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“L'œuvre de Cheikh Anta Diop ou repenser l’Afrique depuis un point de vue africaniste”, Par Amadou Sarr Diop

À quels modèles de scientificité, les sciences humaines et sociales doivent-elles se rapporter ? La question est plus qu'actuelle au regard des enjeux épistémologiques, en perspective dans la refondation des études africaines. De la rupture épistémologique théorisée par Bachelard jusqu’au tournant postmoderniste, en passant par la théorie de la falsifiabilité de Popper, le positivisme logique né du Cercle de Vienne au début du XXe, la théorie de la structure des révolutions scientifiques énoncée par Kuhn etc., la question reste aporétique, irrésolue.


Rédigé par leral.net le Vendredi 6 Février 2026 à 17:52 | | 0 commentaire(s)|

Pour apporter une réponse à cette interrogation, du point de vue africaniste, il s’avère nécessaire de soumettre à la critique rigoureuse tous les paradigmes euro centristes, entravant par leurs démarches réductionnistes une vue ouverte et plurielle des réalités sociohistoriques. C’est dans cette entreprise de déconstruction épistémique qu’il convient de situer le riche héritage de l'historiographie cheikh antanéenne. Celle-ci a ouvert, pour les études africaines, un horizon des possibles pour redéfinir la géopolitique des savoirs en Afrique depuis l’Afrique vers le monde.

Dans son combat contre les dérives de l'historiographie occidentale, Cheikh Anta Diop propose une démarche qui convie, par une herméneutique des fondements, à penser un ordre du discours sur l’Afrique distant de la centralité épistémologique euro occidentale. L’apport de Cheikh Anta Diop a été de montrer qu’il était possible de repenser l’histoire de l’Afrique en dehors des catégories de pensée issues du logocentrisme occidental, récusant le prisme à partir duquel elles se sont employées à fournir leurs récits sur l’histoire du continent africain.

Aux yeux de l’auteur Nations nègres et culure, l’historiographie euro occidentale a souvent utilisé les instruments idéologiques des philosophies de l’histoire, alimentant l’idéologie impériale qui s’est révélée être un puissant outil de domination épistémique intrinsèquement lié à l’hégémonisme occidental. Dans sa théorie, Cheikh Anta Diop nous exhorte à faire l'archéologie de la production des discours en Afrique pour comprendre comment les études africaines sont capturées par des logiques de domination épistémique.

Si les sciences sociales africaines veulent s’affranchir de l’aliénation épistémique ainsi située, il est évident, comme l’a déjà enseigné Cheikh Anta Diop, qu’elles doivent adopter une démarche qui prend recul, et dans un sens critique, du legs des traditions épistémiques occidentales. Il nous faut donc repenser la pensée sur les Afriques, apprendre à désapprendre les discours sur l'Afrique, afin de reconstruire un nouvel ordre du discours sur les mondes africains. Par conséquent, redéfinir notre rapport aux sciences sociales à la lumière des mondes africains, tel est le projet cheikh antanéen, et auquel il convient les chercheurs africains. C’est par la désaliénation épistémique, supposant la décentration à l’égard des modèles discursifs hérités, qu’il faut envisager les conditions pour la création de foyers épistémologiques africanistes.

Au demeurant, la rupture épistémique, ainsi énoncée, n’est pas, comme le soutient Ndlovu-Gatsheni (2021: 471), une tentative de «détacher ou délier l’Afrique du monde de la connaissance, mais plutôt à affirmer son repositionnement et sa réécriture dans le monde depuis un point de vue africain. En pratique, cela implique un changement radical de la part des chercheurs africains, qui doivent passer de la simple critique de l’eurocentrisme à la création de nouvelles connaissances à partir de l’Afrique et de son histoire».

Dans mon article de l’an dernier, relatif à la commémoration de la disparition de Cheikh Anta Diop, j’affirmais que le penseur de l’Egypte des origines n’est pas un penseur confiné dans un passéisme clos, dans l’enfermement des origines égypto-nubiennes, mais un penseur du présent, ouvert au futur pour le devenir de l'Afrique, par le détour fécondant des origines pharaoniques. L’emboîtement de cette triple temporalité, à savoir le passé historique, le présent et l’avenir, est devenu un espace de questionnement dont le regard à la fois rétrospectif et prospectif de Cheikh Anta Diop a sensiblement contribué à établir ce qu’il est convenu d’appeler la réinvention de l’Afrique par le génie de l’esprit africain. Cheikh Anta Diop a tôt compris dans le cadre des sciences humaines, le principe épistémologique selon lequel l’ordre du savoir obéit à la variation des niveaux de détermination épistémique.

Par conséquent, en s’inspirant de lui, notre ambition doit être de repenser les mondes africains dans le contexte de la globalisation, en inscrivant les études africaines aux débats de notre époque. Si les théoriciens les plus en vue dans le champ de l’africanisme actuel sont partisans de l’afro mondialisme, les nouvelles réalités africaines en configuration nous interpellent dans le sens de l’invention de nouveaux outils d’analyse pour faire face, dans le sens critique, à ce nouveau courant béni et labellisé dans les milieux universitaires et intellectuels occidentaux. Pour ces penseurs proches du courant critique postmoderniste, penser l’Afrique depuis le Temps du monde et avec les catégories universelles des sciences sociales occidentales, telle est la tâche qui s’impose aux études africaines dans un contexte d’uniformisation des modes d’être et de penser.

Selon Achille Mbembé et Felwine Sarr (2017:63)), il faut plutôt œuvrer à positionner l’Afrique comme la base de la réflexion sur l’unité du monde: “L’Afrique-Monde c’est penser et écrire l’Afrique et le monde. Ainsi, l’Afrique n’est pas une idée mais un nœud de réalités : c’est d’abord un visage de basalte, qui, à l’occident extrême, s’ouvre à toutes les mers, à tous les vents du monde”. Toute la question est de savoir jusqu’où ces penseurs peuvent se situer dans la lutte pour la désaliénation des études africaines, afin d’envisager la création de foyers épistémologiques propres et se doter des outils pour repenser les mondes africains par nous-mêmes et pour nous-mêmes.

De l’avis de ces penseurs, à l’image d’Achille Mbembe, les sociétés africaines sont dans le contexte de la mondialisation, selon l’expression de Jean Copans, des “miroirs mondialisés du Nord”. Or, la mondialisation n’est pas la fin des différences d’être, de penser, bref elle n’est pas la fin des identités. Ce que l’on appelle le nouveau «temps mondial» de la globalisation, cette «main stream», qui transcende les temporalités locales, ne détermine pas, pour le moment, les trajectoires historiques de toutes les sociétés humaines à converger vers la même direction. Le tort du courant afro mondialiste, c’est l’adoption d’une posture de capitulation face à l’entreprise de construction de foyers épistémologiques africanistes dont la pensée de Cheikh Anta Diop constitue l’œuvre pionnière.

Il est évident que la mondialisation ne coupe pas le monde en deux entités opposées, mais elle en fait des univers de vie différenciés dont chacun subit, selon ses spécificités propres, les effets de cette unité systémique du monde. Il s’agit donc de saisir les mondes africains dans leur dynamisme configuratif, comme de nouveaux signifiants qui doivent être pensés au prisme de la symbolique relationnelle, en évitant de tomber dans l’illusion «des modèles de vie globalisés». Car, si l’Afrique est dans le monde décloisonné, cela ne saurait signifier la fin des identités africaines qui imposent des grilles de pensée conformes et l’adoption de l'épistémologie des savoirs situés.

Et sans être dans la lignée du relativisme absolu d’une certaine conception postmoderniste, selon laquelle aucune théorie n’est vraie en soi, on peut soutenir que, malgré tout, aucune théorie n'est jamais entièrement démontrable. Rien ne justifie dans l’absolu pourquoi une théorie est acceptée à la place des autres. En partant du fait que les savoirs dans le champ des sciences de l’homme sont contextuels, la quête d’objectivité et d’efficacité, par une refondation des études africaines, exige que celles-ci redéfinissent, repensent voire déconstruisent les modèles d’intelligibilité hérités du centralisme épistémique euro occidental.

Repenser l’Afrique dans la mondialisation depuis un point africain, en s’inspirant de l’héritage de Cheikh Anta Diop, revient donc à adopter une posture de rupture que Ndlovu-Gatsheni (2021) définit comme un “repositionnenment du miroir épistémique”, de manière à permettre aux chercheurs africains de penser clairement depuis l’Afrique vers le monde, et non l’inverse. Dans ce repositionnement, l'enjeu est d’engager les études africaines dans le processus de déconstruire du construit déjà- là, par un réexamen critique des acquis antérieurs des legs épistémiques issus des sciences sociales occidentales.

A ce propos, Cheikh Anta Diop nous a appris à nous décomplexer des régimes épistémiques occidentaux. Il nous a édifié sur le fait que l’ordre dominant occidental a ainsi brimé les formes de production de savoir des colonisés, leurs propres modèles de production de sens, leur univers symbolique et d’objectivation du réel par la pensée réflexive. Ils sont ainsi dépossédés de leurs héritages intellectuels objectivés. Ce projet de réécriture de l’Afrique, par les Africains et pour les Africains, constitue, aux yeux de Cheikh Anta Diop, une ambition globale pour la renaissance de l’Afrique.

Du point de vue épistémologique, l'œuvre de Cheikh Anta Diop s’inscrit dans cet élan épistémique de reconstruire le discours historique sur l'Afrique. Pour cela, sa pensée se résume à deux critiques fondamentales sur les discours sur l'Afrique. La première consiste à démystifier, à déconstruire les prétentions universalistes de l’épistémologie positiviste et à poser les fondements de modes de savoirs qui se déterminent par leur ancrage dans les réalités des mondes africains. La seconde critique s’offre un espace de réflexion axée sur la transférabilité et la réappropriation efficientes des catégories de pensée euro occidentales dans l’étude du social en Afrique, en se démarquant du mimétisme théorique et méthodologique..

L’autonomie réflexive, à laquelle nous soumet Cheikh Anta Diop, suppose la fin du binôme “Sujet-Objet”, c’est-à-dire la fin d’une épistémè où l'Afrique était l'Objet des sciences sociales et le Nord épistémique était le Sujet producteur de la science et de la pensée scientifique sur l’Afrique. Penser depuis l'Afrique est une tentative de renverser ce rapport où l’Afrique serait un “Sujet” de connaissances produites par des chercheurs africains à partir de leur ancrage aux mondes africains.

La désaliénation épistémique convie alors à la rupture avec l'universalisme abstrait, pour un «auto-décentrement» et une «désobéissance épistémique» ; elle prône une reconfiguration des savoirs sur les mondes africains "par le dedans". Comme le suggérait l'historien Joseph Ki-Zerbo (2004), la théorie de la désaliénation des études africaines enseigne que l'Afrique doit "se cloner à partir de ses propres cellules". Il faut retenir que l’héritage de Cheikh Anta Diop et de ses défis épistémologiques en contextes africains, nous situent au cœur des préoccupations de la désaliénation des études africaines. Celle-ci reste essentiellement centrée sur une série d’ impératifs:
- la déconstruction de “l'universel de surplomb”,supposant la remise en question de la domination des catégories de pensée euro occidentales;
- la fin du « Sujet-Objet » où l’Afrique est figée en objet et le Nord en sujet qui la pense depuis un ailleurs qui n’est pas le sien;
- le renversement du rapport au savoir où l’Afrique devient un sujet de connaissance qui produit des connaissances scientifiques à partir de ses ancrages endogènes et au prisme de ses propres foyers épistémologiques situés.
- la critique de la foi en l’universalité de la raison, de la rationalité une et universelle;
- la remise en cause d’un ordre du discours à partir du seul référent universel métropolitain au détriment de la contextualisation des énoncés, en lien avec la pluralité des objets sociologiques;
- la lutte contre l’hégémonie des foyers épistémologiques du Nord au profit d’un pluralisme configuratif des discours sur le social.

La désaliénation telle que nous l'avons théorisée dans notre ouvrage, Pour la désaliénation des études africaines Repenser l’africanisme postcolonial, s’inscrit dans cette posture de la rationalité plurielle. Ce renversement épistémique est la seule exigence pour la désaliénation des études africaines de l'enfermement des registres analytiques dans la dépendance des modèles de pensée venus du Nord et conçus dans des contextes d'énonciation différents des univers de vie africains.

En définitive, Cheikh Anta Diop a le double mérite de tracer les voies de salut pour l’Afrique et d’indiquer le principe de l’engagement épistémique pour l'émergence des sociétés africaines au service du progrès continental, dans le sens de la résolution des multiples difficultés du continent. C’est pour cette raison que les études africaines sont appelées à s’inspirer du projet cheikh antéen, en fournissant des d’instruments d’analyse adéquats, susceptibles de rendre compte des recompositions et des crises systémiques dues à des changements rapides de la mondialisation.

Mais, pour baliser les chemins de la re-génération pour le continent africain dans un contexte de changement de cycle historique, il nous faut adopter la posture de la critique des discours sur l’Afrique, y compris le discours de Cheikh Anta Diop à partir de ses propres limites sur certaines questions concernant l’histoire de l’Afrique.

Pr Amadou Sarr Diop,
Enseignant -chercheur,
Université Cheikh Anta Diop

Ousseynou Wade