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Abdoulaye Wade : un fabuleux destin ( Adama Dieng )

Rédigé par leral.net le Samedi 30 Mai 2026 à 11:49 | | 0 commentaire(s)|

Peu d’hommes ont le privilège d’inscrire leur nom dans un siècle tout entier. Plus rares encore sont ceux qui, au-delà des fonctions et des honneurs, demeurent dans la mémoire des hommes comme des êtres de passion, de fidélité et de conviction. Maître Abdoulaye Wade est de ceux-là.
 
En ce centième anniversaire, je n’ai pas voulu céder à l’exercice convenu des hommages protocolaires ni aux formules figées que les circonstances imposent souvent. Je préfère évoquer l’homme que j’ai connu, fréquenté, observé et estimé pendant plus d’un demi-siècle : le juriste, le militant, le visionnaire, l’homme de dialogue, mais aussi l’ami.

Je rencontrai Abdoulaye Wade pour la première fois en 1971. Deux ans plus tard, en 1973, le Club culturel Konrad Adenauer, association présidée par mon frère Sidy Dieng (paix à son âme) — que le Président Wade nommera plus tard Sénateur — l’invita à prononcer une conférence publique à la Chambre de Commerce et d’Industrie de Dakar sur le thème : « Monnaie et coopération monétaire en Afrique de l’Ouest ». Ce fut un immense succès. Dakar était alors un formidable carrefour intellectuel où les débats d’idées passionnaient une jeunesse avide de comprendre le devenir de l’Afrique.

Un an plus tard naissait le Parti Démocratique Sénégalais.

À cette époque, j’étais greffier à la Cour suprême. Abdoulaye, comme je l’appelais affectueusement, ne manquait jamais l’occasion de faire un arrêt à mon bureau pour échanger sur les grandes questions nationales. Nos conversations étaient libres, nourries, souvent passionnées. Nous n’étions pas du même bord politique : lui se réclamait du libéralisme quand, pour ma part, j’assumais sans détour mon engagement marxiste au sein du Parti Africain de l’Indépendance. Mais chez lui, la divergence idéologique n’a jamais empêché l’écoute, encore moins l’estime.

Après ma démission du PAI en 1977, alors que j’étais rédacteur en chef de l’organe du Parti, le mythique MOMSAREW, il tenta même de convaincre mes camarades démissionnaires et moi de rejoindre le PDS. Avec cette audace politique qui le caractérisait, il nous proposa d’intégrer sa liste pour les élections législatives de 1978, quitte à retrouver ensuite notre indépendance. Nous déclinâmes l’offre, mais je compris alors combien il savait reconnaître la valeur de ceux qui pensaient autrement que lui.

Au début des années 1980, alors que j’exerçais à Genève comme conseiller juridique auprès de la Commission internationale de juristes, avant d’en assumer le Secrétariat général en 1990, je découvris une autre dimension de Maître Wade en consultant les archives de l’institution. J’y retrouvai sa trace parmi les Sénégalais ayant participé au premier Congrès des juristes africains tenu à Lagos. Aux côtés de Kéba Mbaye, juge à la Cour suprême, Me Gabriel d’Arboussier, ministre de la justice, Me Ogo Guéye, Me Abdou Rahmane Diop et d’autres éminents juristes africains, il avait contribué à ce moment fondateur qui aboutit à l’adoption de la célèbre Loi de Lagos, prélude historique à la future Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, dont nous commémorons cette année le 45e anniversaire. Cette Charte a créé la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, une institution que préside, aujourd’hui, l’éminent juge à la Cour suprême du Sénégal, Bassirou Sow. 

Je ne peux parler de Abdoulaye Wade sans évoquer le souvenir de mon mentor et ami le juge Kéba Mbaye (paix à son âme). Kéba me confia, un jour,  combien Abdoulaye Wade avait été fasciné par l’institution de l’Ombudsman évoquée lors des travaux du Congrès de Lagos  Avec son humour légendaire, Kéba l’avait d’ailleurs affublé d’un surnom qu’il reprenait avec malice chaque fois qu’il le croisait : « Ombudsman ! » Ce simple mot suffisait à faire resurgir entre eux le souvenir d’un grand moment de l’histoire juridique africaine.

Chaque retour à Dakar était pour moi l’occasion de le retrouver, soit dans son cabinet de la rue Thiong, soit à sa résidence du Point E. Ces rencontres étaient toujours des leçons d’histoire vivante. Nous parlions de droit, de politique, d’Afrique, de démocratie, de culture, mais aussi des hommes et de leurs faiblesses. Chez lui, la curiosité intellectuelle demeurait intacte.

Je garde également le souvenir de son immense capacité à distinguer l’essentiel de l’accessoire. Ainsi, lorsqu’à Bissau j’organisai un séminaire de formation parlementaire sur le thème « Le Parlement et la Primauté du Droit », il accepta de prononcer le discours inaugural alors même que je lui avais précisé que seuls son billet et celui de son assistant pouvaient être pris en charge. Quelle ne fut pas ma surprise de le voir arriver en fin de matinée, avec une délégation d’une vingtaine de personnes, à bord d’un avion qu’il avait affrété à ses propres frais. L’après-midi, devant les nouveaux députés bissau-guinéens, il prononça un discours brillant, émaillé d’anecdotes qui étaient en réalité des leçons de sagesse politique.

C’est également à Bissau que j’appris, par le journaliste Nicolas Balique, les conditions de sa détention et sa décision d’entamer une grève de la faim. De retour à Dakar, je sollicitai une audience auprès du Président Abdou Diouf afin de plaider une désescalade. Le Président Diouf, avec cette sagesse et cette capacité d’écoute qui le caractérisaient, m’écouta longuement tout en rappelant l’indépendance de la justice. L’histoire montrera que ces deux hommes, que tout semblait opposer, finirent par travailler ensemble dans l’intérêt supérieur du Sénégal.

Je n’oublierai jamais non plus sa réaction lorsque, alors qu’il envisageait de me confier de hautes responsabilités diplomatiques après son accession à la magistrature suprême en 2000, je reçus finalement l’appel des Nations Unies me proposant la direction du Tribunal pénal international pour le Rwanda à la demande de Kofi Annan. Après avoir consulté mon épouse Mounde Ndiaye et mon mentor Keba Mbaye, j’appelai le Président  Abdoulaye Wade pour lui faire part de mon dilemme. Sa réponse demeure gravée dans ma mémoire : « Toutes mes félicitations. C’est un honneur pour le Sénégal et pour l’Afrique que la communauté internationale fasse confiance à tes compétences. Et puis, tu m’enlèves une épine du pied ; tu ne peux pas imaginer les pressions que je subissais ! »
Cette phrase résume à elle seule l’homme qu’il était : lucide, élégant, capable d’humour même dans les circonstances les plus délicates.

Au-delà de la politique, il y avait aussi chez lui une imagination débordante, presque inépuisable. Kéba Mbaye me disait souvent : « Abdoulaye est un homme qui a trop d’idées. » Et c’était vrai. Je me souviens de conversations passionnées sur ses projets de routes, de ponts, de grands travaux, mais aussi sur son incompréhension devant l’absence à Dakar d’un restaurant
panoramique digne d’une grande capitale. Son esprit était toujours en mouvement ; il rêvait le Sénégal et l’Afrique sans jamais cesser de bâtir mentalement.

Mais ce qui, au fond, me touche le plus lorsque je pense à lui aujourd’hui, ce n’est ni l’opposant historique, ni le Président de la République, ni même le grand tribun. C’est le juriste profondément attaché à la primauté du droit ; l’homme de fidélité qui n’oubliait ni ses compagnons de route ni ses adversaires ; l’intellectuel curieux ; l’ami attentif ; l’Africain convaincu que notre continent mérite l’audace et la grandeur.

À cent ans, Maître Abdoulaye Wade appartient désormais à l’Histoire. Mais pour ceux qui ont eu le privilège de cheminer à ses côtés, il demeure aussi un souvenir vivant : celui d’un homme libre, passionnément libre.

En ce jour si particulier, je lui adresse, avec affection fraternelle et profonde estime, mes vœux les plus chaleureux.

Que Dieu lui accorde encore la sérénité, la lumière et la paix.

Adama Dieng,
 
Ancien Secrétaire général adjoint des Nations unies,

Ancien Secrétaire général de la Commission internationale de juristes,

Envoyé spécial de l’Union africaine,

Conseiller spécial aux affaires africaines du Conseil Musulman des Sages.