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Rencontre exclusive avec Papa Amadou Sarr de la Délégation à l’Entrepreneuriat Rapide

Lancée en mars 2018 au Sénégal, la Délégation à l’Entreprenariat Rapide (DER) a procédé à la remise de ses premiers financements au début de ce mois d’août. Dans cet entretien exclusif accordé à Financial Afrik, Papa Amadou Sarr, le délégué général de cette nouvelle structure étatique qui se présente comme un condensé du public et du privé, revient sur la philosophie, le modèle et les objectifs à long terme de la DER.

Après un passage à l’OCDE, à la fondation Bill et Melinda Gates puis à la tête de la Direction Compétitivité au sein du ministère de l’Economie, des Finances et du Plan, M. Sarr est aujourd’hui en charge de ce nouveau défi du gouvernement sénégalais, visant à répondre aux besoins des jeunes femmes et hommes entrepreneurs.


Rédigé par leral.net le Vendredi 17 Août 2018 à 12:12 | | 0 commentaire(s)|

Rencontre exclusive avec Papa Amadou Sarr de la Délégation à l’Entrepreneuriat Rapide

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Pouvez-vous revenir sur la philosophie de la DER ?

La DER est une institution hybride à cheval entre le public et le privé  qui vise à répondre aux besoins des jeunes femmes et hommes entrepreneurs du Sénégal ayant besoin de financement allant de 10 000 F CFA à 200, voire 300 millions de FCFA, ou plus. Elle vise aussi à renforcer les capacités de ces entrepreneurs de les accompagner sur le plan de la formation initiale et de faire éclore l’esprit entrepreneurial au sein de la jeunesse sénégalaise sur l’ensemble du territoire.

La philosophie de la DER se situe sur deux plans : premièrement, c’est une institution ayant pour rôle de faire face aux lenteurs légendaires qu’on connait dans nos administrations africaines, en particulier en respectant les règles fixées par l’administration publique avec des innovations à travers la digitalisation, la dématérialisation, la rapidité, la proximité, la rencontre avec les populations et la prise en compte des besoins des uns et des autres sur le terrain. Deuxièmement, la DER veut, au-delà de l’esprit entrepreneurial, toucher toute une couche de la population n’ayant jamais eu accès à des services financiers et bancaires, pour augmenter le taux de bancarisation et d’inclusion financière, mais aussi formaliser davantage notre économie.

En résumé,  la DER est un cocktail de formalisation, d’inclusion financière, d’accompagnements technique et financier pour les jeunes et femmes entrepreneurs du Sénégal.

La délégation vient de décaisser 10 milliards de FCFA  pour 15 000 bénéficiaires. Quels ont été les critères d’attribution et quelles sont les attentes ?

Le lundi 06 août dernier, nous avons tenu une cérémonie de remise des premiers  financements. Cela a été une première en termes de rentrée de la DER sur la scène économique sénégalaise ou entrepreneuriale. C’était pour nous l’occasion de tester les hypothèses de travail que nous avons développées ces six derniers mois, à travers l’ensemble du territoire. Pour en venir aux critères de sélections, c’est très simple.

Après le lancement du projet au mois de mars dernier, nous avons fait le tour du pays pendant un mois, parcourant toutes les régions, départements et la majeure partie des communes pour rencontrer les populations, les bénéficiaires et les administrations. Avec ces différents interlocuteurs, nous avons discuté des objectifs de la DER et de son mode opératoire tout en tenant compte de leurs besoins.

Après cette étape, nous avons développé notre propre manuel de procédures avec l’aide d’un cabinet spécialisé de la place qui nous a permis de définir le mode opératoire, en prenant en compte ce qui a été fait par les autres structures de l’Etat depuis 10 ans, notamment ANEJ, FNPJ, ADPME, etc.

L’objectif était d’être le plus rapide possible, transparent, neutre et surtout efficace. Et c’est ce qui nous a amené à choisir des secteurs spécifiques comme l’agriculture, l’élevage, la pêche, l’économie numérique et le transport, etc.

Le mode de répartition s’est fait selon les potentiels économiques et les chaînes de valeurs de chaque région ainsi que les besoins exprimés par les bénéficiaires eux-mêmes sur le terrain. Donc pour nous, le travail a été facile. On a mis en  place un système de scoring qui définit les montants minimum, maximum et médian pour la partie autonomisation.

Pour les projets d’un million et plus, un comité d’investissement en interne que je préside, a validé les dossiers de façon transparente et collégiale sans implication, ni pression.

Quels sont vos objectifs à long terme ?

Notre objectif à long terme est de permettre à notre pays d’être émergent,  car le projet s’inscrit dans la politique du chef de l’Etat à savoir le Plan Sénégal Émergent (PSE) qui vise l’émergence à l’horizon 2035.

C’est donc avoir chaque année 50.000 comptes bancaires ouverts, 100 mille bénéficiaires directs ou indirects, et en même temps, permettre à ces jeunes bénéficiaires de se formaliser en bénéficiant d’un accompagnement sur mesure, qui leur permettra de rentrer dans l’économie formelle et de continuer à faire croître notre PIB et l’effort d’émergence.

La DER est un maillon essentiel de l’émergence qui vise un segment très précis et très fragile, à savoir les jeunes et les femmes qui sont les couches sociales les plus défavorisées avec le moins de moyens financiers. En outre, la délégation veut créer des capacités techniques pour les accompagner à entrer dans cette chaîne de production et dans l’économie sénégalaise.

Envisagez-vous de muter la DER en fonds, à l’instar du Fongip, du Fonsis, etc. ?

La DER est déjà un fonds car les ressources dont nous disposons sont issues du fonds à l’entrepreneuriat rapide. Par contre, nous avons fait exprès de ne pas nous appeler un fonds, car nous n’avons pas l’intention d’être un fonds dans le sens classique du terme, c’est-à-dire un fonds d’investissement, une banque d’investissement qui n’est intéressée que par la rentabilité financière ou le profit.

C’est l’approche holistique de l’accompagnement de l’entrepreneuriat c’est-à-dire d’identification du projet, à la maturation et le suivi …  qui nous intéresse.

En d’autres termes, la DER est sur toute la chaîne en termes de fourniture d’accompagnement, de renforcement de capacité et de financement mais aussi du suivi du devenir de ces bénéficiaires.

Le fonds classique  a des coûts de production  qui sont énormes et  élevés et qui voudraient que le taux de rentabilité soit autour de 12 % au minimum  alors que la DER est à 5 % en taux effectif global.


Notre but est créer de futurs champions nationaux.

De quel modèle économique ou pays la DER s’est- il inspiré ?

Le modèle économique a été créé par la DER et ses collaborateurs. Pendant six mois, nous avons cherché le véritable modèle adéquat pour le pays.

Nous avons identifié quatre critères. Le premier  qui s’appelle l’autonomisation économique, vise à accompagner les jeunes femmes et hommes, pour qu’ils puissent produire, être autonomes financièrement et ne pas vivre avec des subventions ou des aides de l’Etat.

Le deuxième critère est le soutien à l’entreprise ou à l’initiative privée, qui vise les jeunes Sénégalais ayant des entreprises en difficulté. Ces derniers peinent à accéder aux financements bancaires, n’ayant pas de comptes ou de garanties, ce qui fait que les banques classiques possédant des taux prudentiels à respecter, ne peuvent pas leur prêter de l’argent.

Le troisième critère est la création  de chaînes de valeurs  sur l’ensemble du territoire. Des actions existent, mais elles ne sont pas faites de façon coordonnée.

La délégation a décidé de prendre le taureau par les cornes, en utilisant ces chaînes de valeurs comme des niches potentielles de  croissance et en y consacrant des ressources importantes d’au moins 300 à 400 millions par an et par filière (horticulture, riz, anacarde …).

Le dernier critère,  c’est l’incubation et le renforcement de capacités. A travers le benchmark, nous avons pu comprendre le besoin réel des populations. Il ne s’agit pas seulement du financement, mais aussi de l’accompagnement et du suivi. Donc en travaillant avec les autres partenaires de la DER tels que l’ADPME, le Bureau de Mise à Niveau, ou d’autres structures de l’Etat, nous apporterons aux entrepreneurs, un accompagnement sur mesure.

Notre  modèle économique est donc basé sur ces quatre critères.  En terme macroéconomique parlant, le modèle est en construction, car  nous avons entamé une procédure de consultation de trois cabinets, avec qui nous allons travailler sur le plan stratégique de la DER, un plan quinquennal qui fixera les priorités, les orientations, la démarche, les méthodes de financement et même l’organigramme. Il sera question d’inclure des approches comparatives avec des pays qui ont eu à être des modèles d’entrepreneuriat rapide  ou d’entrepreneuriat de masse comme la Chine, l’Afrique du sud, le Canada, l’Israël … Ce sont autant de pays qui ont fait un bond qualitatif, en misant sur l’auto-entreprenariat ou l’auto-emploi des jeunes.

10 000  comptes bancaires ont été ouverts avec un objectif de 50 000 d’ici à la fin de l’année  2018. Quel sera l’impact sur le taux de bancarisation au Sénégal?

La DER est allée chercher des jeunes et des femmes qui n’ont pas accès aux comptes bancaires car les banques ne sont pas dans les territoires les plus reculés du pays. Nous, avec les moyens et plateformes de paiement que nous mettons en place comme les paiements mobiles, nous allons retrouver ces populations pour leur donner une éducation financière et, petit à petit, ces clients vont se muer en clients classiques de banque.

C’est donc un vivier qu’on prépare pour le secteur bancaire. C’est pourquoi j’ai dit au président des professionnels des banques, que la DER doit être vu non pas comme un concurrent mais un partenaire.

Ensuite, en termes de bancarisation , nous allons faire du Sénégal, le premier pays sur le plan du taux d’inclusion financière ou de bancarisation dans l’espace UEMOA. La délégation va aussi coupler cela avec la digitalisation et tout ce qui est utilisation des nouveaux moyens de paiement, que cela soit la carte bancaire, le paiement mobile, la bancarisation classique, mais aussi la bancarisation à travers les nouvelles technologies de l’information et de la communication, pour recevoir et rembourser les financements .

Vous avez noué des partenariats avec deux banques, la Banque nationale de développement économique (BNDE) et la Caisse nationale de crédit agricole du Sénégal (CNCAS). Comptez-vous élargir ce partenariat vers les autres banques ?

C’est banques ne sont pas exclusives, ce n’était pas notre objectif de travailler seulement avec elles, mais un appel à candidature a été fait. Sur ce, nous avons reçu  la réponse d’Ecobank, le Crédit du Sénégal, etc. Il y en a qui sont venues et d’autres avec qui on n’a pas encore pu nouer de partenariat.

Par ailleurs, nous sommes en contact avec le Crédit mutuel du Sénégal, et avons reçu l’ACEP, la PAMECAS  et COFINA. Des propositions  ont été faites. Peut-être être que ces dernières ne sont pas attirantes pour certaines mais nos portes ne sont pas fermées.

En revanche, nous allons poser certains critères en tant qu’Etat, car nous avons la possibilité de faire du financement direct pour accompagner les bénéficiaires et augmenter le taux de bancarisation.

Si on peut le faire avec les banques classiques ou des institutions de microfinance, ce sera l’idéal. Mais selon les conditions que nous voulons, c’est-à-dire un taux de 5%.

La DER mettra en place des outils de garanties et de bonification ainsi que de cofinancement pour aider les entrepreneurs à avoir accès aux banques. II faut noter que des fonds d’investissement sont aussi venus nous voir à l’image de Teranga capital et du Fonsis avec qui nous travaillons, pour élargir l’assiette fiscale mais surtout l’assiette d’inclusion financière au Sénégal.





Ndeye Magatte KebeFinancial Afrik