leral.net | S'informer en temps réel

Sénégal: Justice en coupe réglée (Par Sidy Moukhtar Touré)


Rédigé par leral.net le Mercredi 27 Novembre 2019 à 12:01 | | 0 commentaire(s)|

Sénégal: Justice en coupe réglée (Par Sidy Moukhtar Touré)
« Je démissionne d’une justice qui a démissionné» disait le juge Aamidou Déme, dont l’histoire retiendra encore pour longtemps le nom. La démission n’est pas dans l’ADN de l’Africain surtout dans un corps professionnel aussi prestigieux que celui de la justice. Le fait dit tout sur l’état de déliquescence de ce troisième pouvoir de l’architecture d’une république démocratique.

L’institution judiciaire sénégalaise souffre le martyre tant elle est malmenée et déshonorée. Elle a fini par montrer de multiples facettes pour continuer à exister. D’une part, nous avons une justice féroce qui broie les faibles pour toutes sortes d’erreurs. Elle est incarnée par les petits cours et tribunaux. D’autre part, une justice protectrice d’une certaine catégorie de personnes et de corporations professionnelles, incarnées par les hautes cours comme la Cour Suprême, la Cour d’Appel de Dakar et le Conseil Constitutionnel.

Le surpeuplement de nos prisons n’est plus un secret du fait de non traitement de dossiers, et des détentions provisoires longues et souvent abusives contre des jeunes et de citoyens anonymes et sans défense. Les juges décernent des mandats de dépôts quasi automatiques contre les faibles pour tout délit, petit ou grand tel que fumer un joint de marijuana, le vol d’objet de petite valeur… .

La fameuse prison de Rebeuss accueille actuellement trois fois plus que sa capacité, ce qui provoque parfois des mutineries et des grèves de faim fréquentes chez les détenus. La situation est pareille partout dans le pays à cause d’une justice prompte à sanctionner sans pitié les faibles, même pour des délits mineurs. Ils sont nombreux à passer des détentions plus longues que leur peine normale et l’Etat n’a aucun système de compensation.

Et quid des grands délinquants, des criminels financiers, des bandits à col blanc, des trafiquants de drogue, de faux billets de banque, de médicaments frauduleux, des coupables de corruption à très grande échelle, des professionnels en détournement de deniers publics, des assassins, des puissantes corporations comme la police, la douane, l’armée, les magistrats et avocats, la presse, le club des célébrités et les grandes familles religieuses ?

Tout ce beau monde se retrouve souvent sous l’aile salvatrice de la justice, très docile et indulgente à leur égard.

On se rappelle de l’affaires des faux billets de Thione Seck, qui a tout simplement fini sa course dans les tiroirs pour vice de procédure. L’affaire de la drogue de Lamantin Beach a connu presque le même sort, le principal accusé est toujours libre, on ne sait pas par quelle magie. De grands dossiers de détournements de deniers publics comme le Prodac, le Coud, l’affaire Mamour Diallo, les cartes biométriques, le Port Autonome de Dakar, jamais instruits par le procureur de la République.

Les étudiants tués lors des grèves tombent dans l’oubli total. Les cas Bassirou Faye et Fallou Séne, tous deux tués au campus universitaires ne sont toujours pas élucidés. Lorsque les hommes de tenue tuent dans les universités ou les prisons ou ailleurs, il n’y a jamais justice.

Pour les étudiants martyrs, la seule justice de l’État ne dépasse point une compensation aux allures de corruption pour dissiper toute poursuite judiciaire, pour ce qui concerne les morts en détention, le dossier est automatiquement estampillé «accident» et classé sans suite. Ces mêmes hommes de tenue sont aussi souvent pris en flagrants délits d’actes de corruption et tenez-vous bien, c’est très facile.

Policier 500 francs et gendrame 1000 francs, le slogan des usagers à leur détriment. Sur toutes les routes du pays, la Police et la Gendarmerie incitent les honnêtes citoyens à la corruption sous peine de voir toute sa journée sabotée. Ceux parmi la population qui auront l’outrecuidance de les dénoncer, sont parfois poursuivis eux-mêmes.

Dans la ville sainte de Touba, un conducteur de taxi me confiait que les chauffeurs payaient une taxe quotidienne de 800 francs dont 300 pour la Municipalité et le reste pour la Police. Alors à quelle fin ? La Police est-elle habilitée à collecter des impôts et taxes ? Maintenant, on est encore en face du phénomène de la drogue dure qui disparaît entre les mains de la Douane.

Des milliers de milliards disparaissent, détournés des caisses publiques par des politiciens, et de hauts fonctionnaires sans que la justice n’y jette le moindre regard. «Les grands projets» sont toujours la plus belle occasion de voler et de s’enrichir, soit par la surfacturation soit la corruption. Même avérés par des enquêtes des services de l’État, Dame justice bande les yeux et danse au rythme et tempo du pouvoir politique, mais aussi avec la vitesse de croisière s’il le faut!

Aussi le Président nous a habitués à prendre des décisions en porte-à-faux avec la loi, mais ça passe. La Cour Suprême, la Cour d’Appel et le Conseil Constitutionnel suivent le regard des tenants du pouvoir, pas le droit ou la morale qui la sous-tend. Ils sont devenus même presqu’inutiles puisqu’ils ne règlent plus les dossiers à enjeu national. La comédie polico-judiciaire sur l’affaire Pétrotim en est un cas illustratif.

C’est là l’état de la justice sénégalaise, politisée à outrance et manipulée, qui s’abat avec férocité et véhémence sur les faibles couches et qui protège une catégorie d’intouchables. Ainsi met-elle en risque et péril, notre cohésion nationale en même temps que notre sécurité. C’est une grave erreur que de catégoriser la population pour en faire des classes faibles et fortes, et pour la démocratie, elle constitue un coup très dur.

La démocratie ne saurait s’établir sans une justice forte, indépendante, équidistante des pouvoirs et capable d’assumer sa mission, celle de faire reconnaître et respecter les lois à tous les citoyens et à l’État lui-même.

La justice est par excellence la régulatrice sociale qui assure à la fois paix et sécurité à tout le monde. Pour ce faire, elle doit se montrer courageuse, rigoureuse, ferme et impartiale dans ses décisions. Cette justice équitable ne peut être incarnée que par des hommes de valeur et de très haute réputation, distingués dans la société par leurs parcours sublime.





Sidy Moukhtar Touré

Washington DC, USA.



Cliquez-ici pour regarder plus de videos