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Quand les révoltes musulmanes des Ceddo effrayaient la Couronne espagnole

Rédigé par leral.net le Mardi 6 Janvier 2026 à 21:50 | | 1 commentaire(s)|

Une fois son entraînement achevé, le ceddo, désormais prêt pour la guerre, maîtrise les armes avec une grande dextérité. Mais plus encore que son habileté martiale, c’est son rapport à la mort qui forge sa redoutable réputation : il apprend à la mépriser et à abhorrer toute forme de lâcheté. Ces valeurs, bien plus que l’armement lui-même, faisaient des ceddo, des guerriers redoutables et des adversaires d’une ténacité extrême.


Dès le XVe siècle, Alvise Ca’ da Mosto remarquait au Kajoor, cette absence totale de crainte face à la mort, caractéristique des ceddo, qui préféraient périr plutôt que de reculer sur le champ de bataille :

« Ce sont gens hardis et brutaux qui, à tout hasard, préféreraient plutôt s’ôter la vie que de marcher un seul pas en arrière, ni montrer le moindre signe de couardise […]. Ils ne s’intimident en rien, s’ils voyaient tomber mort leur compagnon par terre ; comme faits à cela, rejetant toute crainte de la mort, ils ne s’en étonnent nullement. »
Relation des voyages en Afrique occidentale, pp. 84-85.

À la veille des combats se tenaient les Xas, danses martiales destinées à galvaniser les guerriers et à les préparer psychologiquement à l’affrontement. La description qu’Oumar Kane fait des veillées viriles des Sebbé du Fuuta Tooro, correspond en tous points, à ces pratiques chez les ceddo wolof :

« Ils chantent en même temps les daande yiiyam tout en dansant. Ces “voix de sang” sont entonnées par les chefs de guerre qui entrent dans la mêlée, exécutent des pas de danse et posent la main sur la lance du Satigi fichée en terre. Ils brandissent leurs armes – haches, lances, sabres, poignards, parfois des fusils. Impavides devant la mort, ils redoutent plus que tout le déshonneur. Ils sont encouragés par leurs griots, appelés niamakala, qui chantent le gumbala, le chant des héros. »
La première hégémonie peule, p. 281.

Même au cœur de la bataille, l’esprit chevaleresque des ceddo ne faiblissait pas. Les charges se faisaient au son des tambours de guerre et des chants dédiés aux ancêtres :

« C’est également au son des tam-tams et au chant des griots que s’engagent les combats (…) la fuite est impensable, mais la mort ouvre les portes de la renommée. »
Idem.

L’honneur ainsi exalté interdisait toute retraite face à l’ennemi et imposait le combat jusqu’à la victoire ou jusqu’à une mort jugée honorable, les armes à la main. Dans la tradition guerrière wolof, écrit Amadou Bakhao Dyâo, « un homme battu, blessé, sur le point d’être exécuté, n’appelle pas sa mère comme un incirconcis ; il se mure dans le silence ou récite à haute voix les bakks de sa famille ».

Issus d’une caste guerrière fière, fondée sur des valeurs diamétralement opposées à toute idée de soumission, les ceddo ont, à maintes reprises, dans l’histoire, démontré leur courage et leur dignité dans des circonstances extrêmes. Cette bravoure se manifesta jusque chez ceux qui furent réduits en esclavage, probablement après avoir été capturés lors de guerres inter-wolof. Pour eux, la servitude envers quiconque autre que leur souverain, était tout simplement insupportable.

L’un des témoignages les plus éloquents de cette fierté irréductible, nous vient de Louis Léon César Faidherbe, gouverneur du Sénégal, à propos d’une révolte armée survenue en 1754, menée par des ceddo faits esclaves puis vendus aux Européens, après une guerre au Kajoor et au Bawol :

« Si l’on avait pu suivre les traces de ceux de ces Tiédo qui survécurent à leur double révolte, on aurait certainement trouvé qu’ils ne supportèrent pas l’esclavage sans protestations […]. Ces Tiédo sénégambiens sont souvent des hommes indomptables […]. On en a vu un, à Saint-Louis, repris après maintes évasions d’une audace inouïe, rester dix jours sans boire ni manger, parce qu’on lui avait enchaîné les mains et qu’il ne voulait pas, disait-il, laper comme un chien. »
Notice sur la colonie du Sénégal.

Cette analyse est confirmée par l’historien Prosper Cultru, qui évoque le même épisode :

« Ces Tiédo ne supportaient pas l’esclavage ; il était très difficile de les maintenir, surtout lors du transport. Ce sont ces esclaves de guerre qui machinaient les révoltes en cours de route, terreur et ruine des négriers. »
Histoire du Sénégal du XVe siècle à 1870, p. 265.

Deux siècles plus tôt encore, des soulèvements menés par des Wolof vendus à Hispaniola (actuel Haïti), avaient déjà marqué les esprits. Leur maîtrise des armes et de la cavalerie permet d’identifier clairement ces insurgés comme des ceddo. Ils ne paniquaient pas face aux charges de cavalerie espagnole, ouvraient leurs rangs, laissaient passer les chevaux, puis se reformaient pour contre-attaquer. Dès les années 1540, des marrons wolof avaient même constitué leur propre cavalerie, harcelant sans relâche les plantations.

Ce danger alarma si fortement la Couronne espagnole, que Charles Quint promulgua, le 11 mai 1526, un décret interdisant l’introduction d’esclaves wolof dans les possessions américaines. Les édits ultérieurs, notamment ceux de 1532 et de 1550, soulignent à la fois leur caractère jugé arrogant, rebelle et indomptable, mais aussi leur éducation « maure », c’est-à-dire islamique.

Cette peur de l’islam s’explique par l’histoire récente de l’Espagne, qui venait à peine d’éradiquer près de huit siècles de présence musulmane, avec la chute de Grenade en 1492. Dans ce contexte, la présence d’esclaves musulmans belliqueux dans les colonies représentait une menace idéologique et politique majeure.

Ces décrets constituent des sources de première importance quant à l’ancienneté de l’islam chez les Wolof en général et chez les ceddo en particulier. Dès le milieu du XVe siècle, Alvise Ca’ da Mosto signalait déjà la présence de l’islam au Kajoor, où il assista à une prière dirigée par le Damel lui-même.

Partant du constat que le terme ceddo ne désigne pas une appartenance religieuse, mais un statut militaire et aristocratique – celui des guerriers de la couronne wolof – devenu au fil du temps, une véritable philosophie et un code d’honneur, il convient de nuancer certaines idées reçues. Certes, il a existé des ceddo animistes ; la pratique de l’islam se mêlait parfois à des rites ancestraux, et nombre d’entre eux étaient connus pour leur consommation d’alcool dans leur jeunesse. Toutefois, ces éléments ne suffisent pas à nier leur appartenance religieuse.

Les sources écrites attestent que la majorité des ceddo étaient musulmans dès le XVe siècle. Leur manque éventuel de rigorisme religieux ne remet pas en cause leur islamité. La réputation de paganisme qui leur a été attribuée, apparaît plutôt comme une construction politique tardive, forgée aux XVIIe-XVIIIe siècles, par des courants maraboutiques dont les ambitions théocratiques furent défaites par les fidèles guerriers d’élite des Damel.