Leral.net - S'informer en temps réel

Incendies en France: comment la forêt des Landes est devenue «une poudrière»

Rédigé par leral.net le Lundi 27 Juillet 2026 à 09:08 | | 0 commentaire(s)|

Façonnée par l'Homme, la forêt des Landes de Gascogne est composée quasi-exclusivement de pins. Dans un objectif de rendement, les différents exploitants privés y ont établi un modèle économique productiviste qui la rend très sensible aux incendies.


Le « Sahara français » est en feu. Voilà maintenant plusieurs jours que les incendies, déclarés le 22 juillet dans le sud-ouest, ravagent la forêt des Landes. Près de 220 000 personnes ont déjà été déplacées alors que les flammes se rapprochent inlassablement de Bordeaux. Des milliers d’hectares du grand parc régional, composé presque exclusivement de pins, ont déjà été calcinés et alimentent le brasier.
Assimilées à un désert depuis le XVIIIe siècle, notamment par Voltaire, les Landes sont en réalité d’anciennes zones marécageuses assainies au XIXe siècle par Napoléon III. L’État veut alors transformer ces « colonies intérieures », cultivées et utilisées par des paysans locaux pour leurs élevages – dont est restée l’image de l’échassier landais. Progressivement, les Landes sont boisées et confiées à des propriétaires privés qui se tournent vers la plantation du pin.

En résulte un immense triangle de conifères, grossièrement délimité par l’Adour, la Garonne et l’Atlantique. Fruit d’une exploitation intensive, cette forêt artificielle est devenue un espace propice aux départs de feux à l’ère du changement climatique.

Exploitation intensive

Déjà en 1949, un méga-feu y avait ravagé 52 000 hectares, emportant avec lui 82 personnes. Depuis, des mesures avaient été mises en place pour contenir les épisodes incendiaires suivants. Une méthode efficace jusqu’en 2022. Cette année-là, deux incendies se déclarent le 12 juillet en Gironde et calcinent près de 20 000 hectares de pins en dix jours. Face à une situation similaire en 2026, se pose la question de l’exploitation de la forêt.

Majoritairement détenues par des acteurs privés, les parcelles servent avant tout un objectif de rendement. « On ne parle plus à ce niveau-là de sylviculture, la culture des arbres, mais de ligniculture [sylviculture intensive d’une seule essence d’arbre, NDLR] », explique Nathalie Naulet, conseillère en environnement. Aussi, les arbres y sont souvent abattus assez jeunes, de sorte à maximiser la production.

Les pins maritimes de la forêt des Landes sont naturellement plutôt résistants aux feux au bout de quatre ou cinq décennies. À mesure qu’ils vieillissent, ils connaissent un élagage naturel au cours duquel ses branches proches du sol disparaissent. Seule subsiste alors la canopée, à la cime des arbres, hors d'atteinte des flammes en cas d'incendie. Mais les jeunes arbres des Landes ne sont pas encore tous parvenus au bout de ce processus, les rendant donc plus vulnérables. De surcroît, les arbres plus âgés « avec une écorce plus épaisse vont résister un peu mieux car le feu va monter moins vite le long du tronc », développe Nathalie Naulet.

« La monoculture de pins maritimes, comme on peut le voir dans les Landes, est un facteur aggravant pour un départ de feu, notamment en raison de leur résine, qui les rend assez vite inflammables », souligne pour sa part Églantine Goux-Cottin, présidente de l’ICEF (Ingénieure Conseils en Environnement et Foresterie). À cela s’ajoutent les aiguilles tombées des pins, qui tapissent le sol et qui « facilitent la circulation du feu », ajoute la spécialiste. Mais aussi les pommes de pin, « gorgées de résine », note Nathalie Naulet, qui explosent sous la chaleur des flammes et peuvent ainsi parcourir plusieurs centaines de mètres, transportées par le vent, où elles alimenteront un nouveau brasier. « Dans la forêt des Landes, on est sur une poudrière. »

Sols exsangues ?
« On ne peut pas résumer la forêt aux arbres », note également Nathalie Naulet. Intrinsèquement liés, les arbres et le sol dont ils émergent forment un ensemble complexe dont l’équilibre serait mis à mal par le mode d’exploitation de la forêt.

« Normalement, un sol forestier dans un écosystème à différents étages ne reçoit pas plus de 3% du rayonnement solaire direct. Tout le reste est filtré par les différents étages de végétation, poursuit l’experte. Là, les sols sont mis en lumière de façon plus importante, puisque les pins ont un couvert forestier faible et qu'il n'y a quasiment pas de végétation dessous. Ils sont donc exposés à des chaleurs plus importantes, en règle générale, que dans un écosystème forestier fonctionnel et diversifié. »

Les Landes sont ainsi particulièrement exposées aux fortes chaleurs et à la sécheresse. Qui plus est, le sol landais est sableux, « donc avec peu de retenues d’eau », avance Nathalie Naulet, qui déplore le manque de bois mort dans ce type d’exploitations fréquemment débroussaillées. « Le bois mort, quand il est au sol et qu'il est gorgé d'eau, fait l'effet d'une éponge et retarde l'avancée du feu. »

« La monoculture n'est pas le problème de départ »

Encore faut-il, pour cela, qu’il y ait eu suffisamment d’humidité et de précipitation pour que les sols et l’humus – couche supérieure née de la matière organique – se gorgent d’eau. Ce qui n’a pas été le cas en raison des trois vagues de chaleur successives depuis le mois de mai.

Aussi, les hypothèses pour aménager la forêt des Landes pour faire face aux épisodes caniculaires des années à venir existent. « Il faut arriver à une forêt un peu plus mélangée, avec du pin maritime et des arbres feuillus, même si économiquement c'est moins rentable car c'est beaucoup moins facile à exploiter », estime l’écologue Sonia Saïd.

En théorie, il s’avère difficile de faire pousser d’autres espèces d’arbres sur le sol landais. « Cela n'empêche pas de potentiellement mettre en place des parcelles expérimentales pour essayer de voir s’il n'y a pas moyen de mettre un petit peu de diversité dans ces systèmes de monoculture intensive », remarque pour sa part Églantine Goux-Cottin. « Mais c'est coûteux. »

Pour autant, « la monoculture n'est pas le problème de départ, insiste Sonia Saïd, c'est le dérèglement climatique ». Toutes les expertes interrogées dans le cadre de cet article s’accordent effectivement sur ce point. Le cas de la forêt des Landes est un « symptôme » d’un mal plus large, résume Églantine Goux-Cottin. « La solution première, c'est vraiment que le gouvernement français soit enfin responsable par rapport à ses engagements et mette en place des mesures drastiques en termes de réduction des gaz à effet de serre pour limiter le dérèglement climatique », considère-t-elle.

Le GIEC a multiplié ces dernières années les mises en garde contre l’augmentation à venir des risques d’incendies en raison de la hausse des températures. Dans le cas des incendies en milieu forestier, interroger le seul modèle économique de la forêt des Landes apparaît bien insuffisant. De fait, la forêt de Fontainebleau, au sud de Paris, abrite des essences bien plus diverses. Cela ne lui a pourtant pas permis d'échapper aux flammes.

RFI