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Yobalou...El Hadji Assane Guèye

« Yobalu », la provision de route : ce que ce mot wolof dit de notre façon de prévoir

Rédigé par leral.net le Lundi 14 Septembre 2026 à 16:00 |

Cette rubrique porte un nom que beaucoup de lecteurs connaissent sans toujours l'avoir interrogé : Yobalu. En wolof, le mot désigne la provision de route, ce que l'on emporte avec soi pour un voyage. Le sac de couscous et le poisson séché glissés dans le bagage, la bouteille d'eau, mais aussi la bénédiction murmurée par une mère au moment du départ. Le français dit « viatique », un mot un peu oublié qui signifie exactement la même chose : de quoi tenir sur le chemin. Nous reprenons aujourd'hui cette rubrique avec des chroniques de réflexion signées par la rédaction, et il nous a semblé juste de commencer par le mot lui-même.

Ce que l'on emporte

Le yobalu commence par des choses très concrètes. Quiconque a pris un car de Dakar vers Kolda ou Matam connaît la scène : au moment de partir, quelqu'un arrive en courant avec un sachet encore chaud, des beignets, du pain, quelques mandarines. On ne laisse pas un proche partir les mains vides. Ce geste ne dit pas seulement « mange en route » ; il dit « je pense au trajet que tu vas faire, aux heures où tu auras faim, aux imprévus ». Le yobalu est une forme d'attention qui se projette dans le temps : celui qui le prépare imagine la route de l'autre.

Une provision qui n'est pas seulement matérielle

Très vite, le mot déborde le sac de voyage. On parle de yobalu pour les conseils qu'un père donne à sa fille qui part étudier à l'étranger, pour les prières que l'on emporte à un examen, pour les paroles d'un aîné avant un mariage. Un titre de la littérature sénégalaise récente, écrit en wolof et en français, parle ainsi de « yobbalu ndaw », le viatique des jeunes : ce que la génération d'avant doit donner à celle qui arrive pour qu'elle ne parte pas démunie. Dans cet emploi, la provision de route devient une manière de nommer l'éducation elle-même. On ne prépare pas un enfant à un jour précis ; on le prépare à la route, avec ses détours et ses pannes.

Prévoir à la sénégalaise

Le yobalu révèle une certaine façon de se rapporter à l'avenir. On entend souvent dire que les Sénégalais ne planifient pas, qu'ils vivent au jour le jour. La réalité est plus fine. La prévoyance existe, mais elle prend d'autres formes que le plan d'épargne ou le calendrier : elle est faite de liens que l'on entretient, de tontines, de services rendus dont on sait qu'ils reviendront, de biens que l'on partage pour qu'ils soient partagés en retour. Le yobalu est une prévoyance relationnelle. Celui qui donne la provision de route sait qu'un jour, sur une autre route, quelqu'un lui en donnera. Ce n'est pas un calcul, c'est une confiance dans la chaîne des générosités.

Ce qui se perd, ce qui reste

Les routes ont changé. On voyage en avion, on commande à manger sur son téléphone, on envoie de l'argent en une minute. Le sachet de beignets à la gare paraît parfois désuet. Pourtant le geste n'a pas disparu, il s'est déplacé. La grand-mère qui appelle pour dire « as-tu bien mangé ? », l'oncle qui envoie un message vocal de conseils avant un entretien d'embauche, la sœur qui glisse un peu de crédit téléphonique dans le compte d'un frère étudiant : tout cela est du yobalu. La forme change, l'intention demeure : ne laisser personne prendre la route seul.

Le yobalu de cette rubrique

C'est dans cet esprit que nous reprenons ces chroniques. Chaque semaine, nous nous arrêterons sur une valeur, un mot, une manière d'être qui fait la sagesse sénégalaise ordinaire : le jom, le kersa, le muñ, la teranga, le respect des aînés. Sans nostalgie ni leçon de morale, mais avec l'envie de comprendre ce que ces mots peuvent encore nous donner pour la route d'aujourd'hui. Car une société, comme un voyageur, a besoin de savoir ce qu'elle emporte.

À retenir : le yobalu n'est pas un mot du passé. C'est une manière de dire que l'avenir se prépare à plusieurs, et que la meilleure provision de route est celle qu'on a reçue d'une main qui pensait à nous.

Photo : Damir Maya / Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)