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Distribution sauvage des DIPA sur le sucre: une menace à la souveraineté alimentaire

Rédigé par leral.net le Mercredi 16 Septembre 2026 à 10:02 |

35.000 tonnes de sucre bloquées, 20 milliards FCFA de trésorerie immobilisée et plus de 100 milliards d’investissements menacés : voilà la situation à la Compagnie sucrière sénégalaise. Face à la concurrence déloyale des importations, la CSS risque de suspendre son plan de développement KT220. Le Président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre sont interpellés.


La souveraineté alimentaire du Sénégal est-elle en train de se fracasser sur les quais des ports et les autorisations d’importation ?

La question mérite d’être posée au regard de la situation préoccupante de la Compagnie sucrière sénégalaise (CSS), acteur historique de la production nationale de sucre. Alors que le pays ambitionne de renforcer son industrie et de réduire sa dépendance aux importations, la CSS serait contrainte de suspendre ses investissements face à l’invasion du marché par le sucre importé.

À l’origine de cette alerte, une réalité économique difficilement contestable : des stocks considérables de sucre national immobilisés, une trésorerie sous tension et un programme d’investissement stratégique compromis. Le Président de la République, Bassirou Diomaye Faye, ainsi que le Premier ministre Al Amine LO sont directement interpellés, afin que la régulation du marché du sucre redevienne une priorité nationale.

35.000 tonnes de sucre bloquées : 20 milliards FCFA immobilisés

La situation est particulièrement préoccupante. Selon les éléments qui sont à notre disposition, l’entreprise dispose encore de 35.000 tonnes de sucre de production nationale dans ses magasins, représentant près de 20 milliards de francs CFA de trésorerie immobilisée.

Ces stocks, qui devraient normalement alimenter le marché sénégalais et générer des recettes pour l’entreprise, restent bloqués par la présence du sucre importé. Une situation qui fragilise directement la capacité financière de la CSS à poursuivre son activité et à investir dans l’augmentation de sa production.

Le phénomène n’est pas nouveau. En 2025, les quantités de sucre autorisées à l’importation auraient déjà provoqué un blocage des ventes de la CSS de la mi-juillet 2025 à février 2026. Une période particulièrement longue, alors que l’entreprise disposait encore des stocks issus de la campagne sucrière 2024-2025 et avait repris sa production pour la campagne 2025-2026 dès novembre 2025.

Et voilà que le scénario se répète en 2026. Depuis la fin du mois de juillet, la CSS constate à nouveau l’arrivée massive de sucre importé sur le marché, alors que ses propres stocks demeurent disponibles.

Comment justifier l’autorisation d’importations alors que la production nationale n’est pas encore écoulée ? Seul le Ministre de l’Industrie Serigne Gueye DIOP que nous avons contacté sans succès, peut répondre à cette question.

DIPA : quand les autorisations d’importation fragilisent la production nationale

Au cœur de la controverse se trouve également l’octroi des Déclarations d’Importation de Produits Alimentaires, les fameuses DIPA. Ces autorisations, qui permettent l’entrée de produits alimentaires importés sur le territoire national, sont aujourd’hui dénoncées comme un facteur aggravant de la crise du marché sucrier.

La question n’est pas de remettre en cause le principe des importations lorsque la production nationale ne suffit pas à couvrir la consommation. Le Sénégal peut avoir besoin d’importer du sucre pour combler un déficit ponctuel. Mais encore faut-il que ces importations soient autorisées au moment opportun, dans des quantités strictement nécessaires et dans des conditions garantissant une concurrence loyale.

Il s’agit là d’un principe simple. Les importations ne doivent intervenir qu’après l’écoulement total de la production nationale et dans des proportions suffisantes pour couvrir le gap entre la consommation et la production locales.

Or, selon les éléments qui sont à notre disposition, cette règle de bon sens économique ne serait pas respectée. Les importations arrivent alors que la CSS dispose encore de milliers de tonnes de sucre dans ses magasins.

L’octroi de DIPA dans un tel contexte soulève donc de sérieuses interrogations sur la cohérence de la politique commerciale de l’État. Comment promouvoir l’import-substitution, encourager la production nationale et défendre la souveraineté alimentaire tout en autorisant l’entrée de produits concurrents alors que les stocks locaux restent invendus ?

Une concurrence tarifaire qui tourne à l’avantage des importateurs

Au-delà des volumes importés, il faut dénoncer également les conditions tarifaires appliquées au sucre étranger. Selon nos informations, une réunion de concertation avec les principaux groupements d’importateurs aurait été tenue à la fin du mois de juillet 2026, sans que le producteur national qu’est la CSS soit convié.

Cette rencontre aurait abouti à la fixation d’une valeur de référence de seulement 380 euros la tonne. Or, la valeur CAF du sucre importé serait actuellement de l’ordre de 450 euros la tonne, soit environ 300.000 francs CFA.

Cette différence constitue, un avantage considérable pour les importateurs. Même l’application de la valeur historique de péréquation de 399.000 francs CFA et de la Taxe conjoncturelle à l’importation (TCI) laisserait encore une marge commerciale estimée à environ 15 %.

Une telle amplitude de marge permettrait aux importateurs de jouer sur les prix au stade du gros et de rendre le sucre importé plus compétitif que celui produit localement.

La CSS ne peut-elle plus vendre un kilogramme de sucre dès lors que le sucre importé est présent sur le marché ? Nos sources estiment que la concurrence est devenue économiquement insoutenable.

Cette situation ne pénaliserait pas uniquement le producteur national. Elle priverait également l’État de recettes douanières importantes, tandis que le consommateur ne bénéficierait pas nécessairement d’une baisse des prix sur les étals.

Ainsi, la marge générée par les importations serait répartie au fil de la chaîne de distribution commerciale, sans véritable avantage pour les ménages.

100 milliards FCFA d’investissements menacés

L’affaire prend une dimension nationale lorsqu’on mesure les investissements aujourd’hui compromis. La CSS avait présenté, lors d’une rencontre avec les autorités en mai 2025, son futur plan de développement stratégique KT220.

Ce programme devait prendre le relais du plan KT150, alors en cours d’achèvement, pour porter la capacité de production de sucre destinée au marché national à 220.000 tonnes à l’horizon 2030.

Montant annoncé des nouveaux investissements : plus de 100 milliards de francs CFA.

L’objectif c’est de contribuer à la Vision Sénégal 2050, renforcer la souveraineté alimentaire, développer l’industrie nationale et créer 1.000 nouveaux emplois.

Ce programme représentait une ambition majeure pour le secteur sucrier sénégalais. Il devait permettre à la CSS d’augmenter sa capacité industrielle et de répondre davantage à la demande nationale.

Mais aujourd’hui, selon notre source, la CSS serait dans l’obligation de suspendre tout investissement.

Les chiffres donnent la mesure du risque :

Plus de 100 milliards FCFA : nouveaux investissements prévus dans le plan KT220.

Près de 60 milliards FCFA : investissements déjà réalisés pour augmenter la capacité industrielle de la CSS.

220.000 tonnes : objectif de production annuelle à l’horizon 2030.

1.000 emplois : créations d’emplois attendues grâce au développement.

7.500 salariés : effectif revendiqué par la CSS, qui se présente comme le premier employeur privé du pays.

35.000 tonnes : stocks de sucre national actuellement immobilisés.

20 milliards FCFA : trésorerie bloquée dans ces stocks.

Ces chiffres ne sont pas de simples données comptables. Ils illustrent le coût potentiel d’une politique d’importation qui fragiliserait la production locale.

La suspension du plan KT220 constitue une mesure lourde de conséquences. Elle signifie que la CSS, malgré sa volonté affichée de poursuivre son développement, ne considère plus les conditions actuelles du marché comme compatibles avec la poursuite de ses investissements.

Depuis 2024, l’entreprise a consenti des efforts importants pour accompagner l’État dans sa lutte contre la vie chère, notamment à travers une baisse du prix du sucre.

Il faut également signaler la perte du protocole d’accord de la CSS relatif à l’accompagnement fiscal et douanier de son plan KT150, alors même qu’elle engageait la préparation du plan KT220, prévoyant plus de 100 milliards de francs CFA de nouveaux investissements.

Les échanges avec les autorités avaient nourri des espoirs. La visite du Président Bassirou Diomaye Faye à Richard-Toll, en juin 2025, avait notamment été perçue comme un signal fort de reconnaissance de l’intérêt stratégique du programme de développement de la CSS pour le Sénégal.

Mais face à l’immobilisation des stocks, à la pression sur la trésorerie et à l’absence de régulation jugée efficace, la situation risque de s’aggraver.

Il faut observer que, même si les questions fiscales, douanières et foncières trouvent une solution, les investissements ne pourront pas produire les résultats attendus si le sucre national est systématiquement concurrencé par des importations autorisées avant l’écoulement des stocks locaux.

Le Président de la République Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre sont appelés à prendre des mesures pour rétablir les conditions d’une concurrence loyale et assurer la survie des investissements nationaux dans le secteur sucrier.

L’enjeu dépasse largement la seule CSS. Il concerne la politique industrielle du Sénégal, l’emploi, les recettes de l’État et la souveraineté alimentaire.

Comment demander aux entreprises nationales d’investir des centaines de milliards de francs CFA, de créer des emplois et de contribuer à la Vision Sénégal 2050 si, au même moment, les conditions du marché rendent leurs investissements non rentables ?

La question est donc posée au sommet de l’État : le Sénégal veut-il réellement produire son sucre, ou continuera-t-il à dépendre des importations au détriment de son industrie nationale ?

La souveraineté alimentaire ne se décrète pas. Elle se construit dans les usines, dans les champs, dans les investissements et dans une régulation juste des marchés.

Le sucre sénégalais doit-il être sacrifié sur l’autel des importations ?

Source: Dakartimes



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