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« Pour une Université de Métiers, au service du Sénégal de demain », Par Serigne Ly, Ingénieur en Génie Civil

Les tragiques événements qui viennent de secouer l’Université de Dakar nous plongent dans une profonde affliction. Au-delà de la douleur légitime et du fracas des affrontements, ces crises cycliques agissent comme un signal d’alarme que nous ne pouvons plus ignorer.


Rédigé par leral.net le Samedi 14 Février 2026 à 17:24 | | 0 commentaire(s)|

« Le sang versé sur nos campus nous impose une exigence de vérité : notre système universitaire, dans sa forme actuelle, est une machine à produire des désillusions. Le constat de l’asymétrie Le Sénégal, à l’instar de toutes les nations en quête d’émergence, a un besoin vital de bâtisseurs, d’innovateurs et de techniciens.

Pourtant, la réalité statistique est implacable : plus de 80 % de nos étudiants sont orientés vers les sciences humaines, le droit ou l’économie. Cette concentration massive dans des filières théoriques, déjà saturées, crée un fossé abyssal entre l’offre académique et la demande du marché de l’emploi. Nous formons, malgré nous, des « diplômés chômeurs ».

Ce n’est pas un manque de talent de notre jeunesse, mais un défaut de trajectoire. En privilégiant le diplôme académique au détriment de la compétence technique, nous sacrifions le potentiel productif de notre pays. Pendant ce temps, nos secteurs stratégiques crient leur besoin de compétences : l’agriculture de précision manque d’agronomes-techniciens pour moderniser nos exploitations, le BTP peine à trouver des géomètres et des conducteurs de travaux formés localement, les énergies renouvelables importent leurs techniciens de maintenance, et notre industrie naissante dépend de l’expertise étrangère pour ses lignes de production. Ces pénuries ne sont pas une fatalité, elles sont le résultat direct de nos choix d’orientation.

L’urgence de la réforme : De la théorie à la pratique Soyons clairs : les sciences humaines, le droit et l’économie ne sont pas des disciplines « inutiles ». Une nation a besoin de juristes pour garantir l’État de droit, de sociologues pour comprendre ses mutations, d’économistes pour piloter ses politiques publiques. Ces savoirs sont la boussole de toute société civilisée. Mais la question n’est pas celle de leur légitimité, c’est celle de leur proportion. Un pays où 80 % des diplômés sont formés à penser le monde mais seulement 20 % à le transformer concrètement est un pays en déséquilibre structurel.

L’Université ne doit plus être une simple fabrique de savoirs abstraits, mais le laboratoire de notre souveraineté économique. La réforme que nous appelons de nos vœux repose sur trois piliers fondamentaux : 1. Le rééquilibrage stratégique L’État doit assumer son rôle de pilote en incitant massivement l’orientation vers les filières techniques et technologiques.

Un pays ne se construit pas uniquement avec des textes de loi, mais avec des compétences capables de transformer nos ressources, de concevoir nos infrastructures et de moderniser notre agriculture. Cela implique des mesures concrètes : bourses attractives pour les filières en tension, quotas progressifs d’admission, campagnes nationales de valorisation des métiers techniques dès le collège.

La valorisation de l’enseignement technique Il est impératif de briser le complexe qui entoure les métiers manuels et techniques. Nous devons nous inspirer de modèles de réussite éprouvés comme l’Allemagne, où l’apprentissage dual est le socle de la puissance industrielle, ou la Corée du Sud, qui a bâti son « miracle économique » sur une formation professionnelle de haute précision. Ces nations ont compris que le développement ne repose pas sur le prestige des titres, mais sur la maîtrise des savoir-faire.

Au Sénégal, un électricien industriel qualifié, un technicien en froid et climatisation, un chef de chantier expérimenté ont aujourd’hui des revenus supérieurs à bien des détenteurs de master en lettres. Il est temps que notre système éducatif reflète cette réalité économique et que ces filières deviennent chez nous des choix d’excellence, pas des voies de relégation.

3. L’adéquation Formation-Emploi L’université doit s’ouvrir au monde professionnel pour que chaque cursus soit une promesse d’insertion. Le savoir doit être au service de l’action. Cela passe par des partenariats obligatoires avec les entreprises, des stages longs en milieu professionnel, et l’implication des acteurs économiques dans la conception des programmes. Gérer la transition sans créer de nouvelles frustrations Une réforme de cette ampleur ne peut se faire du jour au lendemain sans accompagnement.

Pour les étudiants déjà engagés dans des filières saturées, nous devons créer des passerelles : modules de professionnalisation, doubles cursus associant lettres et communication digitale, droit et gestion de projets, économie et analyse de données. L’objectif n’est pas de dévaloriser leur parcours, mais de le rendre opérationnel. Pour les futurs bacheliers, l’orientation doit devenir un processus éclairé, basé sur l’information réelle du marché de l’emploi, et non sur les mythes familiaux ou le prestige social perçu. Un lycéen doit savoir qu’en 2025, le Sénégal compte plus de juristes que de postes dans l’administration et la justice réunies, mais cherche désespérément des techniciens en maintenance éolienne.

Le statu quo n’est plus une option. Transformer l’université n’est pas une simple mesure administrative, c’est un acte de responsabilité nationale. Nous devons offrir à nos enfants des perspectives de réussite concrètes pour que leur énergie ne s’exprime plus dans la guérilla urbaine, mais dans l’édification d’un Sénégal prospère. Les crises universitaires ne cesseront que lorsque nos diplômes deviendront des clés d’insertion plutôt que des certificats d’attente. Il est temps de passer d’une éducation de l’attente à une éducation de l’impact.

Serigne Ly, Ingénieur en Génie Civil

Ousseynou Wade