La première fois que tu as voulu me glisser une enveloppe, j’ai refusé. Tu as levé les yeux, sincèrement étonné : « Jeune frère, pourquoi ce refus ? »
Je t’ai dit ce que je pensais : tu étais mon grand frère. Mais dans ce bureau, tu étais Premier ministre de la République. Et moi, conseiller spécial du président. Accepter de l’argent d’une autre autorité — même un geste de pure affection, même venant de toi — c’était toucher à quelque chose que je ne pouvais pas laisser toucher. L’indépendance de mon jugement. La netteté de ma position.
Tu as réfléchi. Deux secondes, peut-être trois.
Puis tu as pris ton téléphone et composé le numéro du président. Sans hésitation. Je t’entends encore : « Président, je suis avec mon jeune frère Mamadou Thiam. Il refuse une somme que je lui offre — il dit qu’il ne reçoit de cadeau que de vous. Pouvez-vous l’autoriser à prendre cet argent de poche ? »
En une seule phrase, tu venais de faire trois choses simultanément : honorer des principes que tu respectais, les contourner avec grâce, et soustraire quelqu’un à la gêne d’un refus pesant. Il n’y a pas beaucoup de mots pour désigner ça.
Élégance morale. C’était toi.
* * *
Sur la loyauté et l’amitié.
Quand le président choisit Amadou Ba comme candidat de la coalition pour 2024, ma loyauté alla au président. C’était clair en moi. Ce qui l’était moins, c’est comment tenir les deux — sans te renier, sans me cacher de toi, sans que l’amitié devienne le prétexte d’un double jeu que ni toi ni moi n’aurions toléré.
Il y avait là quelque chose de réellement difficile. Pas une contradiction abstraite — une tension vécue, quotidienne, faite de regards que j’anticipais, de questions que je devinais, de conversations que je reportais. Soutenir publiquement un homme contre un autre que j’aimais : cela s’appelle une traversée, pas un calcul.
En pleine précampagne, tu voulais me voir. Pour m’épargner une situation inconfortable, tu m’avais proposé de ne pas aborder la politique. Je t’ai coupé net : « Grand frère, je sais pourquoi vous me proposez cela — pour me protéger. Que certains de mes amis n’utilisent pas cette audience pour semer le doute sur ma loyauté. Mais je ne me dissimulerai jamais pour rendre justice à quelqu’un que j’estime. Or vous êtes quelqu’un que j’estime. Nous nous verrons. »
On s’est vus. On n’a pas eu besoin de beaucoup de mots. L’amitié vraie et la loyauté vraie ne sont pas ennemies — elles demandent seulement d’être tenues chacune à sa juste place, avec la même main ferme. Ce jour-là, tu m’as offert quelque chose de rare : la possibilité d’être loyal à deux personnes sans trahir aucune. Ce n’est pas donné à tous les hommes de rendre cela possible.
* * *
Ce que je retiens de toi.
Tu ne cherchais jamais à occuper l’espace davantage que nécessaire. Dans les réunions, tu parlais peu et tu parlais juste. Tu ne répétais pas ce que d’autres venaient de dire avec d’autres mots pour paraître plus présent. Quand tu entrais dans une pièce, il ne se passait rien de spectaculaire — et c’est précisément pour ça qu’on finissait par ne regarder que toi.
Tu venais de Gossas. Tu le portais — pas comme une origine à brandir, mais comme une fondation silencieuse. Il y a, dans ces villes de l’intérieur où les familles se connaissent depuis des générations et où la parole engage encore, une façon d’habiter sa dignité qui ne s’apprend dans aucune grande école. Elle se reçoit, à table, dans les gestes des aînés, dans la façon dont on salue et dont on se tait. Tu l’avais reçue intacte. Elle ne t’a jamais quitté — ni aux sommets, ni dans les traversées difficiles.
Le Plan Sénégal Émergent, sous ta conduite, n’a pas été qu’un exercice de planification. C’était une tentative sérieuse de réconcilier le Sénégal avec son propre potentiel — de mettre des chiffres et des routes et des délais sur ce que le pays pouvait être si on le prenait au sérieux. Tu l’as pris au sérieux. Jusqu’au bout.
En 2024, tu as choisi de te présenter seul, sans le soutien officiel du parti que tu avais servi des années. Certains ont appelé ça de la témérité. Moi j’appelle ça de la cohérence assumée — le moment où un homme arrête de différer ce en quoi il croit, et choisit enfin de le dire debout.
Tu es tombé malade en pleine campagne.
Évacué à Paris.
Et tu t’en es allé le 5 avril 2024, sans avoir pu voter pour toi-même. Je n’arrive toujours pas à dire cette phrase sans qu’elle me coûte quelque chose. Tu as perdu ta dernière campagne non dans les urnes, mais dans une chambre d’hôpital, loin de ce pays que tu aimais avec une obstination que peu de gens mesuraient.
* * *
Grand frère Abdallah — je ne sais pas si ceux qui viennent après nous sauront exactement ce que tu valais. Ce n’est pas sûr. Les hommes discrets laissent rarement des traces bruyantes. Leurs noms s’effacent plus vite que ceux des agités. Mais quelques-uns savent. Et cette lettre est pour eux aussi — pour qu’ils sachent qu’ils ne sont pas seuls à savoir.
Tu m’as appelé « jeune frère » pendant des années. Aujourd’hui c’est moi qui te le dis, une dernière fois, par-dessus ce silence : grand frère. Repose en paix.
Que le Miséricordieux t’accueille en Sa grâce.
Al-Fātiha.

Mamadou Thiam
Dakar, le 5 avril 2025
mamadouthiam@hotmail.com