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Charmeurs de serpents : ils côtoient la mort tous les jours

Au Sénégal, les serpents tuent presque autant que les accidents de la circulation. Raison pour laquelle, le métier de charmeur de serpents est très couru. A Thiès, des familles en font leur gagne-pain et le métier se transmet de génération en génération. Malgré tous les risques qui l’escorte. «L’Obs» a fait un focus sur l’un des métiers les plus dangereux du monde.


Rédigé par leral.net le Mercredi 11 Septembre 2019 à 11:37 | | 0 commentaire(s)|

L’homme enroule le serpent avec dextérité autour de son cou. Il formule des incantations incompréhensibles pour le profane. Mais qui réussissent à endormir le reptile. Entre ses mains, le serpent se fait docile et semble même dormir lorsqu’il le dépose délicatement dans un coin de la maison. «C’est un boa cracheur. Une espèce très dangereuse. Il faut savoir s’y faire et réciter les bonnes incantations pour les dompter. Moi, j’ai acquis cette connaissance de mon père», ergote Mory Ndiaye plus connu sous le sobriquet de Baye Diane. Au domicile des Ndiaye, niché au quartier Cité Senghor, dans la commune de Thiès-Est, les membres de cette famille cohabitent avec les serpents logés dans un coin.

Ses compagnons peu singuliers se nourrissent de souris, d’œufs, de viande, de pigeons et d’oiseaux, entre autres. Dans cette famille, le plus petit enfant peut dresser un serpent. Mory, la trentaine, est charmeur de serpents. Carreleur de profession, il a abandonné son métier pour se consacrer exclusivement à cette activité. Il dit : «Ce métier est plus rentable, mais on expose chaque jour nos vies à une mort certaine. Nous exerçons ce métier à nos risques et périls. Tout chez le serpent est poison. Quand on touche un objet qu’il a frotté, on doit se laver proprement les mains, car si on mange avec cette main souillée, on peut se tuer. Souvent, je me dis que je vais arrêter ce métier, car j’en ai tellement attrapé que je ne sais plus où les mettre. Je cohabite avec eux dans ma maison. J’ai des voisins qui vivent dans la psychose d’être envahis par ces reptiles. Ils ne sont jamais tranquilles, moi non plus. Il me faut une maison en milieu rural pour pouvoir les y élever. Il faut être un initié pour pratiquer ce métier.»

Hamady Gaye, 54 ans, lui aussi charmeur de serpents, savait s’y faire, mais malheureusement son énième tentative de dressage de serpents lui sera fatale. Le charmeur de serpents, originaire de Thiès, est passé de vie à trépas alors qu’il s’était rendu dans la région de Kolda pour vendre des amulettes contre la morsure de serpents. Mordu par un de ses serpents, il finira par rendre l’âme. Le fait divers aussi anodin qu’insolite, relaté dans le journal «L’Observateur» du vendredi 30 août dernier, remet au goût du jour un métier longtemps pratiqué, mais très méconnu. Qu’est-ce qu’un charmeur de serpents ? Qui est habilité à le pratiquer ? Comment acquiert-il la connaissance, mais surtout combien gagne-t-il pour oser exposer sa vie à un tel danger ?

Des prestations entre 15 000 et 100 000 FCfa

«On côtoie la mort tous les jours. Ceux qui disent qu’il n’y a pas de danger sont des intrus dans le métier. Ce métier n’est fait que de risques. D’ailleurs, l’adage dit que le charmeur de serpents est toujours tué par un serpent. Ce n’est donc pas un vain mot. C’est une réalité.» L’avertissement est de Mory Ndiaye. Le jeune homme dit avoir hérité ce savoir de son père qui l’a reçu de son grand-père, Moussé Ndiogou Ndiaye, un talibé qui était au service exclusif de Serigne Touba.

Le pacte d’allégeance entre Serigne Touba et leur grand-père se raconte dans la famille de génération en génération. Ce jour-là, narre Mory, son grand-père Baye Moussé Ndiogou Ndiaye ramassait des fagots de bois au village de Baback qu’il convoyait à Serigne Touba. Sa corvée terminée, le vénéré guide religieux lui dit : «Ndiogou, le jour où tu quittes ce lieu, tout être que tu croiseras en chemin te fera acte d’allégeance.» Le vieux Moussé Ndiogou Ndiaye ne croisera aucun être humain sur son chemin, à l’exception d’un gros serpent. «Le serpent était si gros que les premiers passants qui sont tombés sur la scène ont pris leurs jambes à leur cou.

Notre grand-père est resté serein, parce qu’il avait gardé en tête les mots de Serigne Touba. Il a affronté le serpent qu’il a dompté sans peine. Quand il l’a montré à Serigne Touba, il lui a dit que, désormais, les serpents te feront acte d’allégeance. Tes arrières petits-fils parviendront aussi à dompter des serpents», confie-t-il. Depuis, la tradition s’est perpétuée. Et chez les Ndiaye, de père en fils, on dompte les serpents, moyennant une somme comprise entre 15 000 et 100 000 FCFa. «Tout dépend de la prestation. Certains se contentent de vendre des «lar (amulettes)» à 100 FCfa, tandis que d’autres sont spécialisés dans la capture des serpents. Là où d’autres interviennent en massant des victimes de morsures pour éjecter le venin», renseigne-t-il.

Si chez les Ndiaye, la tradition se transmet de génération en génération, chez les Gaye, aucun des héritiers de Hamady n’est prêt à assurer la relève. Dans la concession mortuaire, au village Keur Madaro, sur la route de Khombole, règne une ambiance est de deuil. Ici, les proches du vieux Hamady qui viennent de le porter sous terre sont tristes et mélancoliques. Ses enfants, Souleymane, Cheikh Ibra et les autres membres de la fratrie, sont inconsolables.

Hamady Gaye (54 ans) a reçu ce savoir de son père adoptif. Il exerçait ce métier qui lui permettait d’entretenir ses enfants. Mais, aujourd’hui, aucun membre de sa famille n’est prêt à prendre sa relève. Emmitouflé dans un boubou traditionnel, Souleymane, son fils-aîné, mesure les dangers que comporte le métier de charmeur de serpents. Il a choisi de ne pas suivre les traces de son père. «Plusieurs fois, nous avons alerté notre père sur les dangers auxquels il s’exposait. Jamais, il n’a voulu nous écouter arguant qu’il savait s’y faire et qu’il avait la technique. Le résultat est là aujourd’hui, ce sont ces serpents qu’il prétendait dompter qui lui ont ôté la vie. Je n’ai jamais pensé à prendre sa relève et avec ce drame, c’est hors de question», confie-t-il.

Aujourd’hui, le savoir-faire de feu Hamady Gaye est mis à l’épreuve et sème le doute même auprès des populations sur ses connaissances. D’ailleurs, bon nombre de personnes à qui il avait vendu des amulettes contre les morsures de serpent les ont jetées à la poubelle. «Si les serpents ont eu raison de lui, ses amulettes ne doivent pouvoir protéger personne», souffle un voisin.

«Dompter un serpent, un danger de mort permanent»

Des doutes qui font sursauter le vieux Assane Ndiaye. Pour le vieil homme, il ne faut jamais remettre en question le pouvoir de ces amulettes. Le septuagénaire tient son commerce à 5 kilomètres de Keur Madaro, dans le village de Ndirène, au cœur de la commune de Notto Diobass. Assane Ndiaye a hérité ce savoir-faire de son père, mais l’homme est conscient des risques du métier. Raison pour laquelle, il se limite juste à soigner les morsures de serpent.

«Je n’ai jamais attrapé de serpent de ma vie. Et je n’ai jamais essayé d’en dompter. C’est un risque, un danger de mort permanent. Je soigne toute sorte de morsures et je m’en limite à ça. Je ne demande rien en retour. Après la prestation, la victime apprécie et me donne ce qui l’agrée. Quand j’en vois un, je formule des incantations pour qu’il ne me morde pas et le laisse continuer son chemin. C’est un pacte dans notre famille exercé depuis toujours par nos aïeux.

Les gens doivent faire très attention aux serpents. La morsure de serpent est mortelle et peut tuer en quelques minutes. Les charmeurs de serpents n’échappent pas aux morsures. C’est une activité extrêmement dangereuse», renseigne-t-il. Le vieil homme avoue n’avoir jamais tenté d’exercer le métier de charmeur de serpents, même s’il en détient tous les secrets. «Je donne des soins. Et je peux guérir toutes les personnes mordues par un serpent. Mais les dompter, jamais au plus grand jamais», dira-t-il.

«J’ai attrapé mon premier serpent à l’âge de 15 ans»

A Thiès, il ne se passe pas un jour sans qu’un serpent ne morde une personne en milieu rural ou dans des maisons en construction en milieu urbain. Les membres de la famille de «Baye Diane», réputés pour leur savoir, sont très sollicités par les victimes. On les appelle de partout. Ndèye Ndiaye, sa grande-sœur, la cinquantaine, vante ce savoir ésotérique transmis de père en fils.

«Au Sénégal, on est les meilleurs, parce que Serigne Touba n’a attribué ce pouvoir qu’à notre grand-père. On est les vrais spécialistes dans ce domaine. C’est vrai qu’on court de gros risques en attrapant des serpents, mais aucun membre de notre famille n’a été tué, pour le moment, par un serpent», dira-t-elle.

Elle signale qu’elle attrape des serpents depuis qu’elle a su distinguer sa main gauche et sa main droite. Elle vend surtout des amulettes contre les morsures de serpent. «Je vends ces talismans depuis des années, mais je peux dire qu’affronter ces bêtes n’a pas de prix, car leur morsure peut tuer en quelques secondes. Les charmeurs de serpents sont nombreux. Et quand on ne maîtrise pas les connaissances liées à cette activité, ont met sa vie en péril. Il y a des charmeurs de serpents qui sont tous les jours tués par des serpents», révèle-t-elle. Elle estime qu’un charmeur sait d’avance que tel ou tel serpent est un esprit malveillant ou pas.

Ndèye Khady Ndiaye, sa petite sœur, a attrapé son premier serpent à 15 ans. «Je ne reste pas une semaine sans en attraper un. Avant-hier, je me suis rendue à Thiénaba pour attraper un serpent qui s’était introduit dans une maison. En cette période de saisons des pluies, nous sommes très sollicités, car les serpents sortent de leurs gîtes en faveur de l’humidité, des eaux de ruissellements qui stagnent dans les bassins, les zones non aedificandi, la fraicheur de l’herbe, entre autres», confie-t-elle. Ndèye Khady ignore le nombre de serpents qu’elle a attrapés dans sa vie. Elle souffle : «Je vends des gris-gris (lar) à 100 FCfa. Si vous le portez, vous ne serez pas mordu par un serpent. Charmer des serpents est un métier passionnant.» Au péril de sa vie !



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