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« Sommet de l’UA 2026 : Les enjeux pour l’Afrique dans un monde fracturé », Par Désiré Assogbavi


Rédigé par leral.net le Lundi 2 Février 2026 à 13:34 | | 0 commentaire(s)|

Lorsque les chefs d’État et de gouvernement africains se réuniront à Addis-Abeba, les 14 et 15 février 2026, pour la 39ᵉ session ordinaire de la Conférence de l’Union africaine, ils le feront à un moment d’une gravité politique exceptionnelle pour le continent et pour le système international.

Le Sommet se tient dans un contexte de fragmentation mondiale croissante, d’affaiblissement du multilatéralisme, de conflits en expansion, d’aggravation de la crise de la dette et de pressions climatiques accrues. Malgré le thème officiel de l’année consacré à l’eau, la paix et la sécurité devraient constituer le véritable centre de gravité de cette rencontre, tant les conflits persistants, l’instabilité régionale et la fragilité des transitions politiques, continuent de dominer la réalité politique africaine.

À travers le continent, la régression démocratique et des droits humains, les élections contestées, la répression de la dissidence et les états d’urgence prolongés mettent à rude épreuve la crédibilité des institutions de gouvernance.

Dans le même temps, l’importance stratégique de l’Afrique, portée par les minéraux critiques, le poids démographique et l’intensification des rivalités géopolitiques, n’a jamais été aussi élevée, accentuant à la fois les pressions externes et les fragmentations internes.

Dans ce contexte, le Sommet de 2026 n’est pas une réunion de routine. Il constitue un test de l’autonomie et l’autodétermination politique collective de l’Afrique, de sa capacité à agir avec unité et de la pertinence de l’Union africaine en tant que cadre de leadership continental.

L’eau Comme Pouvoir : Climat, Développement et Stabilité Politique

Le thème de l’UA pour 2026, « L’eau, ressource vitale pour la vie, le développement et la durabilité », reflète un choix politique délibéré. L’eau n’est plus abordée comme une question technique ou sectorielle ; elle est désormais reconnue comme un actif stratégique économique, social et sécuritaire.

À travers l’Afrique, le changement climatique se manifeste par des sécheresses prolongées, des inondations catastrophiques, une baisse de la productivité agricole, des tensions hydriques urbaines, une volatilité des prix alimentaires et une augmentation des risques sanitaires. La rareté de l’eau et sa mauvaise gouvernance contribuent déjà à des conflits locaux, à des déplacements forcés et à des tensions transfrontalières, tandis que l’abondance hydrique, lorsqu’elle est mal gérée, peut également alimenter les inégalités et l’accaparation par les élites.

La Commission de l’UA a présenté le thème 2026 comme orienté vers la mise en œuvre, ancré dans l’Agenda 2063, avec un accent particulier sur la sécurité de l’eau, l’adaptation climatique, ainsi que l’eau, l’assainissement et l’hygiène (WASH) en tant que questions de dignité, de santé publique et de légitimité de l’État.

Réparations : d’une Revendication Morale à un Projet politique Institutionnalisé

Parallèlement au thème de l’eau, le Sommet de 2026 fera progresser de manière décisive le thème 2025 de l’UA sur « La justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine à travers les réparations ».

De manière cruciale, les chefs d’État examineront une étude juridique et politique majeure sur les implications de la qualification de la colonisation comme crime contre l’humanité, et de certains actes liés à l’esclavage, à la déportation et à la violence coloniale comme génocide contre les peuples africains. Il s’agit d’un tournant historique : le passage d’une reconnaissance symbolique à un cadre juridique, à l’élaboration de normes et à une responsabilité institutionnelle en droit international.

L’Union africaine a déjà commencé à opérationnaliser cet agenda. Des mécanismes d’expertise et de référence juridique ont été mis en place et sont désormais fonctionnels, sous la coordination de la Commission de l’UA. Les partenariats avec la CARICOM, les Nations unies et la société civile se sont renforcés, tandis que le langage des réparations a, pour la première fois, été intégré dans des déclarations intercontinentales formelles.

En étendant l’agenda des réparations à une Décennie 2026-2035, l’Afrique affirme que la justice réparatrice n’est pas une diplomatie ponctuelle, mais un projet politique de long terme, reliant justice de la dette et flux financiers illicites, pertes et dommages climatiques, restitution culturelle et justice narrative, ainsi que la réforme de la gouvernance mondiale et des systèmes financiers.

Le véritable test de crédibilité réside désormais dans le suivi et la mise en œuvre : la capacité de l’UA à transformer l’exigence morale en diplomatie coordonnée, en mandats concrets et en résultats mesurables.

L’Afrique, le G20 et la Politique du Multilatéralisme Conditionnel

Le rôle croissant de l’Afrique dans la gouvernance mondiale sera également scruté de près. L’Assemblée recevra un briefing officiel sur les résultats de la présidence sud-africaine du G20 en 2025, un jalon symbolisant le leadership de l’Afrique dans le principal forum économique mondial.

Cependant, ces avancées font face à la controverse entourant la décision du président Trump de ne pas inviter l’Afrique du Sud au Sommet des dirigeants du G20 de 2026, soulevant de sérieuses inquiétudes quant à un multilatéralisme sélectif et politiquement conditionnel.

Cet épisode dépasse largement le cas sud-africain. Il constitue un test de la solidarité africaine et un signal d’alerte : si la participation africaine à la gouvernance mondiale devient conditionnée à des alignements politiques imposés par les puissances dominantes, alors la place de l’Afrique à la table mondiale demeure précaire.

La réponse de l’Union africaine, ou son silence, façonnera sa crédibilité collective, non seulement au sein du G20, mais aussi dans les débats plus larges sur la réforme du multilatéralisme.

Paix et Sécurité : le Centre de Gravité Politique du Sommet

La paix et la sécurité resteront le centre de gravité politique du Sommet. Les conflits en cours au Soudan, dans l’est de la République démocratique du Congo, au Sahel et en Libye continuent d’infliger des souffrances massives aux populations civiles, tout en révélant les limites des médiations fragmentées, des réponses militarisées et des solutions sécuritaires externalisées.

L’Assemblée examinera le rapport annuel du Conseil de paix et de sécurité (CPS), et une réunion du CPS au niveau des chefs d’État pendant la semaine du Sommet est probable, une reconnaissance implicite de la gravité du moment.
L’UA se trouve ici face à un dilemme ancien mais urgent : l’écart entre des cadres normatifs solides et une application faible et incohérente.

Le véritable enjeu sera de savoir si l’Union peut promouvoir des solutions politiques africaines, privilégier la protection des civils et la redevabilité plutôt que de simples arrangements de stabilité, et soutenir des processus de paix inclusifs, plaçant les femmes, les jeunes et les communautés affectées au cœur des solutions.

L’accession du Président du Burundi à la présidence de l’Union africaine en 2026 jouera un rôle déterminant dans l’orientation de ces débats. Les attentes sont fortes : le Président de l’UA devra non seulement agir comme bâtisseur de ponts entre régions et sensibilités politiques, mais aussi défendre et projeter la place déterminante de l’Afrique sur la scène internationale, affirmer les positions continentales, résister aux pressions extérieures et garantir que l’Afrique engage ses partenaires internationaux à partir d’une position d’unité et de confiance stratégique.

Le Sommet de 2026 constitue un moment charnière pour le projet continental africain. Il mettra à l’épreuve la capacité de l’Union africaine à répondre à des crises entremêlées : droits humains, recul démocratique, conflits armés, avec cohérence, unité et courage politique.

J’espère également que les dirigeants africains sauront saisir cette occasion comme un moment rare de réflexion stratégique lucide sur l’ouragan géopolitique qui bouleverse le monde, et sur ce qu’il exige collectivement de l’Afrique. L’érosion du multilatéralisme, l’application sélective du droit international, l’intensification des rivalités entre grandes puissances et la nouvelle course vers les ressources africaines ne sont pas des forces lointaines : elles réduisent déjà l’espace politique du continent et exacerbent ses divisions internes.

Ce Sommet offre l’opportunité non seulement de diagnostiquer ces mutations, mais aussi de s’accorder sur des positions communes, des lignes rouges et des stratégies collectives capables de renforcer la solidarité africaine, de protéger la souveraineté et d’accroître le levier politique du continent. Sans une telle coordination délibérée, les États continueront d’absorber seuls les chocs mondiaux, tandis que l’Afrique, dans son ensemble, risque d’être façonnée par des décisions prises ailleurs plutôt que d’agir comme une force cohérente dans un monde en turbulence.

En définitive, le Sommet ne devrait pas se limiter aux décisions et déclarations adoptées à huis clos. Les citoyens africains attendent de voir si la principale institution multilatérale du continent est capable de transformer l’ambition en action, la clarté morale en levier politique, et les principes en changements durables."

Désiré Assogbavi Juriste,
Analyste Politique et Conseiller à la Fondation Open Society

Ousseynou Wade