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Ce que le premier tour de scrutin à New York nous apprend — et ce qu'il ne dit pas ( par Mamadou THIAM )

Rédigé par leral.net le Jeudi 30 Juillet 2026 à 21:47 | | 0 commentaire(s)|

Ce que le premier tour de scrutin à New York nous apprend — et ce qu'il ne dit pas ( par Mamadou THIAM )
Il y a, dans l'histoire de jeudi, une ironie que les manuels de sciences politiques mettront un jour en exergue. Le 30 juillet 2026, le Conseil de sécurité des Nations unies a tenu le premier tour de son scrutin d'orientation pour désigner le successeur d'António Guterres. Sept candidats. Quinze votants. Et parmi les sept, un homme que les tabulations officieuses placent en dernière position : Olara Otunnu, diplomate ougandais. Or c'est précisément lui qui, en décembre 1981, alors âgé de trente et un ans et président en exercice du Conseil de sécurité, conçut ce mécanisme du straw poll. Quarante-cinq ans plus tard, l'inventeur passe sous les fourches caudines de sa propre machine.

Cette ironie n'est pas anecdotique. Elle est le meilleur point d'entrée pour comprendre ce que nous avons sous les yeux — et pour désarmer les lectures pressées qui, depuis vingt-quatre heures, circulent dans nos réseaux.

Première leçon : ce n’est pas une élection

Commençons par le vocabulaire, puisque c'est là que naissent la plupart des malentendus. Le straw poll — littéralement « scrutin de paille », que l'on rendrait mieux par « vote d'orientation » — n'élit personne. Il ne désigne pas. Il ne classe pas officiellement. L'article 97 de la Charte est sans ambiguïté : le Secrétaire général est nommé par l'Assemblée générale sur recommandation du Conseil de sécurité. Le vote de jeudi n'est ni la recommandation, ni la nomination. Il est l'instrument par lequel quinze diplomates prennent, à huis clos, la température d'un champ de candidatures.

Le mécanisme est d'une simplicité brutale. Face à chaque nom, trois cases : encourage, discourage, no opinion. On encourage, on décourage, ou l'on s'abstient d'avoir un avis. Rien d'autre. Pas de classement, pas de préférence ordonnée, pas de second choix. Et le président du Conseil pour le mois de juillet, l'ambassadeur congolais Zenon Mukongo Ngay, a confirmé que le Conseil avait décidé de ne pas publier les résultats.

Ce qui circule aujourd'hui sous forme de tableaux ordonnés est donc une reconstitution issue de fuites. Reuters a corroboré les trois premières lignes : Rebeca Grynspan, du Costa Rica, en tête avec dix encouragements et un découragement ; la Guyanienne Carolyn Rodrigues-Birkett à neuf ; l'Argentin Rafael Grossi troisième à sept, une place qu'un diplomate a lui-même qualifiée de surprise. Le reste du tableau — les lignes de Michelle Bachelet, de Macky Sall, de María Fernanda Espinosa, d'Olara Otunnu — n'est à ce jour recoupé par aucune source de premier rang. Les tableaux qui circulent portent d'ailleurs, en petits caractères, la mention que trop de lecteurs sautent : unconfirmed.

Première règle de méthode, donc : distinguer le confirmé du vraisemblable. Le reste est commentaire.

Deuxième leçon : la colonne qui compte n’est pas celle qu’on regarde

Voici le cœur de l'affaire, et c'est là que le citoyen bien informé se sépare du citoyen pressé.

Tous les regards se portent sur la colonne des encouragements. C'est un réflexe naturel : nous avons été éduqués par des scrutins où l'on additionne les voix et où le plus grand nombre l'emporte. Ce réflexe est ici trompeur.

Car pour être recommandé, il ne suffit pas d'obtenir neuf voix sur quinze. Il faut aussi — et surtout — n'avoir reçu aucun découragement d'un membre permanent. Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni, Russie : un seul non de l'un des cinq, et le dossier est clos, quel que soit le score par ailleurs. La colonne des encouragements mesure la popularité. La colonne des découragements mesure la survie. Ce ne sont pas les mêmes mathématiques.

Et c'est ici que l'architecture du dispositif devient réellement instructive. Aux premiers tours, les quinze membres votent sur des bulletins identiques. Impossible, donc, de savoir si un découragement émane d'un membre permanent ou d'un membre élu. On voit le total ; on ne voit pas la couleur. Ce n'est qu'à un stade ultérieur, lorsque les cinq permanents décident de passer à des bulletins de couleur distincte, que la nature véritable des oppositions se révèle.

Autrement dit : le tableau qui circule aujourd'hui donne un chiffre, mais il masque la seule information qui décide. Un candidat crédité de sept découragements de membres élus reste en course. Un candidat crédité d'un seul découragement, s'il vient d'un permanent, est déjà éliminé sans le savoir. Nous lisons une partition dont la clé nous est cachée.

Troisième leçon : cette machine ne récompense pas les favoris

Revenons à Otunnu, et à 1981. Le Conseil était alors enlisé depuis six semaines : Kurt Waldheim, sortant en quête d'un troisième mandat, systématiquement bloqué par la Chine ; Salim Ahmed Salim, le Tanzanien porté par l'Afrique, systématiquement bloqué par les États-Unis. Seize tours de scrutin formel, aucune issue. Prenant la présidence tournante en décembre, Otunnu obtint d'abord des deux hommes qu'ils se retirent — Waldheim le 3 décembre, Salim le 8. Neuf nouveaux noms surgirent alors, et c'est pour trier ce champ inédit, en quelques jours, qu'il improvisa son dispositif.

Le détail mérite d'être noté, car il éclaire l'intention d'origine. Dans la version de 1981, les cinq permanents recevaient des bulletins bleus et votaient pour décourager ; les dix élus recevaient des bulletins blancs et votaient pour encourager. Deux couleurs, deux verbes, deux fonctions distinctes assumées d'emblée. Le président invitait ensuite à se retirer ceux qui avaient été découragés par un permanent ou insuffisamment encouragés par les autres. La pratique actuelle a brouillé cette clarté : tout le monde vote désormais sur les trois options, et la distinction par la couleur n'intervient qu'en fin de parcours. Le mécanisme a gagné en discrétion ce qu'il a perdu en lisibilité.

Le 11 décembre 1981, premier vote d'orientation. Le prince Sadruddin Aga Khan arrive en tête — et se fait décourager par Moscou. Un autre nom, à une voix du seuil requis, ne recueille aucune opposition : Javier Pérez de Cuéllar, Péruvien discret, resté à Lima, n'ayant fait campagne nulle part, favori de personne. Otunnu enchaîna aussitôt sur un vote formel. Quatre jours plus tard, l'Assemblée générale l'acclamait.

Là est la leçon structurelle. Ce système ne sélectionne pas celui qui suscite le plus d'adhésion. Il élimine progressivement ceux qui suscitent trop d'opposition. Il ne cherche pas le meilleur ; il cherche le moins refusé. Ce sont deux logiques radicalement différentes, et confondre l'une avec l'autre, c'est se condamner à mal lire tous les tours à venir.

Conséquence pratique pour la lecture de jeudi : être en tête au premier tour n'est ni un titre, ni même toujours un avantage. Un candidat en tête devient une cible. Les découragements, souvent, arrivent ensuite — quand les positions se durcissent et que le champ se resserre. À l'inverse, une colonne « sans opinion » bien fournie n'est pas nécessairement un handicap : elle peut signaler une marge de manœuvre intacte. Un candidat que l'on ne connaît pas encore est un candidat que l'on n'a pas encore de raison de refuser.

Il n'y a qu'un précédent d'exception à cette prudence, et il est récent : en 2016, Guterres avait traversé les deux tours d'orientation sans recueillir un seul découragement, quand ses neuf concurrents en accumulaient. Ce jour-là, la messe était dite. Rien de tel n'est apparu jeudi.

Ce que cela signifie pour nous

Un mot, enfin, sur ce qui intéresse légitimement le lecteur sénégalais.

Notre ancien président figure parmi les sept. Il a été présenté non par Dakar mais par le Burundi, le 2 mars dernier — un détail de procédure dont la portée diplomatique n'échappera à personne. Les chiffres qui lui sont prêtés ne sont pas confirmés ; s'ils l'étaient, ils décriraient un candidat très identifié, donc peu susceptible de gagner des voix par simple montée en notoriété, et dont les positions bougeront peu d'un tour à l'autre. Ce n'est pas un verdict. C'est une contrainte structurelle, et elle vaut ce que valent des chiffres non recoupés.

Le reste appartient au temps long. Les précédents historiques indiquent plusieurs tours étalés sur l'été, une conclusion possible fin septembre ou début octobre, et davantage si aucun consensus n'émerge. Le mandat de Guterres s'achève le 31 décembre.

Ndànk-ndànk mooy japp golo ci ñaay. Nos aînés le savaient : c'est lentement qu'on attrape le singe dans la brousse. Le Conseil de sécurité, à sa manière et pour ses propres raisons, applique le même proverbe.

Retenons donc les trois règles. On ne lit pas ce scrutin comme une élection. On ne lit pas la colonne des oui, on lit celle des non. Et l'on n'oublie jamais que la couleur des bulletins — la seule chose qui décide — reste, pour l'instant, invisible.

Le premier tour n'a désigné personne. Il a seulement commencé à désigner ceux qui ne seront pas.



Mamadou THIAM
Expert en Stratégies, Performance et Transition

mamadouthiam@hotmail.com